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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 57, mai-juin 2008

Irak : sinistre bilan de cinq ans de présence américaine

Mis en ligne le 13 mai 2008 Convergences Monde

Le 9 avril, pour le cinquième anniversaire de la chute de Saddam Hussein, Bush se félicitait : «  Les succès que nous constatons en Irak sont indéniables  ». Un « progrès substantiel » aurait été enregistré cette dernière année dans la stabilisation de la situation. À l’heure de cette déclaration, de violents combats opposaient déjà depuis plusieurs jours l’armée gouvernementale irakienne et les milices d’un dirigeant chiite, Moqtada Al-Sadr, dite Armée du Mahdi, dans la ville pétrolière de Bassorah au sud du pays et à Sadr City, un quartier pauvre de Bagdad.

Aujourd’hui, à la fin avril, après presque un mois d’affrontements, alors que les troupes américaines ont pris en grande partie le relais de l’armée gouvernementale irakienne, les combats se sont intensifiés à Sadr City que l’armée américaine bombarde à coups de missiles guidés.

La multiplication des conflits

Selon le commandant du contingent US en Irak, David Petraeus, il serait « impossible d’éliminer, jusqu’à ce jour, les causes principales des conflits, entre autres religieux, qui y éclatent ». Des chefs de guerre comme Al-Sadr utilisent la bannière de l’islamisme chiite. Le premier ministre, Nouri Al-Maliki, mis en place par les Américains, également. D’autres, comme l’Armée Islamique en Irak, utilisent celle du sunnisme. Il n’est ni nouveau ni spécifiquement moyen-oriental que des leaders de sectes religieuses bénissent telle ou telle armée. Le pape a lui-même apporté son soutien aux troupes américaines en Irak ! Mais il y a derrière les affrontements des motifs bien plus tangibles qu’une interprétation de textes sacrés.

Bassorah, importante ville pour l’industrie du pétrole, est l’un des enjeux des affrontements entre partis chiites, comme l’a été en août dernier Karbala, ville sainte chiite qui rapporte à l’industrie du tourisme religieux. Mêmes rivalités de pouvoir et d’argent derrière les affrontements entre factions sunnites comme l’Armée Islamiste et les groupes liés à Al-Qaida.

Mais c’est l’occupation américaine qui a fait exploser ces rivalités et qui les alimente. Pour sa propre opinion publique, le gouvernement américain a trouvé l’explication commode : derrière l’armée d’Al-Sadr, il y aurait la main de l’Iran. Lors du sanglant attentat du marché des oiseaux de Bagdad le 24 novembre 2007, attribué par certains à Al-Qaida, les USA avaient déjà accusé l’Iran. Pourtant, le Dawa, parti du premier ministre, ainsi que le Conseil islamique suprême d’Irak, autre parti chiite au gouvernement, semblent bien plus proches de l’Iran que les milices d’Al-Sadr ! Début mars d’ailleurs, c’est Al-Maliki qui a très officiellement accueilli le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad.

Le régime iranien pour sa part peut jouer sur deux tableaux, celui du gouvernement irakien en place d’un côté, comme celui d’Al-Sadr de l’autre. Mais les USA eux, jouent sur tous les tableaux. Depuis qu’ils ont renversé Saddam Hussein, ils cherchent sur qui s’appuyer en Irak pour reconstruire un appareil d’État capable de tenir la population pauvre en main et de permettre aux trusts pétroliers (américains en premier lieu) d’exploiter sans encombre les richesses du pays.

Les rapaces à l’affût

Pendant la guerre, toutes les compagnies mondiales lorgnent les futurs contrats de remise à niveau des installations pétrolières et de prospection de nouveaux gisements (prospections interrompues depuis près de 30 ans, depuis la guerre Iran-Irak). Le 14 avril dernier, le gouvernement irakien a publié la liste des 35 compagnies pétrolières qu’il habilite à postuler à ces contrats, avec aux premières loges les compagnies américaines et britanniques, et éliminé celles qui ont tenté de négocier avec les autorités kurdes des promesses de contrat pour la zone pétrolière de Kirkouk. Mais la réalisation de ces contrats, comme la remontée espérée de la production pétrolière irakienne de 2 millions de barils par jour actuellement à 6 millions [1], dépendent avant tout du contrôle militaire des régions pétrolières et de la sécurité des pipelines.

Les marchands de béton semblent avoir pour l’instant meilleure chance : ils ont touché depuis 2003 quelque 100 milliards de dollars, déboursé par les USA, pour des travaux de reconstruction… dont bon nombre n’ont jamais été achevés.

Éclatement, apartheid et charia

La constitution irakienne imposée en 2005 par les USA prévoyait un découpage « fédéral » de l’Irak en trois zones : chiite (au sud), sunnite (au centre) et kurde (au nord). Sans que les frontières entre ces trois zones ne soient vraiment définies. Un référendum, sans cesse repoussé, devrait décider si Kirkouk, ville industrielle du nord de l’Irak, liée à l’extraction pétrolière, ferait ou non partie de la région autonome kurde ; ce qui pousse les groupes nationalistes kurdes à chercher à en chasser les Arabes. Des campagnes de terreur ont aussi été menées contre les chiites dans les zones dites à majorité sunnite ou contre les sunnites dans les zones considérées comme chiites, si bien que plus de 2 millions d’Irakiens ont été déplacés à l’intérieur même du pays.

Sous la dictature de Saddam Hussein, sanglante certes, de nombreux quartiers mixtes demeuraient dans les grandes villes du pays et même des familles mixtes chiites-sunnites. La « purification ethnique » en marche brise des familles, déplace des populations. Et les États-Unis ne cessent d’ériger des murs entre les quartiers de Bagdad. Autour d’Adhamiya, un des derniers quartiers sunnites de l’Est de Bagdad, s’élève un mur de 5 kilomètres de long et de 3,5 mètres de haut, dont la construction a débuté en avril 2007. D’autres ont suivi dans cinq autres zones de la capitale. Et c’est aujourd’hui au tour du quartier de Sadr City d’être coupé du reste de la ville par la construction d’un nouveau mur.

Murs, barbelés et check-points, en partie contrôlés par des chefs de guerre rivaux, c’est le visage de l’Irak « pacifié » par l’armée américaine. Quant à ces différents chefs de factions, qu’ils soient opposés aux USA ou soutenus par eux (et passant parfois d’un rôle à l’autre), ils pratiquent la surenchère religieuse la plus rétrograde, qui vise tout particulièrement les femmes. L’actuelle constitution irakienne, adoptée avec l’aval des autorités d’occupation, reconnaît aussi la charia comme source principale du droit.

Socialisme ou barbarie

Le paradoxe de cette sanglante guerre d’Irak est qu’elle est d’autant plus inextricable et chaotique que les USA semblent avoir en face d’eux moins d’ennemis réels que de candidats rivaux à exercer le pouvoir sous leur houlette. Leur seul véritable et insaisissable ennemi, c’est le peuple irakien, en particulier sa classe ouvrière sur qui pèsent 5 ans de destructions de guerre (qui s’ajoutent à dix ans de blocus).

Faute d’une direction, d’un parti qui leur permette de s’organiser et de se défendre, la population s’identifie parfois, comme une partie des habitants du faubourg misérable de 2,5 millions d’habitants qu’est Sadr City, au combat de telle ou telle milice lorsqu’elle affronte l’armée d’occupation. Ou se laisse bercer par les promesses d’autonomie de nationalistes kurdes. Et se retrouve ainsi prise dans l’engrenage d’affrontements fratricides entre communautés dont joue l’armée américaine.

S’il existe un espoir de paix en Irak, c’est dans un soulèvement des couches populaires, toutes confessions, toutes origines confondues, et dans une révolte de ces ouvriers du pétrole qui occupent une position stratégique. Le passé de l’Irak — qui a compté il y a certes longtemps un mouvement ouvrier important —, comme les évènements actuels dans d’autres pays du Moyen-Orient, de la grève des ouvriers du bâtiment à Dubaï en novembre à celle des ouvriers du textile en Égypte, en passant par les luttes des travailleurs d’Iran, rappellent que cela est possible.

25 avril 2008

Camille BOUDJAK


[1À titre de comparaison, l’Arabie saoudite et la Russie produisent environ 9 millions de barils par jour, les USA 5 millions, l’Iran presque 4 millions.

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