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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 108, novembre 2016

Bob Dylan

Celui qui a donné une voix à toute une génération contestataire

Mis en ligne le 10 novembre 2016 Convergences Culture

Une camarade du groupe Speak Out Now [1] raconte :

Le prix Nobel de littérature 2016 attribué pour la première fois à un musicien, auteur-compositeur, a soulevé un tollé parmi ceux qui s’en tiennent à une certaine conception des mérites littéraires. Mais pour moi, Bob Dylan est un artiste qui par ses mots et sa musique, a su exprimer indignation, amour, colère, désespoir et joie aux yeux de beaucoup d’entre nous, au cours des décennies. Carol King, une célèbre chanteuse américaine, elle aussi auteur-compositeur, disait : « Nous étions jeunes, idéalistes, en colère : Dylan a donné une voix à toute une génération ».

Dans les années 1960 et 1970, la musique occupait une place très importante, qu’il s’agisse de rock, de jazz ou de folk. Disques, radios : on écoutait sans cesse du folk. Ou on en jouait et chantait. Ces chansons étaient en résonance avec la vie et l’action de nombreux militants. Le mouvement pour les Droits civiques comme celui du Pouvoir noir, chantait à la fois pour se donner du courage et faire passer ses convictions. D’autant que la musique de Dylan élargissait l’horizon de ceux qui parmi nous remettaient en cause les valeurs et le fonctionnement de la société. Elle nous sortait de notre isolement, nous confortait dans notre opposition au racisme, à la guerre, nous encourageait à ne pas nous intégrer. Nous étions nombreux et allions changer le monde.

Comme musique, le folk était accessible, familier. On pouvait rencontrer des chanteurs comme Dylan dans un club de Greenwich Village, à New York, ou dans de petites salles. On se sentait proche d’eux. On les retrouvait dans des manifestations ou des marches de protestations et ils faisaient passer notre message auprès du grand public.

Les jeunes Blancs des années 1960 avaient leurs chansons préférées de Dylan et, aujourd’hui encore, nous sommes nombreux à pouvoir les chanter par cœur ! La première fois que je l’ai entendu, c’était à un concert de Pete Seeger [2] à New York, au début des années 1960. Seeger était alors de retour, après les problèmes qu’il avait connus durant le maccarthysme, et donnait chaque année à New York, pendant les vacances scolaires, des concerts où se pressaient lycéens et étudiants. Seeger parrainait de nombreux jeunes chanteurs qu’il incitait à perpétrer la tradition des chansons sociales protestataires initiée dans les années 1930 par Woody Guthrie. Ils formaient comme « les anneaux d’une chaîne », disait-il. Dylan est apparu lors d’un de ces concerts.

Dylan était un gosse maigrichon à la voix rocailleuse, coiffé d’une casquette à cache-oreilles et engoncé dans une veste de bûcheron. Il avait l’allure de quelqu’un d’ordinaire, pas particulièrement talentueux ni doté d’une grande voix. Mais il avait un incroyable talent de parolier pour exprimer ce que ressentait toute une génération. « A Hard Rain’s a-Gonna Fall » (Une Pluie va tomber dru) et « The Times They Are a-Changin’ » (Les Temps changent) traduisaient les ruptures, les changements brusques que connaissait la société. « Mister Tambourine Man » (Monsieur au tambourin) et « Blowin’ In The Wind » (Portée par le vent) exprimaient avec mélancolie l’aspiration à un monde différent, un monde de paix et de douceur.

Dylan a écrit « Masters of War » (Les Maîtres de guerre) en 1963, devenue un des hymnes du mouvement contre la guerre du Vietnam. En voici quelques vers.

Come you masters of war
You that build all the guns
You that build the death planes
You that build all the bombs
You that hide behind walls
You that hide behind desks
I just want you to know
I can see through your masks.

You that never done nothin’
But build to destroy
You play with my world
Like it’s your little toy
You put a gun in my hand
And you hide from my eyes
And you turn and run farther
When the fast bullets fly. […]

You fasten all the triggers
For the others to fire
Then you set back and watch
When the death count gets higher
You hide in your mansion’
As young people’s blood
Flows out of their bodies
And is buried in the mud.

[…]

Eh, vous, les maîtres de guerre,
Vous qui fabriquez tous ces canons,
Ces avions de mort,
Qui fabriquez toutes ces bombes,
À l’abri derrière des murs,
Derrière des bureaux
Je veux que vous sachiez
Que je vous vois derrière vos masques

Vous qui n’avez jamais rien fait
Que construire pour détruire
Vous jouez avec mon monde
Comme si c’était votre jouet
Vous armez mon bras
Et vous cachez à mon regard
Avant de tourner les talons et fuir au loin
Quand sifflent les balles

[…]

Vous tendez les gâchettes
Pour que d’autres tirent
Puis vous vous retirez pour observer
Les morts toujours plus nombreux
Alors, vous vous terrez dans vos demeures
Quand le sang des jeunes gens
S’écoule
Et s’enfouit dans la boue […]

Certaines d’entre nous cherchaient leur voie de « femmes libérées », rejetant les idées reçues sur le mariage, la famille et l’amour qu’on nous vendait dans les années 1950, mais sans trop savoir par quoi les remplacer. Pour nous, les chansons de Dylan, écrites du point de vue d’un homme –  « Don’t Think Twice, its Alright » (N’y repense plus, tout va bien) et « It Ain’t Me Babe » (C’est pas moi, ma belle) étaient là pour nous dire de ne pas compter, en amour, sur les jamais et les toujours – quand bien même il s’agissait de nos aspirations secrètes. Nous avions ses chansons à l’esprit quand nos cœurs s’enflammaient ou lors de ruptures.

Il a écrit de nombreuses chansons sur le racisme de la société américaine et en l’honneur de militants de la cause des Noirs. « The Death of Emmet Till » , parle de cet adolescent noir de 14 ans originaire de Chicago, en visite dans le Mississippi, tué pour avoir parlé à une femme blanche. « George Jackson » rend hommage au militant des Panthères noires et « Hurricane » dénonce le procès truqué du boxeur Hurricane Carter. Mais, pour moi, militante des droits civiques à Baltimore en 1965, « The Lonesome Death of Hattie Carroll » (La Mort solitaire de Hattie Carroll) est la chanson qui, aujourd’hui encore, me fait venir les larmes aux yeux. Elle a été écrite à partir d’une histoire vraie : le meurtre d’une travailleuse noire, mère de dix enfants, serveuse dans un club à la mode pour riches Blancs de Baltimore. Elle fut insultée, harcelée, battue avec une canne par un jeune Blanc de 24 ans, William Zantzinger, fils d’une famille de riches planteurs de tabac du Maryland, parce qu’elle ne lui avait pas servi son bourbon assez vite. Elle est morte huit heures plus tard d’une hémorragie cérébrale. Zantzinger a été condamné à six mois de prison et 500 dollars d’amende, l’exécution de la sentence ayant été repoussée pour qu’elle n’interfère pas avec la récolte à la plantation familiale. Dylan exprimait l’indignation contre ce crime raciste et le fait qu’il ait été minimisé, ignoré par les tribunaux et les politiciens de Baltimore. Le refrain dénonce tous ceux qui se voilent la face.

Oh, but you who philosophize disgrace and criticize all fears
Bury the rag deep in your face
For now’s the time for your tears


Vous qui philosophez sur la honte et critiquez les peurs
Voilez votre face :
C’est maintenant qu’il faut pleurer

Dans les années 1960 et 1970, Bob Dylan a contribué, par son talent, au combat pour une meilleure société. Ses chansons sont là pour montrer que l’art et la lutte peuvent se donner la main.

Amy BERMAN


[2Pete Seeger, le militant et chanteur de folk américain, figure importante des mouvements sociaux américains du xxe siècle, mort en février 2014 à 94 ans. Quelques souvenirs militants à son propos dans Convergences révolutionnaires no 92.

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Numéro 108, novembre 2016

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