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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 124, janvier-février 2019 > Gilets jaunes, la lutte continue

Gilets jaunes, la lutte continue

Saint-Malo : des barrages filtrants au blocage du port

Mis en ligne le 5 février 2019 Convergences Politique

« On n’est pas venu pour faire de la figuration. On bloque le port. On vote, qui est pour ? » Une forêt de mains se lève, une écrasante majorité désavouant ainsi le médiateur historique qui s’était engagé auprès des autorités à ne rien bloquer. Nous sommes le 4 décembre devant les grilles qui donnent accès aux docks où l’on décharge cargos et ferries. 150 Gilets jaunes entreprennent d’obstruer les accès avec des chicanes de palettes et de pneus de tracteurs. Ils ne laissent passer, au compte-goutte, que quelques véhicules de particuliers et de services d’urgence. La police va arriver rapidement mais, après quelques menaces, renonce à affronter une foule de femmes et d’hommes aussi déterminés.

Mobilisation sans précédent

Le mouvement avait pourtant commencé de façon très soft, avec des barrages filtrants qui ne faisaient que retarder les automobilistes. On offrait même du café et des gâteaux aux policiers qui félicitaient les Gilets jaunes pour leur calme. Compte tenu du turn-over, on peut estimer qu’au moins un millier de personnes a enfilé un gilet jaune dans cette ville de 50 000 habitants, dont certains venus de localités voisines. Ouest France en a recensé 700 en même temps. Une mobilisation plus importante que toutes les manifestations syndicales récentes, lesquelles rassemblaient souvent moins de 500 personnes, à l’exception de la manifestation des retraités qui en avait réuni 450.

À l’origine du mouvement, un groupe de petits artisans, électriciens, plombiers, travaillant souvent seuls, rassemblés derrière un auto-entrepreneur. Au départ, ils sont surtout remontés contre les taxes et les prix des carburants qu’ils subissent de plein fouet. Ils ne sont pas les seuls : certains salariés doivent faire 100 km par jour, en raison de l’éloignement de leur domicile lié à la spéculation immobilière qui réserve la ville et les bords de mer aux classes aisées et aux résidences secondaires. Des ouvriers de petites entreprises, des aides-soignantes à domicile, des employés de la restauration, des retraités, des chômeurs les rejoignent rapidement. Mais on compte aussi des salariés de moyennes et grosses entreprises comme la Sanden (équipementier automobile) et la Timac [1] (engrais), des employés municipaux, quelques cheminots.

La presse et les notables changent de ton

Des employés de la zone portuaire vont même venir avec d’énormes engins de chantier, impossible à déplacer sans les clés, pour bloquer les accès de façon plus efficace et plus spectaculaire. Des dockers venus s’informer parlent de se mettre en grève. Pour les autorités, s’il était envisageable de tolérer les barrages filtrants qui ne gênaient que les automobilistes, bloquer le port, c’est franchir la ligne rouge. Des cargos sont détournés sur Ouistreham, des ferries pour l’Angleterre annulés. La presse régionale, jusque-là plutôt objective et compréhensive envers les Gilets jaunes, effectue un brusque virage et se fait l’écho des plaintes des notables, commerçants et patrons du secteur, en particulier de la Timac, qui affirment perdre des millions d’euros. Le 6 décembre, sur ordre du préfet, Saint-Malo est quadrillé par les gendarmes mobiles et la police. Impossible d’accéder à la zone portuaire sans franchir des check points. Equipés dans le style robocop, les gendarmes mobiles vont repousser la vingtaine de Gilets jaunes qui se trouvent sur place, sans bagarre, mais en embarquant tout de même trois personnes qui seront poursuivies en justice pour ne pas avoir obéi à l’ordre de dispersion. Le lendemain matin, Ouest France titre « Le port de Saint-Malo libéré ».

Les Gilets jaunes vont effectuer plusieurs tentatives pour reprendre le blocage du port. La dernière, le 5 janvier, va se solder par deux nouvelles arrestations et le violent matraquage de Gilets jaunes venus soutenir leurs camarades devant le commissariat. Bilan : cinq blessés dont une jeune femme assez sérieusement aux cervicales. Dans la foulée, le rond-point de l’Aquarium qui servait un peu de QG au mouvement sera lui aussi évacué.

Tentative de structuration

Faute de point de chute et d’organisation, le mouvement se retrouvera en perte de vitesse à la mi-janvier. Des assemblées de quatre-vingt à cent-cinquante personnes avaient pourtant été tenues régulièrement. Si la plupart ne portaient que sur les actions à mener et étaient monopolisées par le ‘médiateur’, l’une des plus importantes avait pourtant fonctionné plus démocratiquement. Le principe de désigner des délégués révocables en écartant le médiateur avait été adopté à une très large majorité. Une discussion avec tour de parole avait permis de s’exprimer à tous ceux qui le souhaitaient. Mais cette structuration n’a pas fonctionné et le mouvement a été assez vite paralysé par des rivalités de clans, les Gilets jaunes du port s’opposant à ceux de l’Aquarium. Les contacts avec des salariés de grosses entreprises n’ont pas pu être maintenus et l’attitude de l’Union locale CGT, très hostile au mouvement, n’a pas facilité les choses. Pas même un communiqué depuis le début du mouvement.

Au moment où nous écrivons, il est difficile de savoir si la grève du 5 février sera susceptible de relancer le mouvement. Mais des centaines de femmes et d’hommes ont connu, certains pour la première fois de leur vie, une expérience de la lutte qui portera certainement ses fruits dans l’avenir. Leur vision de la police aussi a radicalement changé. À suivre.

26 janvier 2019, Gérard Delteil


[1Groupe chimique Roullier. 12 unités de production et 8 000 salariés en France.

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