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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 124, janvier-février 2019

Situation internationale

Polarisations sociales : montées de l’extrême droite d’un côté, politisations et révoltes de l’autre

Mis en ligne le 5 février 2019 Convergences Monde

Ce texte visait avant tout à répondre aux interrogations sur l’origine de la montée de l’extrême droite dans le monde, en soulignant également, à l’opposé, bien des mobilisations sociales ces dernières années. Rédigé mi-décembre 2018, il ne pouvait évidemment pas mentionner, entre autres, les grandes manifestations sociales contre la « loi esclavagiste » du gouvernement de Victor Orban en Hongrie, contre le régime autoritaire d’Aleksandar Vucicen en Serbie, ou encore les manifestations contre le parti au pouvoir en Pologne suite à l’assassinat du maire de Gdansk. Ce n’est pas pour rien que, au moment où l’ONG Oxfam signale que les vingt-six milliardaires les plus riches du monde détiennent autant d’argent que la moitié de l’humanité, le gotha des affaires réuni à Davos le 25 janvier « broie du noir », devant les incertitudes du « climat politique » et la montée des contestation… Que l’année 2019 exauce leurs craintes salutaires !


Aux élections régionales au Parlement andalou qui se sont déroulées dimanche 2 décembre, le parti d’extrême droite Vox a fait une entrée fracassante, avec 11 % des voix et 12 sièges, alors que le PSOE perd la majorité qu’il détenait depuis 36 ans. Cela ne met certes pas l’extrême droite au pouvoir en Espagne, mais, à quelques mois des élections générales, elle a réussi à imposer ses thèmes de campagne à tous les autres partis : refus des migrants, ultranationalisme espagnol, misogynie...

L’extrême droite est installée au pouvoir ou y a un pied au Brésil avec Bolsonaro, en Hongrie avec Orban, en Italie avec Mateo Salvini, en Autriche avec Heinz-Christian Strache, aux États-Unis dans une large mesure avec Trump et son équipe, sans même parler de la Turquie d’Erdogan. En Allemagne, pays où elle a longtemps été marginale, elle a pu pénétrer de façon significative au Parlement fédéral et a réussi à imposer ses thèmes et ses rythmes dans la vie politique du pays. En France, si Marine Le Pen est restée très « modérée » et institutionnelle sur la question des Gilets jaunes, elle espère en profiter électoralement.

À l’opposé, les mobilisations et explosions de colère ne manquent pas, des États-Unis à la France, en passant par l’Espagne et l’Italie. La dernière, en France avec le mouvement des Gilets jaunes, a pris tout le monde par surprise. Mouvement fondamentalement composé de travailleurs, souvent des travailleuses, issus de petites entreprises ou isolés et n’ayant pour la plupart jamais participé à des grèves, ce mouvement a créé une stupeur et même une peur panique dans tous les « corps constitués » – le gouvernement, bien sûr, mais aussi les directions syndicales – tout en recueillant la sympathie et l’approbation de près 80 % de la population. Comme toute explosion sociale de cette nature, sur le terrain politique, on y côtoie toutes les ambigüités : du rôle qu’y joue l’extrême droite aux gens se sentant proches de la gauche insoumise, en passant par toute la gamme des syndicalistes en colère après leurs dirigeants, des ex-syndicalistes déçus, des mécontents « apolitiques » car écœurés de tous les politiques.

Mais, dans ce coup de colère, ce sont les inégalités, vécues comme des injustices insupportables, qui ont largement contribué à la révolte, alors qu’elles se creusent comme jamais : « Au troisième trimestre, la marge nette des champions de Wall Street a atteint en moyenne 12 %, du jamais-vu, après un bond de 26 %, la plus forte hausse depuis huit ans » , écrivait Le Monde du 4 décembre...

Dans le même temps, les pays riches, quels que soient leurs dirigeants, dressent des barbelés à leurs frontières contre les migrants, organisent la terreur sur les circuits de migration constamment alimentés par la politique même que ces pays riches mènent au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine – terreur destinée à rendre l’exode pire encore que la situation que fuient les migrants : guerres, nettoyages ethniques, la misère dans tous les cas.

Comparer la montée des extrêmes droites à celle des années trente ?

Toute cette situation, jointe au repli sur les frontières nationales que traduit le Brexit et aux accents de guerre commerciale entre les deux principales puissances économiques, les États-Unis et la Chine – et aussi, dans une moindre mesure, entre les États-Unis et les pays européens –, permet-elle d’évoquer le spectre des années 1930 ? La situation des années 1930 était fille de la crise de 1929. Est-ce une répétition de l’histoire ?

Pour l’heure, en 2018, pas de crise économique du moins dans les grands pays impérialistes. Dix ans après la crise de 2008, on a assisté ces dernières années à une nouvelle envolée des profits. Mais avec, dans le même temps, une explosion des inégalités, une paupérisation de la majeure partie de la population dans les pays riches eux-mêmes et, évidemment, dans les pays plus pauvres. Avec un effondrement économique en Amérique latine, où la chute du peso argentin a fait planer à nouveau le risque de cessation de paiement du pays, où la croissance n’est plus qu’un lointain souvenir dans un Brésil empêtré dans la dette... En Europe même, ou à ses portes, la population grecque n’en finit pas de payer pour une crise dont elle n’est en rien responsable tandis que la Turquie connaît une crise où la livre turque s’effondre par rapport aux principales monnaies. Mais – à l’heure actuelle en tout cas, tout peut aller si vite ! –, même si ce n’est pas « la crise » dans les principaux pays impérialistes, toute cette situation découle de la façon dont les États de ces derniers ont planifié (c’est le mot !) le règlement de la crise de 2007-2008…

Nous n’en sommes donc pas à la situation des années 1930, où les bourgeoisies allemande et italienne ont eu besoin de recourir au fascisme, même s’il y a de quoi s’inquiéter des montées de l’extrême droite dans un contexte où le prolétariat ne s’est pas encore affirmé en tant que force sociale et politique.

Retour au protectionnisme ?

Remarquons tout de suite, pour ce qui est du « retour au protectionnisme », que, en 2018, la « guerre » commerciale entre les États-Unis et la Chine s’est révélée pour le moins clignotante, comme on l’a vu à l’issue du G20 qui vient de se tenir en Argentine. Ses pics et ses creux ne dépendent pas des seules sautes d’humeur du président américain, mais de choix sûrement plus sonnants et trébuchants de grands trusts américains dans leur concurrence mondiale ! Mais nous reviendrons sur cette « guerre » commerciale.

Crise économique ?

Ensuite, peut-être surtout, la crise de 1929, la Grande dépression, s’est prolongée jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale dans laquelle elle s’est « résolue » de la façon que l’on sait. Certes, nul ne sait de quoi demain sera fait, mais, aujourd’hui en tout cas, ce n’est plus « la crise », à moins d’attribuer à ce mot une tout autre signification : ce qu’on a appelé, par analogie, la Grande récession a cessé en 2010-2011. Sans doute, précisément, parce que la bourgeoisie a plus que jamais continué à s’en prendre à la classe ouvrière et, plus généralement, aux couches populaires. Une des caractéristiques de la situation actuelle, est que « la santé » du capitalisme (de leur point de vue), ne règle en rien le chômage qui reste « structurel » selon le jargon des économistes, même quand les chiffres officiels, en baisse comme aux États-Unis, masquent l’aggravation de la précarité et de la paupérisation. D’où ce paradoxe, y compris dans les pays riches : plus l’économie a l’air d’aller mieux, plus l’exaspération et une forme de désespoir s’accroissent au sein des couches populaires.

En attente de l’entrée en scène de la classe ouvrière

Pour nous, la référence aux années 1930 renvoie à l’écrasement des organisations de la classe ouvrière allemande par le nazisme. Le fait que le nazisme avait été porté au pouvoir par la bourgeoisie allemande traduisait son besoin d’avoir les mains libres pour pouvoir provoquer par la guerre une redistribution générale des cartes entre pays impérialistes. Seule inconnue dans cette marche à la guerre : l’attitude de la classe ouvrière. La révolution de 1936 en Espagne et la grève générale de la même année en France avaient provoqué une courte « embellie ».

À vrai dire, aujourd’hui, la bourgeoisie n’a nulle part besoin d’écraser les organisations de la classe ouvrière dont elle a déjà considérablement réduit l’influence. Dans ces conditions, les armes habituelles dont elle dispose – ses flics, son armée, ses juges et ses prisons, et ses syndicalistes bien intégrés – ont suffi, pour l’instant en tout cas, à faire face aux flambées de colère que sa politique suscite ici ou là dans la population, colère qui, spontanément, ne s’est, jusqu’à présent, le plus souvent pas organisée sur un terrain de classe, des Indignés aux Nuit Debout, aux mouvements et manifestations autour de #MeToo. Quant aux mobilisations de la classe ouvrière, comme celle des cheminots au printemps dernier en France, elles ont le goût amer sinon de la défaite (l’épreuve de force n’ayant pas été réellement menée), mais du délitement et de l’enlisement. Une impuissance consciencieusement organisée par des organisations syndicales qui déposent ainsi les armes des travailleurs aux pieds de la bourgeoisie en espérant que celle-ci leur en sera reconnaissante et leur attribuera en retour financement et postes – elles doivent se contenter de l’espoir : la bourgeoisie exige des gestes préalables et sans conditions contre l’ombre de promesses... qu’elle honorera ou pas.

En France, contestation au départ du relèvement des taxes sur les carburants, le mouvement des Gilets jaunes mobilise désormais de larges couches du prolétariat, des smicards aux retraités sans le sou, qui non seulement s’en prennent à Macron et au gouvernement, mais mettent en avant des objectifs qui traduisent de plus en plus les préoccupations de la classe ouvrière. Par son caractère politique de contestation du pouvoir, de ras-le-bol général, il a entraîné dans son sillage en décembre et pour un temps une partie de la jeunesse scolarisée. Mais pas pour l’instant de luttes dans les grandes entreprises. Nous y reviendrons par ailleurs.

Endettement des États...

Depuis la crise de 2007-2008, tous les gouvernements ont renforcé les attaques contre les travailleurs et les couches populaires, menées déjà depuis des années. Il est vrai qu’il fallait leur faire payer le coût – énorme – de cette crise. Rappelons que les États des pays riches et leurs banques centrales ont mobilisé des capitaux gigantesques pour que les faillites en cascade de grandes banques ne se traduisent pas par un effondrement général du système bancaire : de l’ordre de 20 000 milliards de dollars en quelques jours – soit 50 années du budget d’un pays comme la France, 8 fois son PIB... –, sous forme de prêts, de mise à disposition de liquidités, de rachats, etc.

Les gouvernements se sont dépêchés de dire que les banques avaient très vite remboursé leurs emprunts... Sauf que les titres pourris qui avaient provoqué la crise financière avaient été rachetés par les États et certainement pas au prix dérisoire auquel ils étaient tombés ! Contre les titres pourris, États et banques centrales ont fourni de l’argent frais... Un peu comme si votre voiture était bonne pour la casse après un accident et que l’État vous la rachetait... au prix du neuf !

C’est dans ces conditions que la dette publique a explosé, mettant les États, en tout cas européens, à la merci des banques qu’ils venaient de renflouer [1].

... que les classes dirigeantes ont choisi de faire payer aux classes populaires

La dette publique a toujours été un des moyens de transférer l’argent prélevé par l’État sur les travailleurs et les couches populaires vers la bourgeoisie via les institutions financières. Mais là, les dettes ont décollé dans tous les pays. Un consensus s’est sans peine établi au sein des classes dirigeantes pour faire payer les couches populaires. La crise de 2007-2008 était une crise financière dont le facteur déclencheur a été une bulle immobilière. De très nombreux travailleurs américains (ou espagnols, ou portugais) ayant perdu leur travail se sont retrouvés, du jour au lendemain, expulsés du logement qu’ils avaient acheté et dont ils étaient désormais incapables de payer les traites, à taux variable de surcroît.

Partout, les gouvernements ont amputé les budgets sociaux, les plus pauvres étant ainsi doublement victimes : par la précarité dans laquelle ils avaient été plongés, par la suppression des aides auxquelles ils auraient pu avoir droit. On constate les effets de cette politique par la misère qui progresse dans les pays les plus riches du monde : à San Francisco, le siège d’une entreprise comme Twitter est à quelques dizaines de mètres de Tenderloin, le quartier le plus pauvre de la ville, où se multiplient les campements de SDF. Aujourd’hui encore, dix ans après la crise et alors qu’une reprise a bel et bien eu lieu, on voit toujours, dans de grandes métropoles comme Los Angeles ou Phoenix, de véritables bidonvilles où pullulent les boutiques de prêteurs sur gage et où l’on paye loyer et charges d’un millier de dollars pour un taudis.

Printemps arabes, répressions et contre-révolutions

La révolution tunisienne avait inauguré ce qu’on a appelé le « Printemps arabe » en décembre 2010 : partie de Tunisie, elle a gagné l’Égypte puis la Syrie. Dans ces deux derniers pays, la révolte des classes populaires a été suivie d’une répression d’une ampleur exceptionnelle, plongeant toute la région dans le chaos. La reprise en main de l’Égypte par le régime dictatorial d’Al-Sissi, l’écrasement de la population syrienne sous les bombes par le régime de Bachar El-Assad ont bénéficié de la complicité des grandes puissances si cela ne s’est pas fait à leur instigation.

Quant au choix de Sarkozy, suivi par les États-Unis et la Grande-Bretagne, d’intervenir militairement en Libye en 2011 afin d’enrayer la mobilisation des populations contre leurs régimes, il a étendu le chaos à l’Afrique, déstabilisant les régimes qui sévissent au Mali, en Centrafrique, au Nigéria et entretenant jusqu’à aujourd’hui un état de guerre permanent sur des territoires qui s’étendent du Moyen-Orient à l’Afrique centrale. Dans tous ces pays, les populations sont prises en otage par des bandes armées, groupes plus ou moins inféodés à telle ou telle puissance (de la Turquie à l’Arabie saoudite, en passant par l’Iran... et, bien entendu, les États-Unis et leurs impérialismes vassaux) ou plus ou moins à leur propre compte (État islamique).

Toutes ces guerres ont jeté des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sur les routes de l’exil. D’abord – et, il faut le rappeler, surtout – vers les pays voisins de ceux qu’ils fuyaient. Pour ceux qui ont entrepris le voyage vers les pays (plus) riches d’Europe, cela s’est produit à un moment où, là aussi, une politique d’austérité s’abattait sur les classes populaires.

Fin de la récession, mais pas de l’offensive de la bourgeoisie

Cette politique s’est poursuivie, voire s’est accentuée après la fin de la récession, dès 2010-2011. Cela s’est traduit par une importante dégradation des conditions de travail, une baisse du pouvoir d’achat des classes populaires, le blocage des pensions de retraite – lesquelles, en Espagne et au Portugal, avaient même baissé dans la Fonction publique, en même temps que le salaire des fonctionnaires. Par une forte hausse des tarifs des services publics, par ailleurs dégradés.

Dans le même temps, les entreprises privées ont été largement arrosées d’argent public. En France, aux innombrables dispositifs cumulés depuis les années quatre-vingt se sont ajoutés, depuis 2013, les 20 milliards annuels du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) – 40 milliards sur le budget 2019 du fait du cumul de deux dispositifs de calcul. Aux États-Unis, Trump a fait passer l’impôt sur les sociétés de 35 % à 21 % ; Macron a suivi son exemple en décidant de baisser l’impôt sur les sociétés en France de 33,3 % à son arrivée à l’Élysée jusqu’à 25 % en 2022, tandis que la fiscalité des plus riches était allégée (suppression de l’ISF – Impôt de solidarité sur la fortune – en France).

Sous prétexte d’assouplir la législation pour favoriser l’emploi, les droits des travailleurs ont été remis en cause – première loi Travail Valls-El Khomri en France en 2016, Jobs Act en Italie un an auparavant, deuxième loi Travail de Macron en 2018.

Explosion des inégalités

Enfin, toute cette politique s’est traduite par une explosion des inégalités. En 2015, dans l’Union européenne, selon Eurostat, 17,3 % des habitants (soit 87 millions de personnes) vivaient sous le seuil de pauvreté calculé à 60 % du revenu médian. Ces chiffres atteignaient alors 22,3 % pour l’Espagne, 21,2 % pour la Grèce, pays talonnés par l’Italie (20,6 %) et le Portugal (19,0 %). En France, il était de 13,6 %. Depuis, la situation s’est aggravée dans plusieurs pays. En 2017, 40 % des enfants espagnols vivaient sous le seuil de pauvreté ! Aujourd’hui, 35 % des Grecs vivent sous le seuil de pauvreté.

Un rapport publié en décembre 2017 [2] pointait le fait que la part du revenu national allant aux 10 % des contribuables les plus aisés est passée, entre 1980 et 2016, de 21 % à 46 % en Russie, de 27 % à 41 % en Chine, de 34 % à 47 % aux États-Unis et au Canada, de 33 % à 37 % en Europe.

Derrière ces chiffres se cache une dégradation considérable des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière et des couches populaires de la société, une précarisation extrême de l’emploi – son « ubérisation ». Cette précarisation a évidemment pesé sur le niveau des salaires, eux-mêmes gelés de facto depuis des années.

Alors que, dans les dernières années du xxe siècle, la « mode », chez les dirigeants des pays impérialistes, était de recommander des régimes « démocratiques » comme étant les meilleurs garants de l’ordre social, le paradigme a changé. Les travailleurs, les pauvres en général doivent payer coûte que coûte, par une « soumission » acceptée « démocratiquement » si c’est possible, de force sinon.

Un cas d’école, la Grèce : les dirigeants impérialistes prêts aux « solutions autoritaires »

Le cas de la Grèce est significatif non seulement pour mesurer jusqu’où la bourgeoisie, en particulier celle des pays les plus riches, est prête à aller dans le rançonnage des couches populaires, mais de ce que cela signifie en termes de choix politiques de la part d’un certain nombre de dirigeants impérialistes.

La politique d’« argent facile » de la période précédant la crise de 2007-2008 avait conduit à un énorme endettement public et privé de la Grèce. Les experts de la BCE, de la Commission de Bruxelles et du FMI, la fameuse troïka, ont ouvert à la Grèce des lignes de crédits avec pour contrepartie, entre autres, la baisse des salaires des fonctionnaires, l’allongement de la durée de cotisations des retraites de 37 annuités à 40, le passage à 23 % du taux de la TVA. Il faut rappeler que, en Grèce, l’église, le plus riche propriétaire foncier, est exonérée d’impôts et que les armateurs (la plus grande flotte marchande du monde) ne payent ni impôts sur le revenu ni sur les bénéfices (statut remontant à 1953 et inscrit... dans la Constitution, à l’époque, pour leur permettre de reconstruire leur flotte détruite pendant la Deuxième Guerre mondiale). Résultats : les retraités en sont à la septième baisse de leurs pensions, le chômage est massif (même s’il est en baisse légère, il restait tout de même à près de 21 % en novembre 2017), 35 % de la population vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. L’économie grecque, hors armateurs, a été dépecée au profit des entreprises européennes ou chinoises... La dette est passée de 130 % du PIB en 2009 à 177 % fin 2014, malgré ou plutôt à cause des « traitements » infligés au pays !

À imposer des mesures d’austérité sans précédent, tous les partis politiques se sont déconsidérés de 2010 à 2015. Jusqu’à l’élection de Syriza, et l’accession au gouvernement de son leader, Alexis Tsípras. Les experts envoyés par Tsípras négocier un rééchelonnement de la dette grecque avec la troïka étaient appuyés par... Christine Lagarde, chef du FMI, et Barack Obama ! Suite au « non » du referendum aux conditions imposées par l’UE, Hollande et Merkel ont choisi de faire un exemple : pas question de différer les mesures anti-ouvrières et laisser entendre que c’était possible. Tsípras a accepté le diktat. Le résultat est que Syriza est aujourd’hui totalement déconsidéré et ne gouverne plus qu’en s’appuyant sur l’appareil d’État, son armée, sa police, gangrenés par l’extrême droite. Les dirigeants européens ont donc tenu à affirmer qu’aucune échappatoire n’était admise au racket contre les classes populaires, quitte à devoir s’appuyer sur des « gouvernements autoritaires ».

La montée du poison de l’extrême droite

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier l’accession au gouvernement de l’extrême droite en Hongrie, en Italie, aux États-Unis et au Brésil, sa montée en Allemagne, en Espagne, sa persistance (du moins électorale) en France, etc. Aujourd’hui, c’est sur la question des migrants que cette extrême droite mène une campagne bruyante, les gouvernements de tous bords lui emboîtant le pas d’autant plus facilement que les mesures anti-migrants n’ont pas attendu les propos démagogiques des Le Pen : les expulsions de migrants remontent à longtemps et ont eu lieu sous toutes les couleurs gouvernementales – sous Chirac comme sous Jospin ou Hollande-Valls, sous Trump comme sous Obama ! C’est ainsi que l’extrême droite donne le ton à toute la classe politique, jusqu’à sa prétendue gauche.

Le discrédit des partis centristes ou de gauche en Europe, du Parti démocrate aux États-Unis

Ce sont, pour l’essentiel, les partis « traditionnels », en particulier ceux dans la mouvance sociale-démocrate, qui ont assumé ces politiques. En France, c’est le PS qui s’est durablement discrédité au service de cette politique. On voit en Grèce ce qui est arrivé à celui auquel se comparait volontiers Mélenchon... En Espagne, c’est le gouvernement « socialiste » de Zapatero qui a géré les mesures d’austérité pour faire face à la crise de 2007-2008 : baisse du salaire des fonctionnaires, gel et même baisse des pensions, baisse des aides sociales (comme la prime à la naissance), diminution des dépenses des régions. En Allemagne, si c’est Angela Merkel, principale dirigeante de la CDU, qui est aux commandes depuis 2005, elle a associé la social-démocratie à toutes les mesures prises contre les travailleurs, achevant ainsi de la déconsidérer. En Italie, à la chute de Berlusconi en 2011, les gouvernements qui se sont succédé ont tous été des gouvernements de coalition, en tout cas soutenus par une large coalition de partis, dont le plus souvent les partis de centre-gauche. Ce sont eux qui ont assumé la responsabilité des politiques anti-ouvrières.

Aux États-Unis, c’est le Parti démocrate et Barack Obama qui ont porté la responsabilité du traitement de la crise. Dans une société de plus en plus dure aux pauvres, en particulier aux Noirs et aux Latino-Américains, Obama s’est montré incapable de seulement dénoncer les assassinats quotidiens de Noirs par les flics.

Au Brésil, si le PT et Lula lui-même sont tombés pour des faits de corruption, c’est d’abord parce que la classe ouvrière, qui constituait leur principal soutien, s’en est détournée suite à des années de renoncement – entre autres, de façon spectaculaire, sur la question des terres dans le Nordeste – à peine camouflés par les miettes dont la distribution avait été permise par une embellie économique au début de leur accession au gouvernement – embellie qui s’est poursuivie un tout petit peu après la crise de 2008... pour faire place à la même situation que partout.

Si l’extrême droite progresse et accède même au gouvernement dans des pays d’où il semblait exclu qu’elle puisse y parvenir, c’est que les partis traditionnels, tout particulièrement les partis de la gauche, ont creusé son lit.

Incertitudes

La situation actuelle, avec l’extrême droite à des postes clés dans des pays aussi importants que les États-Unis, le Brésil, l’Italie, n’annonce rien de favorable pour les travailleurs. Cela ne signifie pas pour autant la fin du scénario.

D’abord, il faut le répéter, parce qu’il y a des différences majeures entre la situation actuelle et celle des années trente. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine est, par bien des aspects, une guerre à sens unique, les entreprises américaines étant pour une bonne part responsables du déficit commercial américain : quand Apple « importe » ses smartphones de Chine, c’est tout de même Apple qui fait les bénéfices et Foxconn, qui fabrique les composants, est le fournisseur d’Apple, mais aussi d’Amazon, de Microsoft, Motorola, Dell, Hewlett-Packard... Les dérapages d’un Trump peuvent toujours provoquer des tensions, mais pour l’essentiel, aujourd’hui en tout cas, ils sont surtout coups de gueule d’un bateleur de foire (à chaque président son style) pour améliorer à son profit les conditions des transactions. La conclusion d’un accord entre les États-Unis et la Chine à l’occasion du G20 qui vient de se tenir en Argentine en est une illustration. La brutalité introduite par Trump dans les relations internationales est perceptible parce que publiquement et spectaculairement exprimée, mais elle remonte à ses prédécesseurs. Le changement de ton des États-Unis, passant d’un libéralisme économique et commercial affiché à la proclamation d’un certain protectionnisme, semble correspondre, pour l’instant en tout cas, à une petite redistribution des cartes imposée par l’État le plus puissant qui a les moyens de contraindre sans recourir à une guerre mondiale.

Ensuite parce que, contrairement aux années trente, les bourgeoisies ont déjà réussi à affaiblir considérablement les organisations ouvrières dont les appareils ont couvert tous les renoncements, organisé toutes les défaites.

Les résistances

Mais, surtout, il y a des résistances aux politiques réactionnaires qui accompagnent les politiques d’austérité imposées aux classes populaires. Citons, en vrac, la mobilisation des femmes aux États-Unis contre les propos misogynes de Trump, la grande manifestation en Espagne à l’occasion de la journée internationale des femmes, les centaines de milliers de manifestants en Italie contre les provocations du ministre de l’Intérieur d’extrême droite Mateo Salvini, les mobilisations populaires contre Jair Bolsonaro pendant la campagne électorale brésilienne.

Il y a aussi des luttes sociales. Outre les innombrables conflits locaux provoqués par les politiques « managériales » ici, les cadences imposées par le sous-effectif là, les heures supplémentaires non payées, les salaires maintenus désespérément bas, il y a des mouvements plus vastes. En France, la grève des cheminots au printemps dernier, si elle a abouti à un échec en grande partie du fait de la politique volontairement timorée des appareils syndicaux, exprimait tout de même une détermination profonde de la part des cheminots eux-mêmes. Détermination dont bien des éléments subsistent.

Bien entendu, le fait que les appareils syndicaux soient affaiblis n’est pas un motif de réjouissance en soi : il est, dans une large mesure, lié au délitement des organisations de la classe ouvrière, lui-même lié aux reculs de celle-ci face à l’offensive générale de la bourgeoisie. Même si les appareils syndicaux en sont largement responsables et méritent bien leur discrédit.

Mais... hors des appareils, des possibilités ! Les bureaucraties syndicales, dans une certaine mesure déconsidérées auprès de larges couches de la classe ouvrière, ont en face d’elle des mouvements qui éclatent sans elles. C’est le cas en ce moment en France avec le mouvement des Gilets jaunes qui paraît « parti de nulle part » à tous ceux qui pensent que, hors des appareils, point de salut... mais qui puise son énergie dans l’exaspération accumulée contre le système, et cherchent une voie du côté de l’organisation à la base.

Une course de vitesse où les révolutionnaires ont toutes leurs chances

La montée de mouvements d’extrême droite dans les pays riches, leur arrivée au gouvernement à des postes clés traduisent, comme toujours avec un certain décalage, les reculs de la classe ouvrière.

Une course de vitesse est engagée avec l’extrême droite dans laquelle il ne faudrait pas croire que, du fait de leur retard, les révolutionnaires n’ont aucune chance de l’emporter. L’extrême droite fera tout pour cantonner les mouvements dans un cadre qui ne déborde pas sur les entreprises mais en reste à la dénonciation de la politique des « élites », à des demandes de « justice fiscale », à la dénonciation du « système ». Mais, quand ce sont des travailleurs qui se révoltent, les revendications prennent très vite un caractère de classe. Et seuls les révolutionnaires peuvent leur permettre de s’exprimer pleinement, peuvent permettre aux travailleurs de s’organiser pour gagner. Ce qui se passe en France aujourd’hui est peut-être une de ces opportunités.

Il resterait encore à réaliser la jonction avec cette fraction de la jeunesse qui s’est radicalisée et n’accepte pas l’évolution dans laquelle les Trump et autres Bolsonaro veulent engager la société : aux États-Unis, DSA regroupe aujourd’hui une partie de ceux qui ont mené la campagne des primaires de Bernie Sanders ; en Grande-Bretagne, ce sont des jeunes qui, pour l’essentiel, ont mis en échec l’appareil travailliste contre la volonté duquel ils ont propulsé Jeremy Corbyn ; en France, les jeunes ont formé une bonne partie de l’imposant public des meetings de Mélenchon pendant la campagne présidentielle. Beaucoup en veulent bien davantage que ces politiciens réformistes qui hument l’air du temps.

Dans un cas comme dans l’autre, le succès des révolutionnaires n’est évidemment pas garanti. Mais il nous suffit qu’il soit possible.

Le 19 décembre 2018, Jean-Jacques Franquier


[1 Les pays de l’UE n’ont en effet pas le « droit » de se financer directement auprès de la BCE mais doivent le faire sur le « marché ». N’en déplaise aux souverainistes de tout poil, c’était déjà vrai pour la France avant l’euro : la loi dite Pompidou-Giscard de 1973 avait déjà interdit à l’État français de se financer auprès de la Banque de France.

[2 Rapport de la Paris School of Economics, piloté, entre autres, par Lucas Chancel et Thomas Piketty.

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