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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 96, novembre-décembre 2014 > DOSSIER : Moyen-Orient, « Guerre contre le terrorisme » ou guerre sans fin (...)

DOSSIER : Moyen-Orient, « Guerre contre le terrorisme » ou guerre sans fin contre les peuples ?

Kobané : Manœuvres en tous genres sur le dos du peuple kurde

Mis en ligne le 20 novembre 2014 Convergences Monde

Le 16 septembre, deux jours après la première réunion des membres de la coalition contre l’État islamique (EI) à Paris, les troupes de Daech entamaient le siège de Kobané, une ville du Kurdistan syrien proche de la frontière turque. Après avoir mené une offensive sur l’Irak en juin dernier qui leur avait permis de s’équiper en armes lourdes américaines abandonnées par l’armée irakienne, les djihadistes ont rapatrié leurs chars et quelques milliers de leurs combattants vers le Nord de la Syrie pour y concentrer leurs efforts.

Début septembre, les gouvernements occidentaux avaient salué les combattants kurdes pour le sauvetage, contre l’avancée des troupes de l’EI en Irak, des populations chrétiennes et yézidies. Il s’agissait déjà surtout des combattants du PKK, les troupes du gouvernement régional du Kurdistan irakien étant elles plutôt en déroute. Les premiers bombardements français sur l’Irak avaient été justifiés par l’aide aux milices kurdes qui résistaient mieux que l’armée irakienne à l’avancée de Daech.

Mais pendant des semaines, la coalition n’a rien fait pour stopper l’avancée, en Syrie cette fois, des djihadistes au Kurdistan syrien, qui ont pris plus de 70 villages en quelques jours, avant de s’emparer du centre-ville de Kobané le 6 octobre.

La coalition des hypocrites

L’armée turque, postée à la frontière syrienne à quelques centaines de mètres des combats, est restée l’arme au pied. Elle a d’abord été mobilisée pour bloquer les nombreux réfugiés kurdes chassés par la guerre, avant de se décider à accueillir ces 300 000 civils dans des camps sous haute surveillance. Non sans un sévère filtrage : pas question de laisser passer vers la Syrie les jeunes volontaires pour défendre Kobané. La frontière est notoirement plus poreuse pour les djihadistes, qui ont même pu, pendant un temps, établir leurs camps d’entraînement côté turc.

Pendant que son armée observait passivement le siège de Kobané, le parlement turc palabrait pour autoriser le gouvernement à participer à la coalition contre l’EI. Le vote a finalement eu lieu le 2 octobre, après plus de quinze jours de siège. Mais ce vote formel, salué comme une victoire diplomatique par les États-Unis et la France n’engageait l’État turc à rien… et certainement pas à intervenir en faveur des Kurdes, un peuple qu’il opprime depuis des décennies.

En France et aux États-Unis, de nombreux journalistes ont dénoncé l’hypocrisie de la Turquie. Mais les pressions d’Obama sur son allié Erdogan, le premier ministre turc, ont été des plus douces. Car les grandes puissances profitent aussi du fait que Daech affaiblit le PYD, l’organisation nationaliste kurde de Syrie liée au PKK turc, toujours listée comme terroriste par les États-Unis et l’Union européenne.

Le 6 octobre, alors que la presse annonçait la chute de Kobané, les bombardements américains se sont intensifiés contre l’EI, et des armes ont été livrées au PYD pour rééquilibrer le rapport de forces. Ce n’est pas un revirement pro-Kurdes de la part des États-Unis, mais une tactique qui consiste à maintenir un équilibre afin que les deux camps s’épuisent dans l’affrontement. Le siège de la ville dure encore à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Grandes manœuvres impérialistes…

Les kurdes de Syrie en sont réduits à l’exil ou bien à servir de chair à canon aux dirigeants impérialistes de la coalition qui ne souhaitent pas envoyer leurs propres troupes au sol, mais utilisent les populations locales comme supplétifs.

Mais il ne faudrait pas qu’une éventuelle défaite des troupes de l’EI devant Kobané renforce les positions du PYD au Kurdistan syrien. D’où la nouvelle manœuvre de la coalition : l’envoi en renfort à Kobané de peshmergas kurdes irakiens. Les gouvernements américain et français s’en sont félicités et l’ont présenté comme un geste vis-à-vis des Kurdes, arraché à Ankara sous leur pression. C’est exactement l’inverse : le gouvernent régional nationaliste du Kurdistan irakien, dirigé par le clan des Barzani, est depuis des années partenaire de la Turquie. L’inauguration en grande pompe en mai dernier d’un pipeline reliant les deux pays a été l’une des nombreuses occasions de sceller cette entente. Les dirigeants nationalistes kurdes irakiens du parti de Barzani n’ont jamais hésité, dans le passé, à envoyer leurs peshmergas démanteler les bases arrières du PKK en Irak.

Alors si c’est aux troupes de Barzani que la coalition a fait appel pour aller combattre à Kobané, c’est bien moins pour combattre l’EI que pour préparer l’après-Kobané : ils sont là pour faire contrepoids au PYD, en attendant d’être relayés par des troupes de l’ASL (l’opposition à Assad jugée la plus fiable par les grandes puissances) ou par l’armée turque (si Erdogan obtient la zone tampon sous son contrôle qu’il revendique). À moins que ce ne soit par le retour en force du régime d’Assad…

… et petites combines nationalistes

Toutes ces manœuvres sur le dos du peuple kurde, n’empêchent pas les nationalistes du PYD kurde syrien de naviguer entre les puissances impliquées dans le conflit, en proposant alternativement leur soutien à l’une ou à l’autre.

C’est ainsi qu’en 2012, alors que la guerre civile s’étendait à toute la Syrie, le PYD avait négocié avec Assad l’autonomie de la région kurde, le Rojava, en échange de coups de main militaires pour contenir l’ASL et d’autres bandes armées de l’opposition. Anciens « marxistes-léninistes », cette étiquette très en vogue chez tous les groupes armés nationalistes petits-bourgeois des années 1960 et 1970, les dirigeants du PYD ont maquillé cet accord avec le régime en « révolution du Rojava », dont certains groupes d’extrême-gauche vantent ici les mérites. En réalité, comme tous les nationalistes, le PYD ne voyait pas plus loin que le bout de sa toute petite région du Kurdistan syrien, qui n’avait pourtant aucune chance de rester un îlot de paix relative au milieu d’une région en guerre totale.

Aujourd’hui, face à la montée en puissance de l’EI, le PYD a proposé ses services à la coalition, qui les paye de retour en laissant s’exiler ou mourir la population de Kobané. Et ils seront mis sous surveillance par les peshmergas de Barzani ou par l’ASL… Et les Kurdes de Syrie avec.

Telles sont les limites des organisations nationalistes qui imaginent gagner une reconnaissance sur la scène internationale par leur alliance avec l’impérialisme ou avec une puissance régionale. Tel est surtout le sort que ces dirigeants nationalistes réservent à leurs peuples.

Mathieu PARANT

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Numéro 96, novembre-décembre 2014

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