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DOSSIER : 1968-2008 : 40 ans de prolétarisation de la société et de luttes de classe

Big Brother est de retour !

Mis en ligne le 13 mai 2008 Convergences Société

En 2007, une série de suicides au centre technique Renault-Guyancourt (78), dans une centrale EDF ou au sein du groupe Peugeot-Citroën a jeté une lumière crue sur les conditions de travail. Les médias ont soudain découvert l’exploitation et le « harcèlement moral », quand ses conséquences ont aussi touché les cadres, techniciens, ingénieurs que l’on croyait au-dessus du lot commun.

Tous pressurés !

Le supplément « Enjeux » du quotidien Les Échos titrait en avril 2008 : « Le manager rattrapé par le taylorisme ». Le magazine pointe « le rétrécissement de leurs marges de manœuvre » . Selon une enquête du ministère du Travail, 17 % des cadres subissaient en 2005 un rythme de travail marqué par des normes ou délais à respecter inférieurs ou égaux à une heure.

À entendre les gourous du nouveau management du début des années 1980, il s’agissait de fonder la productivité des cadres sur « l’impératif de motivation ». L’implication, la créativité et le talent de chacun devant permettre à l’entreprise de l’emporter sur ses concurrentes ! Toutes sortes de vieilles méthodes appliquées aux ouvriers furent recyclées pour les cadres (à commencer par le « bonus individuel »). De nouvelles furent inventées, avec pour principe que le salarié doit intérioriser les contraintes de productivité, se fixer lui-même des objectifs, s’évaluer, rendre compte sans cesse, se sentir responsable de l’échec et de la faillite éventuelle de son groupe. Les salaires ont partout été individualisés, et en même temps la pression du groupe sur chaque individu systématiquement organisée (si on perd la prime, c’est à cause de toi !). Un boulevard pour la généralisation du stress et du « harcèlement moral ». Avec pour épée de Damoclès : le chômage, la précarité des contrats, les restructurations comme mode d’existence de l’entreprise, l’externalisation de certaines activités, la mise en cascade des sous-traitances pour accentuer la pression sur les coûts et les délais de livraison et donc la mise au pied du mur de chaque travailleur, qualifié ou non.

Les cadres n’ont pas échappé à la pression accrue du capital, d’où le constat amer du magazine déjà cité, qui les voit soumis à « une injonction paradoxale, être autonomes tout en se soumettant à des procédures extrêmement détaillées dans la plupart des situations » . Lesdits cadres passant de plus en plus de temps à faire du « reporting » (rendre des comptes) archi détaillé ou à se sentir épiés par « la généralisation des progiciels de gestion intégrée (sic !) permettant une remontée quasi instantanée des informations concernant la production à la direction… »

Ces méthodes, inventées à l’occasion de la généralisation de l’informatique ou empruntées aux industries classiques (notamment chez Toyota dès la fin des années 1960), ont été peu à peu appliquées à tous les échelons. Quelle que soit la paye, nul ou presque n’y échappe.

Vieux taylorisme + nouveau management

Ces nouvelles formes d’exploitation ne remplacent pas le bon vieux taylorisme, le travail à la chaîne, le travail posté, les gestes répétitifs, les charges lourdes, les cadences et l’absence d’autonomie dans le rythme et la conception du travail. Elles s’y ajoutent ! Malgré bien des idées reçues, ces façons de travailler surtout développées en France à partir des années 1950, ont continué de s’étendre. En 2005, selon le ministère du Travail, plus d’un ouvrier sur quatre voit son rythme de travail imposé par le déplacement automatique d’un produit ou d’une pièce, ou par la cadence automatique d’une machine. Ce n’est pas une tenace survivance, c’est un record historique.

Les contraintes habituellement associées au travail des ouvriers d’usine sont plus présentes que jamais dans les services, et chez les employés. Les cadences s’accélèrent, augmentent le stress, la charge mentale et les maladies musculo-squelettiques (25 000 cas en 2005 contre 650 en 1985). Les horaires flexibles se sont multipliés. Un quart des ouvriers et employés ne connaissent leurs horaires qu’une semaine à l’avance, et un sur dix la veille. Pour faire tourner les machines à plein, sans ménagement pour la santé, le travail habituel de nuit a doublé en quinze ans et touche 7,5 % des salariés, le même nombre y étant contraint occasionnellement. Depuis les années 1980, presque toutes les formes de pénibilité physique augmentent. 57 % des employés de commerce et 64 % des ouvriers portent des charges lourdes, contre 29 % et 40 % en 1984. Une caissière peut manipuler 3 tonnes en une journée. La pénibilité, c’est aussi rester debout pendant des heures (comme trois quarts des ouvriers et la moitié des employés), tenir des positions inconfortables, subir les secousses des machines (comme un tiers des ouvriers) ou être assourdi par un bruit permanent. Sans compter qu’en 2003, encore un travailleur sur sept était exposé à des produits cancérigènes.

Les temps modernes… ou archi modernes !

Ainsi, la condition de prolétaire moderne, c’est le vieux taylorisme plus le harcèlement managérial sophistiqué, sur fond d’insécurité liée au chômage.

Les travailleurs souffrent-ils davantage de l’exploitation, dans leur chair, et dans leurs nerfs, qu’il y a 30 ans ? Posée ainsi, la question n’a guère de sens. Mais la gestion des entreprises passe par l’isolement de chaque salarié, et c’est cette solitude, cet individualisme consciencieusement entretenu par les directions, qui avivent la souffrance physique et psychologique au travail. Avec un seul antidote possible : l’organisation des salariés pour briser l’isolement et refuser les charges de travail qui leur sont imposées.

Bernard RUDELLI


Souriez, vous êtes écoutés !

La « taylorisation des services » règne dans les centres d’appel. Des compagnies aériennes aux grands services de l’énergie, en passant par les cabinets médicaux, l’ANPE ou les banques et assurances, le recours massif aux plateformes téléphoniques est un moyen pour supprimer des emplois dans les activités d’accueil et de contact avec les clients et usagers. En 8 ans, France Telecom a réduit ses services de renseignements, passés de 4 500 salariés dans 110 sites à 1 000 dans 40 sites.

À Marseille, Cegetel emploie plus de 400 salariés, plutôt diplômés, plutôt des femmes, qui répondent à des réclamations, réparations, problèmes de factures. Les appels sont minutés, les phrases formatées, les employés mis sous écoute. On ne peut pas se « déloguer », c’est-à-dire sortir de la chaîne, sans se justifier. La baisse de cadence implique pénalité ou suppression de primes.

Il faut en outre retenir le client par le bon ton de voix et le baratin qui l’accompagne… ingrédient indispensable d’une bonne « productivité ». Il faut vendre des produits et services annexes : carte de fidélité, crédit usurier, etc. L’encadrement organise des réunions de « coaching » pour remonter les bretelles d’employés prétendus démotivés.

Ces nouveaux salariés des services pâtissent de ce dont souffrent les ouvriers d’industrie depuis des décennies : flicage des petits chefs, pression au rendement, parcellisation des tâches, mécanisation déshumanisante, petits salaires.

Anne HANSEN


Services publics : quantité et qualité exigées !

Rentabilisation maximum aussi dans les services publics. Depuis 20 ans, les dizaines de milliers de suppressions d’emplois – Sncf, hôpitaux, Poste, voirie – y entraînent intensification et flexibilisation du travail. L’augmentation de la productivité est un véritable enjeu : l’État doit les rendre appétissants pour les capitaux privés.

Le « grand bond en avant » de la productivité s’est produit avec le passage aux 35 heures : pas d’embauches pour compenser, temps de pause et de repas non comptés dans les horaires. Selon le ministère du Travail, deux tiers des salariés déclarent qu’après le passage aux 35 heures, les effectifs ont stagné ou baissé, la moitié ont des tâches en plus, et, conséquence, deux tiers estiment travailler à la va-comme-j’te-pousse.

Le sommet de l’hypocrisie est atteint avec la mise en place de « primes qualité » et de « challenges » impossibles à tenir. À la fatigue se joint le stress, parfois la dépression. Cette pression pour faire du chiffre est d’autant plus mal vécue qu’elle entraîne une dégradation de la vie quotidienne de tous, et en particulier des plus pauvres.

A.H.

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