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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 46, juillet-août 2006 > DOSSIER : Afghanistan, Irak, Iran, Somalie… l’islamisme face à l’impérialisme (...)

DOSSIER : Afghanistan, Irak, Iran, Somalie… l’islamisme face à l’impérialisme : ennemis irréductibles ou futurs partenaires ?

Quand les États-Unis parlent de démocratie...

Mis en ligne le 28 juin 2006 Convergences Monde

Avant 1990, à l’exception d’une brève tentative cuisante pour eux au Liban, les USA préféraient généralement l’emploi de mercenaires, qu’ils trouvaient facilement dans la mêlée des États, régimes, gouvernements et partis qui s’entredéchiraient au Moyen-Orient. Leurs piliers étaient Israël ou la Turquie. Mais ils se sont aussi appuyés sur l’Iran jusqu’à la révolution de 1979, sur l’Égypte (qui reçoit d’eux une aide militaire du tiers de celle que reçoit Israël), sur l’Irak (dans sa guerre contre l’Iran) ou même sur la Syrie (en 1976 au Liban). À l’époque, ces batailles, souvent confuses, se situaient dans le cadre de la guerre froide et de la rivalité avec le camp dit soviétique, ce qui faisait qu’un même pays, et parfois le même dictateur ou le même régime, devenait ou redevenait ami ou ennemi suivant les liens qu’il établissait ou rompait avec l’URSS. Le soutien aux pires tortionnaires faisait alors partie de « la guerre du monde libre contre le communisme ». Aujourd’hui, celle-ci est remplacée par la « guerre contre le terrorisme », voire le « combat pour la civilisation ». La différence c’est que, à l’appui des tortionnaires locaux toujours actifs, les USA ajoutent maintenant l’envoi des leurs propres troupes. Et aussi qu’ils n’affichent plus seulement l’ambition de défendre la démocratie en Occident, mais de l’installer dans le reste du monde.

Le communisme est mort, vive le terrorisme !

Gilles Kepel écrit dans Guerre au cœur de l’Islam : « Il faut resituer les raisons qui ont poussé la superpuissance américaine à s’engager à corps perdu au Moyen-Orient, tandis que l’effacement soviétique la transformait en « hyperpuissance » désormais unique. (...) En 1992, Dick Cheney rédige le document d’orientation qui définit les priorités stratégiques des États-Unis après la guerre froide. Ce texte rendu public par le New York Times grâce à une fuite a été décrit comme un projet visant à assurer la suprématie mondiale des États-Unis après la fin de la guerre froide à travers l’affrontement militaire avec les pôles de puissance régionaux qui contesteraient l’hégémonie absolue américaine. (...) Le Moyen-Orient reste marqué, malgré la disparition de l’Union soviétique, par la permanence de deux paramètres particuliers qui en font une zone spécifique : la surabondance pétrolière et l’existence d’Israël. (...) Le déclencheur de ce processus qui veut inaugurer une véritable révolution dans la politique étrangère américaine - en commençant par le Moyen-Orient - doit être l’élimination du régime de Saddam Hussein en Irak. »

En janvier 2002, George Bush démarre donc ainsi son discours sur l’état de l’Union : « Les États-Unis d’Amérique ne permettront pas aux régimes les plus dangereux de la planète de nous [sic] menacer avec les armes les plus destructives au monde. » Il cite Iran, Irak et Corée du nord. Et il ajoute : « Nous sommes en guerre, notre économie est en récession mais la situation de notre pays n’a jamais été aussi bonne qu’aujourd’hui. ». Si bonne, après l’effondrement d’Enron, la septième plus grande compagnie américaine et toute une série de faillites retentissantes (Kmart, Global Crossing, Sunbeam, l’ensemble de l’industrie de l’acier) que le président américain se devait de relancer les armements, aider l’industrie pétrolière et, pour solidariser la population avec son gouvernement malgré les sacrifices demandés, placer toute sa politique sous le signe de la lutte anti-terroriste.

Ainsi, le prétexte pour attaquer un pays ne sera plus, comme naguère, qu’il menace de basculer dans le camp communiste, mais ses prétendus liens avec le terrorisme, quitte à inventer ceux-ci comme on l’a fait avec Saddam Hussein. Le dictateur irakien était plutôt l’adversaire d’Al Qaida. Qu’importe ! Bush les faits amis. L’ironie de l’histoire étant qu’en réalité c’est seulement l’occupation américaine qui a ouvert l’Irak aux partisans de Ben Laden.

Au nom de la liberté

Et, comme il n’est pas séant de dire simplement qu’on porte la guerre en Afghanistan puis en Irak afin de s’assurer le contrôle politique de la région et de ses ressources pétrolières, on a couvert l’intervention d’un idéal plus élevé : faire de tout le Moyen-Orient (voire tout le monde musulman puisque le « Projet pour un grand Moyen-Orient », désignait ainsi une vaste région allant de la Mauritanie jusqu’à l’Afghanistan), une vaste zone de démocratie... et de libre échange (car tout de même la liberté est bien d’abord la liberté du commerce, non !)

En janvier 2003, le président Bush déclarait au Congrès américain : « Tant que le Moyen-Orient demeurera un lieu de tyrannie, de désespoir et de colère, il continuera de produire des hommes et des mouvements qui menaceront la sécurité des États-Unis et de leurs amis. Aussi l’Amérique poursuit-elle une stratégie active pour la liberté au Moyen-Orient (...) pour des élections libres, le libre-échange, la liberté de la presse et la liberté syndicale... » Le 26 février 2003, devant l’American enterprise institute, il réitérait : « Un Irak libéré pourra montrer comment la liberté peut transformer cette région, qui revêt une importance extrême. (...) Il existe des signes encourageants d’un désir de liberté au Proche-Orient. Des chefs de file de la région parlent d’une nouvelle charte arabe, qui prônerait la réforme intérieure, une plus grande participation politique, l’ouverture économique et le libre échange. »

Pression sur les États, clin d’œil aux islamistes

Ce discours n’était pas que la couverture idéologique des guerres en cours. Il s’agissait aussi de faire pression sur les régimes de la région, y compris les alliés, comme l’Arabie saoudite, qui manifestaient quelques velléités de prendre leurs distances avec les USA. En effet, hostiles ou amis, parti unique, monarchie ou dictatures militaires, tous ces régimes pèsent sur les masses populaires de leur pays. En les menaçant de favoriser des élections libres, c’est de favoriser leurs opposants que Bush les menaçait (même si, évidemment, ils pouvaient douter que les USA eurent vraiment l’intention de passer à exécution).

La manœuvre était paradoxale puisque l’opposition la plus sérieuse, donc la plus susceptible de profiter d’élections libres, est partout celle des islamistes, radicaux ou modérés, donc d’ennemis apparents des États-Unis. Ceux-ci se tiraient-ils une nouvelle fois une balle dans le pied ? Ou plutôt n’était-ce une prise de risques calculée sur la véritable nature politique de ces islamistes et l’hypothèse que, si les États-Unis les favorisaient, ils sauraient renvoyer l’ascenseur et offrir de conclure un compromis ?

C’est ce qui explique sans doute les surprenantes remontrances de Condoleeza Rice à l’Égypte et à l’Arabie saoudite, pour usage de méthodes non démocratiques pour empêcher les islamistes de se présenter aux élections. Ou les critiques publiques des conseillers néo-conservateurs de Bush contre le manque de démocratie du régime Moubarak, préconisant même de laisser les Frères musulmans arriver au gouvernement si tel est le vœu des électeurs.

Certes il s’agit d’une partie de poker menteur. Aucune des parties, États-Unis, régimes en place, islamistes, ne sait jusqu’où l’autre est prête à aller exactement. Quitte à tenter des coups de bluff. Ainsi Moubarak « démocratisant », au tiers seulement, les élections législatives : histoire de montrer aux USA qu’ils risqueraient vraiment, en persistant à le déstabiliser pour imposer plus de démocratie en Égypte, de se retrouver... avec les Frères musulmans au pouvoir.

Cette politique un peu compliquée et retorse n’a certes pas encore démontré son efficacité. Mais elle montre au moins une chose, c’est que l’impérialisme n’a pas perdu tout espoir de voir les courants islamistes, même radicaux, accepter des compromis, pour peu qu’il accepte lui qu’ils prennent ou partagent le pouvoir. C’est la politique qu’il tente en ce moment même en Irak avec les partis chiites.

Un pari risqué ? En tout cas garanti contre le risque de voir arriver un régime qui défendrait les intérêts des couches populaires. De l’Afghanistan au Soudan, quelle que soit la façon dont ils se sont emparés du pouvoir, avec la bénédiction ou l’hostilité de l’impérialisme, les islamistes ne l’ont nulle part exercé en faveur de la population.

R.P.

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