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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 96, novembre-décembre 2014 > DOSSIER : Moyen-Orient, « Guerre contre le terrorisme » ou guerre sans fin (...)

DOSSIER : Moyen-Orient, « Guerre contre le terrorisme » ou guerre sans fin contre les peuples ?

Turquie : Un État islamiste « modéré »… sauf contre les Kurdes

Mis en ligne le 20 novembre 2014 Convergences Monde

En 2011-2012, le régime de l’islamiste Recep Tayyip Erdogan en Turquie était présenté par toutes les capitales occidentales comme un modèle. Il était, nous disait-on, la preuve qu’un « islamisme modéré » pouvait être l’un des meilleurs régimes pour les pays du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord. C’est qu’il était temps d’en finir avec les révolutions qui avaient ébranlé les pays arabes. Alors va pour le soutien à Morsi en Égypte, à Ennahda en Tunisie ou aux divers groupes islamistes sur lesquels on s’était appuyé pour renverser Kadhafi.

Aujourd’hui la Turquie, pourtant membre de la coalition internationale contre l’État islamique, fait figure de mauvais élève qui rechigne à apporter sa contribution. Heureusement pour lui, Erdogan a le soutien de François Hollande qui, dès le début octobre, appuyait son exigence de création d’une zone tampon entre la Syrie et l’Irak. Soutien que Hollande vient de renouveler (au nom des intérêts de la France en Turquie) lors de la visite d’Erdogan à Paris, le 31 octobre. Et le président turc de persister : à quoi bon bombarder l’EI à Kobané, alors que la ville serait, selon lui, déjà vidée de ses habitants ? Il faudrait plutôt « sauver Alep » des bombardements de l’armée d’Assad. Hollande s’empressait de reprendre au vol cet objectif, prétendu humanitaire, suivi par les déclarations de Fabius dans le même sens.

Erdogan voudrait sa zone tampon pour se protéger des Kurdes

Que serait cette « zone tampon » aménagée au nord de la Syrie, le long de la frontière turque, que revendiquent Erdogan et Hollande ? Une protection pour la population ? Non. Hollande l’explique : son but à lui serait d’en faire une zone refuge pour les « rebelles modérés » de l’opposition syrienne, essentiellement l’ASL (Armée Syrienne Libre, créée par des dissidents de l’armée syrienne) sur laquelle Hollande espère pouvoir tabler pour remplacer Assad, comme il a joué en Libye sur les rebelles de Bengazi en 2011 et sur d’autres groupes, tous plus islamistes les uns que les autres, ceux qui se font la guerre aujourd’hui sur le dos du peuple libyen. C’est pour la même raison, soutenir son protégé, qu’Hollande abonde sur l’urgence d’intervenir militairement à Alep, où l’ASL est aux prises avec les troupes d’Assad.

Pour Erdogan, c’est encore plus clair : il veut se protéger des Kurdes de Syrie, établir le long de sa frontière une véritable zone barrière, un ghetto couvrant une partie des régions nord de la Syrie contrôlées actuellement par les nationalistes kurdes syriens. Elle passerait alors sous son contrôle (partagé éventuellement avec la coalition internationale) et bloquerait l’afflux vers la Turquie des réfugiés syriens, et en premier lieu des Kurdes de Syrie.

Car l’un des premiers soucis d’Erdogan est qu’après l’autonomie du Kurdistan irakien, une éventuelle autonomie d’un Kurdistan syrien ne relance les revendications nationales des Kurdes de Turquie eux-mêmes.

Bons bourgeois kurdes et hors-la-loi

La Turquie s’était finalement accommodée de l’autonomie du Kurdistan irakien, acquise à la suite de l’occupation américaine de l’Irak. Le gouvernement régional kurde d’Irak entre les mains de Massoud Barzani, à la fois chef du principal parti nationaliste kurde irakien (le PDK) et du principal clan familial de la région, ne demandait qu’à commercer avec son voisin du nord et à lui vendre son pétrole, en passant par-dessus la tête du gouvernement officiel de Bagdad. Une bourgeoisie kurde irakienne s’est enrichie, roulant en grosses voitures neuves dans un pays de misère et déchiré par la guerre. Pendant qu’un nouveau pipeline était construit allant des puits de pétrole du nord de l’Irak sous contrôle kurde vers la Turquie par la voie obligée du Kurdistan turc.

Et c’est en grande partie pour sécuriser la voie de passage de ce nouveau commerce qu’Erdogan, depuis deux ans, a négocié un accord de cessez-le-feu (qui a pris effet depuis mai 2013) avec le parti nationaliste kurde de Turquie, le PKK. Il faisait miroiter aux yeux de la bourgeoisie kurde de Turquie la possibilité de profiter de ce commerce et plus largement du développement de la Turquie. Mais pas question de faire la moindre concession à la population kurde elle-même. Le PKK, malgré son étiquette de « Parti des travailleurs kurdes » est, comme tout mouvement nationaliste, plus représentatif des intérêts de la bourgeoisie nationale que des ouvriers. Il avait donc accepté de retirer ses troupes dans ses bases arrière de l’autre côté de la frontière, dans les montagnes du Kurdistan irakien. Mais Erdogan, par prudence, tant pour ne laisser aucune illusion aux Kurdes de Turquie que pour ne pas mécontenter les fractions les plus réactionnaires et racistes anti-kurdes de la population turque (une bonne partie de son électorat notamment), n’en a pas moins gardé en prison le fondateur et principal dirigeant du PKK, Öcalan.

Par contre une certaine autonomie de la région kurde de Syrie pose bien d’autres problèmes au régime d’Erdogan, surtout que cette région est dirigée par le PYD, qui est en gros la branche syrienne du PKK. Pas question pour le gouvernement turc de renforcer ou de fournir des armes, au nom de la lutte contre l’EI, aux troupes du PYD et par là, inévitablement aussi, aux troupes du PKK.

Voilà pourquoi le gouvernement turc lance une offensive médiatique pour « sauver Alep », afin de mieux évincer la question kurde.

Police et extrême droite contre les manifestants

Mais le gouvernement d’Erdogan a déjà eu un retour de bâton mérité : son blocage de la frontière par l’armée turque et son refus de toute intervention pour aider les assiégés de Kobané ont provoqué, début octobre, manifestations et explosions de colère des Kurdes de Turquie. Non seulement dans les régions ou villes à majorité kurde mais aussi dans les grandes villes d’Ankara et Istanbul où les Kurdes constituent une partie importante de la classe ouvrière. Et des militants non kurdes, de gauche et surtout d’extrême gauche, ont manifesté avec eux.

La répression de ces manifestations de début octobre a fait près de 40 morts et des centaines de blessés. Victimes de la police d’Erdogan, mais pas seulement : les manifestants ont été attaqués par les milices d’un parti kurde religieux allié au gouvernement AKP (le parti d’Erdogan), par des bandes recrutées parmi ces associations religieuses qui font partie aussi de la base de l’AKP (qui souvent contrôlent des quartiers par leur poids dans le commerce ou par leurs « œuvres » ou leurs écoles), ainsi que par une extrême droite turque anti-Kurdes. À l’université d’Istanbul, les étudiants qui manifestaient contre le gouvernement ont été attaqués par un groupe d’islamistes se disant partisans de l’EI, armés de bâtons et de couteaux.

Et le gouvernement turc vient d’annoncer son nouveau projet de loi : tout manifestant en possession d’objets « dangereux » serait puni de quatre ans de prison ; les perquisitions pourront être effectuées sans preuve ; les peines de prison pour les manifestants qui portent des masques ou qui résistent à la police comme pour les auteurs de dégradations de biens publics seraient renforcées… Inutile de dire que cette loi ne servira pas contre les nervis islamiques, comme ceux qui ont pu pénétrer avec des barres de fer dans l’Université d’Istanbul sans être inquiétés ni par la police ni par les vigiles qui en filtrent l’entrée.

Le palais et le fond des mines

Mardi 28 octobre, 18 mineurs étaient ensevelis par une inondation au fond d’une mine de charbon à Ermenek, dans le sud de la Turquie. Cette nouvelle catastrophe fait suite à celle de la mine de Soma le 13 mai dernier qui avait fait 301 morts et provoqué de nombreuses protestations, où les manifestants ont dû affronter la police anti-émeute.

Le mercredi 29 octobre, Erdogan, devenu président en août dernier après avoir été chef du gouvernement depuis 2003, inaugurait le tout nouveau palais présidentiel qu’il a fait construire à Ankara et qui a coûté autour de 500 millions d’euros. Les festivités furent abrégées pour ne pas trop choquer après l’émotion suscitée par l’accident de la veille.

Le 1er novembre, de nouvelles manifestations avaient lieu pour la « journée mondiale pour Kobané ». Au rassemblement d’Istanbul (un millier de personnes), l’un des orateurs rapprochait les événements, en appelant au soutien pour les Kurdes et en demandant justice pour les mineurs.

Oui : si tous les opprimés se retrouvaient ensemble, et les Kurdes en Turquie constituent une bonne part de la classe ouvrière du pays, les palais, même tout neufs, auraient vite fait de s’effondrer.

Hermann KRUSE

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Numéro 96, novembre-décembre 2014

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