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DOSSIER : 1968-2008 : 40 ans de prolétarisation de la société et de luttes de classe

1968 : la grève générale tue l’ennui !

Mis en ligne le 13 mai 2008 Convergences Politique

« C’est dégueulasse, on est noir, on est des vrais charbonniers quand on sort de là ! » proteste une ouvrière devant la porte de l’usine Wonder de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 10 juin 1968, alors que syndicalistes et patrons engagent les ouvriers à reprendre le travail [1]. « Non, j’y foutrai plus les pieds dans cette taule !... On a rien… » , continue-t-elle. Mais « il [le patron] a reculé… » , réplique un syndicaliste. « Eh oui il a reculé, tiens ! » , réplique-t-elle. « C’est pas fini, c’est une étape... Faut pas avoir tout d’un seul coup… » , rajoute l’homme à la cravate (fils de Raymond Guyot dirigeant du PCF) qui parle au nom du parti. « C’est qu’il y a une section syndicale forte qui veille… 200 syndiqués maintenant... Et c’est là la victoire » .

Le savon est arrivé, au lendemain de mai 68, chez Wonder. Les syndicats aussi, qui n’ont pourtant pas empêché la fermeture de l’usine, en 1985, par Bernard Tapie qui avant de prendre des responsabilités dans un gouvernement de gauche, s’était fait spécialité et fortune du rachat d’entreprises, pour liquidation.

De la grève générale à la farce du « débouché politique »

« La France s’ennuie […] La jeunesse s’ennuie […] Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons […] Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n’en trouvent pas… », écrivait le directeur du journal Le Monde , le 18 mars 1968.

Moins de 2 mois plus tard, à la suite de la jeunesse étudiante, la classe ouvrière montrait les dents : des millions de grévistes paralysaient le pays. Les syndicats, en premier lieu la puissante CGT, avaient en vain tenté d’enrayer l’incendie. CGT et Parti communiste, dominants alors dans la classe ouvrière, n’avaient généralisé la grève, pied sur le frein, que par crainte d’être évincés de sa direction comme leur courant l’avait été chez les étudiants.

Patrons et banquiers étaient inquiets et le régime gaulliste ébranlé. De Gaulle un jour tonnait contre la « chienlit » qui envahissait les rues, un autre annonçait un référendum qu’il retirait, ou courait voir le général Massu pour explorer un recours éventuel à l’armée. Il n’eut finalement besoin que de la gauche et des leaders syndicaux, qui vendirent la grève contre le plat de lentilles qu’on leur offrait : la dissolution du parlement et de nouvelles élections. Le plat leur est passé sous le nez, avec un nouveau parlement plus à droite que le précédent, une fois lâchée la principale arme de la classe ouvrière : la grève. Mais pas question pour les politiciens de gauche en 1968, à la différence du général de droite en 1958, de devoir leur pouvoir à la rue.

Une fois de plus, ce n’est pas la combativité ouvrière qui fit défaut en 1968. Dans ces usines, ces bureaux, ces grands magasins, qui se mettaient en grève sans que personne ne le leur demande, il a manqué des militants et un parti défendant les intérêts de la classe ouvrière, qui l’aident à s’organiser, à créer sa propre direction contestant celle autoproclamée des appareils syndicaux réformistes, qui lui donnent des perspectives, y compris de pouvoir au niveau national.

Le secrétaire général de la CGT, Georges Séguy, se fit siffler par les grévistes de Renault-Billancourt en annonçant le résultat des accords de Grenelle avec le patronat. Mais faute de direction concurrente, il suffit aux leaders syndicaux d’attendre encore 8 ou 10 jours pour faire reprendre le travail. Usine par usine, secteur par secteur. Quitte à raconter dans telle usine, ou dépôt RATP ou SNCF, pour convaincre peu à peu que la reprise était inévitable, que le travail avait repris dans tel autre. Même si c’était faux. Car les travailleurs n’avaient ni direction propre, ni même simple coordination directe entre eux qui leur permettent de juger par eux-mêmes. Les appareils syndicaux, et surtout la CGT forte de nombreux membres et cadres du PCF, avaient réussi à contrôler ce mouvement qu’ils n’avaient pas voulu, à pousser les travailleurs à faire la grève chez eux, pendant qu’entre « militants responsables » on occupait l’usine, pour « protéger l’outil de travail » … et en fermer l’accès aux trublions « gauchistes » qui venaient à la rencontre du monde du travail.

Après 68, le climat reste chaud… et des militants ouvriers trotskistes se font connaître

Mai 68 n’a pas changé fondamentalement l’état d’esprit de la classe ouvrière. Et les syndicats ont fort peu payé leur trahison. Ils se sont même renforcés, notamment dans de nombreuses entreprises petites ou moyennes où ils n’existaient que peu ou pas avant la grève. D’autant que la bourgeoisie leur a fait le cadeau supplémentaire de reconnaître la « section syndicale » d’entreprise et d’accorder de nouveaux avantages à leurs représentants.

Changement de paysage syndical pourtant, la CFDT  [2] prenant à la CGT une partie de son influence et de ses voix aux élections professionnelles les années suivantes. Et changement de climat, « l’esprit de 68 » continuant à marquer les conflits des années 1970. Avec pour fait notoire l’apparition de l’extrême gauche sur la scène, et quelques premiers rôles dans des grèves.

En envoyant ses étudiants à l’usine, le courant maoïste alors puissant n’y a fait qu’un passage bref, même s’il fut parfois marquant. Les trotskistes, en particulier de la Ligue communiste révolutionnaire et de Lutte ouvrière, ont à partir de ces années-là renforcé leur présence et leur rôle dans la classe ouvrière. Eux, pour durer, tenter de vraiment s’implanter. Certes avec des politiques différentes qui souvent se sont opposées. Rôle joué dans les divers mouvements de la jeunesse scolarisée du début des années 70. Rôle de militants d’entreprise de Lutte ouvrière dans les grèves d’OS qui ont marqué cette période, puis efforts soutenus de ces mêmes militants de Lutte ouvrière pour que les grèves engagées soient dirigées par les grévistes eux-mêmes. Des comités de grève contestant la suprématie des bureaucraties syndicales, surgirent ainsi, entre autres, à la Polymécanique à Pantin en 1971, à Ericsson à Colombes en 1972, à Chausson-Gennevilliers en 1975, à Idéal-Standard à Aulnay en 1975, et évidemment au Crédit Lyonnais en 1974, où la grève dirigée par Arlette Laguiller et ses camarades déboucha sur une grève des banques. D’autres grèves marquantes furent animées par des militants ouvriers combatifs, réformistes sur le plan politique, mais méfiants à l’égard des directions syndicales nationales, soucieux de faire participer activement les grévistes à l’organisation de leur mouvement. La plus marquante : la grève chez Lip à Besançon, en 1973, où les ouvriers menacés par la fermeture de leur usine ont pendant des mois tenu le coup en réquisitionnant les stocks, en redémarrant la production, pour vendre eux-mêmes leurs montres afin de payer leurs salaires.

Notable donc sur le plan social : la combativité ouvrière manifestée en 1968 ne s’est pas éteinte durant les années 1970. Notable sur le plan politique : l’extrême gauche trotskiste s’est imposée dans le paysage, certes faible et divisée, mais affirmant ses ambitions de battre en brèche le monopole des bureaucraties stalinienne ou social-démocrate, y compris dans les entreprises que ces dernières prétendaient être leur fief. En 1974, Arlette Laguiller crevait l’écran en tant que travailleuse trotskyste lors de la campagne présidentielle, d’autant qu’elle venait de diriger la plus grande grève d’employés de la décennie. En 1978, la LCR qui restait très estudiantine, annonçait sa volonté de faire un « tournant ouvrier ».

La gauche sert ses plats réchauffés

Confrontée à la situation, la CGT ne resta pas les deux pieds dans le même sabot. S’il lui fallait se montrer responsable vis-à-vis de la bourgeoisie, elle avait une liberté de manœuvre dans des conflits localisés qui ne risquaient pas de faire tâche d’huile. Elle prit par exemple l’initiative d’une grève illimitée avec occupation à l’usine Rateau de La Courneuve en 1974, année où la direction CGT condamnait « l’aventu­ris­me » des dirigeants cédétistes de la grève de Lip ! D’autant que, l’union de la gauche retrouvée, avec tous ses retournements de boulevard, les perspectives électorales poussaient CGT et PCF à se montrer contestataires face à Pompidou puis Giscard ; face à la concurrence du PS aussi. Quelques journées nationales d’action ponctuèrent le calendrier syndical.

La décennie s’est clôturée par les luttes des sidérurgistes du Nord et de Lorraine contre les licenciements massifs programmés dans ce secteur, où les travailleurs ont fait grève, affronté la police, et une bonne partie de la population des villes concernées dans la rue avec eux. Des luttes défensives mais tenaces, qui auraient pu être le point de départ d’une offensive de la classe ouvrière, frappée non seulement par les licenciements mais par la hausse vertigineuse des prix, et par les mesures d’austérité prises par le gouvernement de Raymond Barre. Mais la gauche réussissait à se requinquer avec son fallacieux « débouché politique », sa fallacieuse « union » sur un programme de gouvernement adopté en 1972, pour une victoire électorale offerte comme seul horizon : ce ne fut pas gagné en 1973-1974, pas non plus en 1978, mais ce le fut en 1981 ! Pour qu’enfin au gouvernement, le PS avec Mitterrand, le PC avec ses strapontins, assènent à leur tour les coups contre la classe ouvrière.

Olivier BELIN


[1La scène a été filmée par un étudiant « gauchiste » de l’école de Cinéma de Paris (HIDEC), petit court-métrage (9 minutes) repris 30 ans plus tard dans le film La Reprise d’Hervé le Roux.

[2La CFDT, nouvelle venue mais issue de la « déconfessionnalisation », 4 ans plus tôt, de l’ancien syndicat chrétien CFTC, avait pu sans risque se montrer un peu plus radicale que la CGT maîtresse du jeu, et su, pour grandir, accueillir dans ses rangs des militants révolutionnaires ou simplement plus combatifs auxquels la direction de la CGT faisait la chasse.

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