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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 46, juillet-août 2006

Tribune : Bolivie : le gouvernement du MAS et le processus révolutionnaire

Mis en ligne le 28 juin 2006 Convergences Monde

Convergences révolutionnaires entend contribuer aux débats de l’extrême gauche et ouvre ses colonnes aux groupes et militants communistes et révolutionnaires. Ci-dessous, une tribune que nous ont fait parvenir les militants argentins et boliviens de la Fraction trotskyste pour la Quatrième internationale.


Depuis l’an 2000 et la « Guerre de l’eau » de Cochabamba jusqu’au soulèvement insurrectionnel spontané d’Octobre 2003 et les journées de Juin 2005, la Bolivie a connu cinq années intenses de lutte de classe au cours desquelles les masses ont fait tomber deux présidents.

Le mouvement de masse a accumulé une grande expérience de lutte et d’organisation. On songera ainsi à la Coordination pour l’eau et la vie de Cochabamba, aux blocages routiers paysans aymara ou aux Comités de quartier (Fejuve) de El Alto, la grande banlieue ouvrière et populaire de La Paz, et à leur rôle au cours de l’insurrection d’Octobre. Les grands mouvements d’Octobre et de Juin n’ont pourtant pas mis fin à l’ordre constitutionnel. Dans les deux cas, la succession à la tête de l’État s’est faite dans le cadre parlementaire. Les mouvements n’ont pas non plus mis en échec l’armée et la police. Enfin, aucun organe réel et d’envergure de double pouvoir n’a vu le jour.

La situation révolutionnaire que traverse la Bolivie a donc avancé autant qu’elle a pu dans le cadre des limites imposées par les organisations réformistes et bureaucratiques (cf. le rôle décisif joué par le MAS [1] - et, dans une moindre mesure, les capitulations du MIP  [2] et de la direction de la COB  [3] - pour permettre à la bourgeoisie de gagner du temps). De plus, au cours des dernières années, c’est le combatif mouvement paysan et indigène qui s’est retrouvé au centre de la scène politique alors que le prolétariat, durement touché par la restructuration capitaliste des années 1980 et 1990, n’est pas intervenu dans son ensemble en tant que sujet social et politique différencié.

Le MAS au gouvernement

Le gouvernement d’Evo Morales incarne un projet de front populaire qui s’appuie sur les organisations de masses pour canaliser leurs énergies par une politique de réformes partielles en collaboration avec la bourgeoisie nationale.

Ce caractère se lit dans la composition du gouvernement où siègent, côte à côte, des représentants traditionnels de la bourgeoisie et des dirigeants reconnus du mouvement social et indigène dont le rôle est de donner une image « populaire » du gouvernement. En tant qu’administrateur de l’État semi-colonial, le MAS poursuit donc son rôle de frein de la lutte de classe qu’il a jusqu’ici mené à bien. Cette politique n’en est pas moins fortement teintée de contradictions découlant du caractère semi-colonial d’un pays comme la Bolivie, asphyxié par la domination impérialiste. Le MAS essaie d’élargir sa marge de manœuvre afin de favoriser le développement d’un capitalisme national - le fameux « capitalisme andino-amazonien » du vice-président García Linera - en réformant le régime politique - convocation d’une Assemblée constituante - et en négociant avec le capital étranger.

Les mesures prises par Morales en mai

Au cours de ses trois premiers mois à la tête du pays, le gouvernement du MAS n’a cessé de faire des concessions à la droite sans modifier la politique économique menée par les cabinets précédents, négociant avec l’opposition réactionnaire pour que soit possible la tenue d’une Assemblée constituante dont le sort a été lié au référendum fait sur mesure pour les oligarchies régionales [4]. Cette politique a donné un coup de fouet à la droite et a obligé Morales à reprendre l’initiative en adoptant le Décret 28 701. Annoncé le premier mai, il prévoit, entre autres mesures, la « nationalisation des hydrocarbures » [5].

Il s’agit en fait d’un « virage semi-nationaliste » de la part du MAS qui entend durcir le ton d’un discours au contenu somme toute très modéré visant en fait à renégocier les contrats d’exploitation avec les multinationales pétrolières et gazières et les latifundistes, en évitant d’en appeler à la mobilisation des masses et contribuant de surcroît à redorer le blason de l’armée en lui confiant la tâche d’occuper les installations pétrolières.

La réaction bourgeoise et impérialiste

Malgré le caractère limité des mesures adoptées, le Décret n’en a pas moins suscité l’opposition d’importants secteurs bourgeois, notamment les entrepreneurs, financiers et latifundistes enrichis au cours de ces dernières années des quelques miettes que leur laissent les Majors.

Mais, bien que la bourgeoisie de Santa Cruz et PODEMOS, la coalition de droite de Tuto Quiroga, candidat malheureux aux dernières présidentielles, sont les opposants les plus farouches du Décret, le gros de la classe dominante est plus favorable à une approche modérée visant à faire pression sur le MAS. C’est également la ligne de l’impérialisme, consistant à faire pression et à temporiser, notamment par le biais de ses agents régionaux, les présidents Lula et Kirchner, alors que Chávez renforce son rôle régional à travers son rapprochement avec Morales, garantissant ainsi sa modération.

Ainsi, bien que s’ouvre probablement une phase de tiraillements et de tensions politiques au cours de laquelle le MAS sera appelé à jouer un rôle de médiateur entre les espoirs des masses - qui ont fait de la lutte pour la nationalisation des hydrocarbures une des revendications nationales - et la pression de la bourgeoisie et de l’impérialisme. Ces tiraillements et tensions seront bien entendu à l’ordre du jour des débats de la future Assemblée constituante. Quelle doit donc être la politique des socialistes révolutionnaires pour mettre la réaction en échec et développer de concert la mobilisation indépendante des masses ?

Une politique révolutionnaire

Le programme du cabinet masiste ne répond pas aux revendications populaires et préserve la grande propriété et le pouvoir économique qui constituent l’assise des forces réactionnaires. Sans rompre avec le grand capital et l’impérialisme, il n’est pas possible de résoudre les problèmes agraires, démocratiques et nationaux qui ne sont que le sous-produit d’un développement capitaliste rachitique et de l’oppression impérialiste.

En tant que socialistes révolutionnaires, nous appelons à ne pas apporter le moindre soutien au gouvernement actuel, à maintenir l’indépendance politique des syndicats et accompagner patiemment les masses dans leur expérience politique, en luttant pour développer leur mobilisation et pour qu’elles ne comptent que sur leurs propres forces et méthodes de lutte : l’auto-organisation ouvrière et populaire indépendante.

Si le MAS se voit obligé de prendre des mesures conduisant à un affrontement réel avec des secteurs bourgeois et les multinationales, nous nous situons du côté de la lutte de classe des masses contre la réaction et l’impérialisme, sans pour autant appuyer politiquement le gouvernement et sans laisser de côté le combat pour une stratégie de pouvoir ouvrier et paysan, ce qui aujourd’hui signifie lutter pour la constitution de comités et autres organismes de front unique des masses afin d’unifier les forces sociales en partant des revendications les plus immédiates dans la perspective de défaire la réaction bourgeoise et impérialiste.

Une tâche centrale est aujourd’hui de contribuer à la réorganisation de la classe ouvrière en unifiant ses rangs et en combattant pour l’indépendance politique la plus large, lui permettant de se préparer à disputer à d’autres secteurs l’hégémonie sur le mouvement social, en liant les revendications ouvrières aux grands problèmes nationaux comme l’expulsion des multinationales, la renationalisation sous contrôle ouvrier et des usagers des entreprises privatisées, la révolution agraire, la liquidation de toutes les formes d’oppression raciste, la lutte pour une Assemblée constituante. Ce combat est central pour que le monde du travail puisse diriger l’alliance ouvrière, paysanne et populaire nécessaire pour en finir avec la domination bourgeoise et impérialiste, autant de tâches que seul, à partir de la conquête révolutionnaire du pouvoir, un gouvernement ouvrier, paysan et indigène basé sur les organisations de masses pourra mener à bien, débutant par là même la construction du socialisme et en étendant internationalement le processus à travers la lutte pour une Confédération de Républiques Socialistes d’Amérique latine.

Pour la solidarité internationale

Dans leur lutte, les masses combatives du petit pays andin ont besoin de l’appui d’un allié fondamental : les travailleurs et la jeunesse des pays centraux. Une campagne active de dénonciation du rôle des multinationales couvertes par leurs gouvernements impérialistes, comme Total en France par exemple, de la part des socialistes révolutionnaires de France, de l’État espagnol ou des États-Unis, défendant le droit à la nationalisation de la Bolivie de ses ressources stratégiques sous contrôle ouvrier serait un grand pas en ce sens.

La Paz, 15 juin 2006

Eduardo MOLINA [6]


[1Mouvement Vers le Socialisme, MAS, dirigé par Evo Morales, actuel président du pays, élu en décembre 2005 [NdT].

[2Le MIP est un parti indigéniste de base aymara de moindre envergure qui a joué un rôle important dans les mouvements sociaux qui ont traversé l’Altiplano Nord et El Alto [NdT].

[3Bien que n’ayant plus le même poids qu’auparavant, la Centrale Ouvrière Bolivienne, la principale confédération syndicale du pays, continue à jouer un rôle politique et de référent idéologique d’importance [NdT].

[4La bourgeoisie latifundiste des provinces orientales de la Bolivie, Santa Cruz et Tarija, dont les intérêts propres sont intrinsèquement liés à ceux des multinationales gazières présentes dans ces régions, revendique une plus grande autonomie par rapport au pouvoir central de La Paz afin d’administrer plus directement les retombées économiques découlant du pillage des hydrocarbures [NdT].

[5Avec la nationalisation des hydrocarbures, Morales n’entend en fait que modifier les règles du jeu des contrats d’exploitation sans pour autant changer substantiellement l’état de fait faisant des Majors l’acteur central des juteux contrats d’exploitation et de commercialisation des hydrocarbures. La « révolution agraire » annoncée modifie à la marge la précédente loi néo-libérale de « réforme agraire » sans liquider la grande propriété terrienne. En même temps, la politique minière basée sur la privatisation des ressources reste la même comme le démontre l’affaire du Mutún, un des principaux gisements ferreux mondial. La fameuse « dignification du travail » qu’entend défendre le MAS à travers, notamment, l’abrogation du contrat de gré à gré reste lettre morte dans la mesure où ce sont les pratiques héritées de la dictature qui restent en vigueur dans les usines. Pour ce qui est des accords passés avec le Venezuela et Cuba, il ne s’agit que d’une mesure de pression destinée à élargir la marge de manœuvre de la Bolivie à l’égard des États-Unis et des pays limitrophes les plus importants comme le Brésil, l’Argentine et le Chili sans rompre en rien avec l’impérialisme [NdT].

[6Eduardo Molina est un des dirigeants de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire-Quatrième Internationaliste de Bolivie (LOR-CI), membre de la Fraction Trotskyste pour la Quatrième Internationale (FTQI). C’est un des rédacteurs de Palabra Obrera, journal de la LOR-CI. Pour une analyse plus fouillée du processus bolivien voir un ensemble d’articles se trouvant sur le site francophone de la FTQI. [NdT]

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