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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 36, novembre-décembre 2004 > DOSSIER : Délocalisations, chômage et démagogie chauvine

DOSSIER : Délocalisations, chômage et démagogie chauvine

Services : entrés dans la division internationale du travail

Mis en ligne le 14 novembre 2004 Convergences Société

Les délocalisations ont longtemps été associées aux emplois industriels. Telle usine fermait en France pour aller fabriquer dans un pays moins développé où le coût de la main d’œuvre était infiniment moins cher. Depuis quelques années, d’autres types d’emplois sont concernés. Cette nouvelle tendance frappe les esprits car ces emplois sont bien plus qualifiés.

Les services, devenant des marchandises comme les autres, se sont en effet ouverts au commerce mondial grâce au développement de l’Internet. La division internationale du travail s’élargit toujours plus à de nouveaux secteurs et met en concurrence des emplois jusqu’ici relativement protégés au sein de leur pays. Des nations comme l’Inde ou la Chine forment aujourd’hui des informaticiens, des ingénieurs du niveau des spécialistes européens ou américains. Les multinationales s’en sont d’abord servis en les faisant venir dans les pays occidentaux, en particulier aux Etats-Unis, mais aussi en Allemagne. Elles s’en servent maintenant de plus en plus en implantant là-bas une partie de leurs activités de services. Ainsi comptabilité, service clientèle, radiologie, facturation, analyse financière, élaboration de logiciels, créations architecturales, recherche et développement peuvent être désormais éparpillés à travers la planète.

De quoi s’inquiéter...

La CNUDED, organe de l’ONU pour les questions de commerce et d’investissement, prévoit dans une enquête parue au printemps une cascade de délocalisations dans les services. « Toute la gamme des services, conclut-elle, depuis les relations avec le public jusqu’aux services administratifs, peut donner lieu à délocalisation. Les finances, la comptabilité, l’informatique, la gestion des ressources humaines et d’autres services de secrétariat interviennent dans quelque 60 % des projets actuels ou prévus de délocalisation des sociétés européennes interrogées. Un tiers des sociétés ont mentionné la délocalisation de services de relations avec le public tels que les centres d’appels destinés à la clientèle. D’une manière générale, aucun service n’est intouchable ; la plupart peuvent être délocalisés ».

C’est là une exagération manifeste. Le nombre des emplois concernés ne représente que 0,5 % du total. Cependant, la tendance est incontestablement au développement, et si elle fait couler beaucoup d’encre, c’est justement parce que de nouveaux métiers se retrouvent ainsi sur le marché mondial, touchant des professions, parfois très qualifiées, qui pouvaient se sentir à l’abri. Le médecin de ville devra certes toujours se trouver à proximité de son patient, mais il pourra interroger via Internet un spécialiste indien ou un radiologue à l’autre bout de la planète.

En France, des services encore publics comme La Poste, ou ex-publics comme France Telecom ne sont pas les derniers à délocaliser certaines de leurs activités, essentiellement tout ce qui concerne les rapports avec la clientèle, service après vente, dépannage, etc. Ce phénomène récent inquiète la population qui a l’impression qu’aucun emploi, aucune formation n’est à l’abri de la concurrence mondiale.

...repartir en guerre...

Il y a déjà quelques années que l’activité des centres d’appel de grands groupes comme Orange, filiale de France Telecom, La Poste, ou le fournisseur d’accès Internet Tiscali, sont délocalisés au Maroc ou au Sénégal, deux pays leaders en la matière. Ces délocalisations y auraient créé plusieurs milliers d’emplois. Main d’œuvre qualifiée et francophone, infrastructures télécoms de qualités, les rendent attirants pour les grandes sociétés européennes.

Maintenant lorsqu’un client français utilise les services d’une société française (assistance technique, télévente ou même cellule de crise), il a deux fois sur dix affaire à une entreprise offshore. Les coûts en sont de 30 à 40 % moins chers par rapport à un opérateur national. Le personnel d’un centre d’appel marocain perçoit ainsi un salaire d’environ 400 € (le Smic local étant de 180 €), pour 44 heures de travail hebdomadaires. Et il est diplômé bac + 3 ou 4.

Au Sénégal, ces centres d’appel se multiplient, le plus gros ayant embauché 900 personnes en deux ans, un autre est passé de 100 à 700 employés depuis 2002. Ces équipes se relaient 24 heures sur 24, toutes les 7 heures. Et devant cette affaire qui marche, le gouvernement sénégalais a annoncé son intention de faire des téléservices un des moteurs de la croissance au cours des prochaines années.

A noter toutefois que les délocalisations ne se font pas uniquement dans des pays sous-développés : aux côtés de l’Inde, ce sont des pays comme l’Irlande, le Canada, et Israël qui sont les principaux bénéficiaires du phénomène.

Sarkozy, qui s’est fait une spécialité de surfer sur les peurs et les angoisses, est donc reparti en guerre sur le sujet et prétend, pour mettre un soi disant coup d’arrêt à ce phénomène, obliger les centres d’appel à informer le client de leur lieu de domiciliation en début de communication. Le futur présidentiable se donne l’air d’avoir des solutions aux problèmes qui inquiètent la population, même si les remèdes tiennent surtout du gadget. Annoncer que l’opérateur répond du Sénégal n’aura pas plus d’effet sur le client que s’il répond de Marseille. D’autant plus que même les xénophobes ou racistes qui seraient choqués - heureusement, sans doute pas si nombreux que cela - n’auront guère le choix s’ils veulent obtenir le service qu’ils cherchent.

...ou plutôt de se réjouir ?

La délocalisation des services est certes récente, mais elle se situe dans la droite ligne du développement du capitalisme. Faut-il s’en plaindre, réclamer le rapatriement de ces emplois en France, fermer les frontières ? Vieux débats et vieux démons, exploités comme on l’a vu par des démagogues de tous poils.

Pourtant la division internationale toujours plus poussée du travail et la concentration plus grande de salariés dans de nombreux pays de la planète va dans le sens de l’unification des salariés du monde entier, même si elle se fait à la façon brutale du capitalisme. Alors, sans même parler que ces délocalisations ne concernent qu’une infime partie des emplois concernés, l’émergence dans ces pays d’une main d’œuvre qualifiée et instruite aux côtés de la main d’œuvre industrielle, les concentrations qu’elles supposent de salariés dans les pays accueillant ces activités, sont plutôt une raison d’espérer un renouveau du mouvement ouvrier international.

Laurence VINON


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