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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 46, juillet-août 2006

Pays basque : ETA veut rentrer dans le rang

Mis en ligne le 28 juin 2006 Convergences Monde

En annonçant, en mars dernier, qu’elle décrétait « l’arrêt permanent de ses actions armées » ETA a incontestablement changé une partie de la donne dans la situation politique du Pays basque. Selon l’hebdomadaire nationaliste Enbata [1], cette annonce fait suite à deux ans de négociations secrètes tenues à l’étranger entre des émissaires de l’organisation armée basque et ceux du gouvernement de Madrid.

Ce cessez-le-feu est-il destiné à durer ou bien connaîtra-t-il le sort de « la trêve illimitée, unilatérale et sans condition » décidée par ETA en septembre 1998 et rompue au bout de 14 mois ?

En fait, cela ne dépend pas seulement de ETA mais également de l’État espagnol. Or, si le Premier ministre socialiste José Luis Zapatero a multiplié les gestes de bonne volonté à l’égard des nationalistes basques radicaux, on a vu dans le même temps toute une partie de l’appareil d’État traîner les pieds à la perspective d’une négociation, multiplier les arrestations et les condamnations, durcir les peines à l’encontre des militants déjà incarcérés, voire - dans le cas de hauts gradés militaires - faire savoir qu’on considérerait toute négociation qui n’aboutirait pas à une capitulation sans condition de ETA comme un casus belli. Un retournement de situation est donc toujours possible.

Quant à la droite, principalement le Parti populaire de Mariano Rajoy, elle se livre à une gesticulation purement électoraliste en criant à la trahison et en reprochant à Zapatero de dialoguer avec des « terroristes » alors que son précédent leader, Jose Maria Aznar, n’avait pas hésité à négocier secrètement avec ETA lorsqu’il dirigeait le gouvernement. Pour l’instant, cependant, cette situation est loin de desservir Zapatero qui peut ainsi se présenter vis-à-vis de ETA comme le seul capable de parvenir à un accord, en agitant la menace d’une répression accrue en cas d’échec du processus de paix.

Affaiblissement du courant radical ?

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce tournant politique de ETA. La première - et la plus souvent reprise - est que les succès de la répression (grâce notamment à une meilleure coopération policière entre la France et l’Espagne) aurait mis l’organisation clandestine sur les genoux et ne lui aurait pas laissé d’autre alternative que de déposer les armes. Affirmer cela, c’est oublier un peu vite que, dans le passé, ETA a subi des répressions autrement plus sévères qui ne l’ont jamais empêché de continuer son combat. Et le fait que son bras politique, Batasuna, ait été capable, en avril dernier, de faire descendre 80 000 personnes dans les rues de Bilbao montre qu’elle est très loin d’être à terre.

On a aussi mis en avant le fait que les attentats islamistes du 11 mars 2004 - 191 morts et plus de 2 000 blessés dans les trains de banlieue de la région madrilène - avaient provoqué une telle horreur en Espagne en général et au Pays basque en particulier que tout nouvel attentat meurtrier entraînerait une levée de boucliers contre ETA, y compris au sein de la mouvance nationaliste. C’est probablement vrai, mais cela ne tient pas compte du fait que ETA avait renoncé à tout attentat sanglant depuis mai 2003, c’est à dire dix mois avant les attentats de Madrid, se contentant de faire sauter voitures, discothèques ou entreprises appartenant généralement à ceux et celles qui refusaient de lui payer « l’impôt révolutionnaire ».

Radicalisation du courant modéré

En fait, la raison essentielle du tournant de ETA est à rechercher au Pays basque même. Le Parti nationaliste basque (démocrate-chrétien) qui dirige le gouvernement de la Communauté autonome basque a, depuis plusieurs années maintenant, adopté une orientation nationaliste beaucoup plus radicale que par le passé à l’égard de Madrid. Il n’hésite plus, reprenant pour l’essentiel les revendications qu’avançait traditionnellement la mouvance nationaliste radicale, à réclamer l’autodétermination pour les trois provinces de la Communauté autonome basque. Son président, Juan Jose Ibarretxe s’est déclaré prêt à organiser un référendum sur le sujet avec ou sans l’accord du gouvernement espagnol, et parle d’un Pays basque indépendant librement associé au reste de l’Espagne.

Cette attitude offensive, couplée à des prises de position défiant ouvertement Madrid, comme le refus de mettre à l’écart des élus de la mouvance Batasuna au Parlement autonome malgré les injonctions de la justice madrilène, a peu à peu séduit toute une partie du milieu radical, et plus ou moins coupé l’herbe sous les pieds de ETA.

Celle-ci continue à se définir comme « une organisation socialiste révolutionnaire basque de libération nationale », mais ses revendications sont - et ont toujours été - essentiellement nationalistes, sans rien de socialiste. Il est sans doute naturel qu’un jour ou l’autre elle n’ait d’autre porte de sortie que de se ranger derrière le PNB, surtout quand, sur le terrain du nationalisme justement, celui-ci marque des points et donne désormais le ton.

Il y a donc fort à parier que si, dans ses négociations avec Madrid, ETA parvient à régler de façon satisfaisante le sort des centaines de ses militants qui croupissent en prison (550 en Espagne et 157 en France) et à obtenir la réintégration dans la légalité des membres de son appareil clandestin et de ses exilés, elle finisse par déposer définitivement les armes et par accepter le régime bourgeois démocratique... et ses limites. Ce qui n’est vraiment pas surprenant. Car si, dès l’origine, ses moyens étaient radicaux, ses buts l’étaient beaucoup moins et se limitaient dans les faits - au-delà de sa rhétorique tiers-mondiste - à une refonte de l’État espagnol dans un sens plus fédéraliste.

Dans ce contexte, pour les révolutionnaires communistes, la seule attitude sera de proposer d’autres perspectives, en matière de programme comme de méthodes de lutte, à ceux de ses partisans qui, plus ou moins confusément, ont cru que ETA combattait pour un changement profond de société.

20 juin 2006

Léo STERN


[130 mars 2006

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