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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 54, novembre-décembre 2007 > DOSSIER : Croissance, décroissance, d’un cauchemar à l’autre

DOSSIER : Croissance, décroissance, d’un cauchemar à l’autre

Derrière la croissance américaine, une réalité moins glorieuse

Mis en ligne le 21 novembre 2007 Convergences Monde

Les États-Unis ont connu globalement une longue période de croissance depuis les années 1990. Depuis 15 ans l’économie américaine a connu dix années de croissance supérieure à 3 %, l’Union européenne une seule, le Japon aucune. Qu’a donc apporté une telle croissance à la population américaine ? Des économistes bien pensants ont coutume de dire que la croissance est comme une marée qui soulève tous les bateaux, qu’ils soient petits ou gros. S’il y a un exemple qui le contredit, c’est bien celui de cette récente période de croissance.

L’augmentation des inégalités

La croissance n’a pas été la même pour tous ! Entre 1966 et 2001, le revenu des 10 % les plus riches a augmenté de 58 %. De 121 % pour le 1 % de salariés le mieux pourvu. En revanche, dans la même période, le salaire médian (le niveau au-dessus duquel se situent la moitié des salariés) n’a progressé que de 11 %. En termes de richesse, l’évolution est la même : les 0,1 % États-uniens les plus fortunés possèdent aujourd’hui 5 % de la richesse du pays, contre 0,5 % en 1971.

La croissance de toutes ces années n’a permis aucun gain de pouvoir d’achat pour les revenus les plus faibles, et un gain fort modéré pour ceux qu’on appelle là-bas la « middle-class » (ceux qui se considèrent eux-mêmes comme ni riches ni pauvres).

Rien d’étonnant si la pauvreté reste si forte dans ce royaume de la croissance. Plus de 30 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté (presque 12 % de la population). Soit en proportion 60 % de plus qu’en France (qui n’a pourtant pas de quoi se vanter de ce côté-là). Au sein des pays les plus industrialisés, les États-Unis détiennent le record du taux de pauvreté enfantine (1 enfant sur 6).

Travailler plus !

Il y a une double réalité dans la situation des travailleurs américains.

D’un côté, les bas salaires horaires. Le salaire horaire ouvrier moyen a baissé de 20 % depuis le début des années 1980, alors que dans le même temps le PIB américain faisait plus que doubler. Cette faiblesse du salaire horaire explique l’ampleur du phénomène des travailleurs pauvres : 38,3 % des personnes de 16 ans et plus qui vivent sous le seuil de pauvreté, travaillent !

D’un autre côté, il y a un « remède » à ce mal des bas salaires : la suractivité et l’épuisement ! Le taux d’emploi américain est très élevé. Les salariés américains travaillent plus jeunes… et plus vieux. Ils travaillent beaucoup plus d’heures dans l’année. C’est le premier aliment de la croissance américaine : pour une productivité équivalente, les travailleurs américains travaillent plus, et même beaucoup plus que les travailleurs européens. Pour gagner à peu près pareil, ou à peine plus. Les États-Unis sont en quelque sorte le pays du sarkozisme réel !

Consommer plus à bas prix

Les bas salaires horaires n’ont pas pour seul contrepoids la lourdeur du temps de travail. Il y a aussi la baisse du prix d’un grand nombre de biens industriels. Les États-Unis importent massivement des produits manufacturés, de consommation courante, d’Asie et particulièrement bien sûr de Chine. Le géant de la distribution Wal-Mart serait ainsi responsable à lui tout seul de 10 % des exportations chinoises ! Wal-Mart symbolise assez bien la « croissance américaine » : des salaires très bas et des horaires de travail très lourds et contraignants pour ses propres salariés, et des produits à bas prix pour le consommateur.

Mourir plus vite !

Si le prolétaire américain peut – parfois – consommer davantage (mais quoi ?), le tableau peut être très sombre en ce qui concerne les services que l’on a l’habitude d’appeler « publics » en France, et qui sont bien plus systématiquement marchands aux États-Unis.

Il n’y a pas de véritable système de retraite par répartition efficace. À chaque individu d’assurer sa retraite par capitalisation, soit individuellement, soit à travers des fonds de pension d’entreprise. Or une partie de ceux-ci, trop peu abondés par les entreprises, sont menacés de faillite.

Le tableau est tout aussi sombre pour l’enseignement supérieur, très inégalitaire et très cher. Il exige de lourds sacrifices aux familles. La santé est aussi très chère, pour de bien mauvais résultats. (Voir encadré)

S’endetter plus !

Les États-Unis, pays du plein emploi, réussissent le tour de force, assez paradoxal, d’exposer la majorité de leur population à une grande précarité de l’existence, à une très forte vulnérabilité face aux aléas de la vie.

La santé, l’éducation et les assurances maladie représentent 28 % des dépenses des ménages américains, contre 15,5 % chez les ménages français. Mais cette moyenne est trompeuse. Si les ménages aisés peuvent se payer la santé ou l’éducation en y consacrant une part importante de leurs revenus, les pauvres, et bien plus largement ceux qui ne vivent pas dans l’aisance, renoncent massivement à des soins et à un certain type d’éducation. Et s’ils n’y renoncent pas, cela signifie s’endetter.

La spirale de l’endettement a pris un tour de plus en plus étrange : pour que la croissance continue il fallait qu’au moins la petite bourgeoisie et une partie de la classe ouvrière continuent de consommer beaucoup. Une consommation en partie financée par des prêts gagés sur l’hypothèque des logements. D’où la fuite en avant de la bulle immobilière. La crise actuelle des « subprimes » a déjà faire perdre leur maison à bien des travailleurs et leur emploi aux salariés des sociétés financières en difficulté, et pourrait bien gripper toute la machine économique, plonger le pays dans la récession. La phase de croissance qui a si peu profité aux travailleurs américains, pourrait alors se transformer en récession aux effets catastrophiques.

Bernard RUDELLI


La croissance... des inégalités

Évolution du revenu total aux États-Unis (y compris revenus du capital), après impôts, ajusté de l’inflation, en milliers de dollars entre 1979 et 2001.

Entre parenthèses, l’augmentation du revenu en % entre 1979 et 2001.

Sources : CBO / Alternatives économiques


Croissance de l’industrie sanitaire, décroissance de la santé

Avez-vous vu Sicko, le dernier film de Michael Moore, ce film irresponsable qui met en accusation l’un des plus beaux fleurons de la « croissance » américaine, l’industrie de la santé ?

Aux États-Unis, la santé n’est pas « socialisée », comme elle l’est, très… très partiellement en France (contrairement à l’image idéalisée de la situation française suggérée par le film), où l’on s’oriente d’ailleurs de plus en plus vers le modèle américain.

L’État américain n’apporte une aide publique (très chiche) qu’à 15 % de la population, les plus âgés et les plus pauvres. Les autres doivent passer par une assurance individuelle, s’ils en ont les moyens. 45 millions d’Américains renoncent et se retrouvent donc sans aucune couverture maladie. Même ceux qui prennent sur leur salaire pour une assurance privée ne sont pas au bout de leur peine. Les firmes d’assurances organisent elles-mêmes les filières de soins, pour leur plus grand profit évidemment. Résultat : l’impératif de rentabilité a conduit à un rationnement des soins, avec une éviction systématique des malades chroniques, des patients aux pathologies lourdes, voire de groupes entiers considérés comme à risque (ceux qui sont trop gros, ceux qui ont un métier dangereux…). Les offreurs de soins, eux, médecins et cliniques en tout genre, trouvent tout de même le moyen de faire leur beurre en faisant enfler les factures. Ils arrivent à s’entendre avec les assureurs, sur le dos du malade, pardon du client.

Résultat : un Américain a une espérance de vie inférieure à celle d’un Européen, a plus de chance de perdre son enfant à la naissance (le taux de mortalité infantile, plus élevé à Harlem qu’à La Havane, a augmenté ces 15 dernières années de croissance économique), dispose de moins de médecins, et paye plus cher ses médicaments.

Pour sa part, l’industrie de la santé américaine se porte comme un charme et contribue notablement à la croissance du PIB (dont elle représente 16 %) : les dépenses de santé aux États-Unis dépassaient en 2003 5 000 $ par habitant, contre moins de 3 000 $ en France et en Allemagne.

B. R.

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