Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 145, mai 2022 > La lutte de classe contre l’illusion électorale

NUPES, ou affaire de DUPES ?

Mélenchon a gagné son pari : une nouvelle Union de la gauche, baptisée Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), est née dans la nuit du 5 au 6 mai, sous son panache : une gauche unie au moins jusqu’au 19 juin (second tour des législatives), unie sauf du côté de ceux qui la quittent, et unie avec le ralliement de quelques députés macronistes qui s’espèrent plus facilement réélus sous cette nouvelle étiquette. Bref le mercato classique d’une veille d’élection a fonctionné, avec pour actionnaire principal la France insoumise.

Ajustements

Mélenchon espérait l’heureux évènement pour le 1er mai. Il a fallu quelques jours de plus. C’est qu’il y en avait, des choses à discuter.

La presse a timidement évoqué les programmes, la façade officielle des débats. Pour aboutir à un « avenir partagé », il suffisait de faire passer sous le tapis les choses qui fâchent.

Les Verts étaient un peu gênés des positions de Mélenchon sur l’Europe. Qu’à cela ne tienne, le protocole d’accord FI-EELV précise que « certaines règles européennes sont un point d’appui (protection des consommateurs, normes environnementales…), de nombreuses autres sont en décalage voire en contradiction avec les impératifs de l’urgence écologique et sociale », et l’affaire s’est ainsi réglée. Le PS l’était plus encore sur l’Europe, avec un Mélenchon qui, même s’il n’est plus partisan de sortir de l’UE, parle encore de « désobéissance » à certains accords européens. Qu’à cela ne tienne, le protocole FI-PS a trouvé les nuances : « Du fait de nos histoires, nous parlons de désobéir pour les uns, de déroger de manière transitoire pour les autres, mais nous visons le même objectif. » Et le journal Le Monde de citer la réflexion d’un responsable socialiste : « Il y a des moments où la richesse de la langue française apporte son concours à la résolution des problèmes politiques. » Certes.

Quant au nucléaire, pomme de discorde entre le PCF, qui en prône le développement, et la FI et surtout les Verts qui prétendent vouloir s’en séparer, il était plus facile de le faire disparaitre du programme commun que d’en retraiter les déchets. Un coup de gomme a suffi.

Pour s’entendre sur le Smic à 1 400 euros, un marchandage est intervenu : le PS a concédé 50 euros de plus que les 1 350 du programme d’Anne Hidalgo et le PC a enlevé 100 euros au sien (avec un Smic actuellement à 1 305 euros, et l’inflation qu’on annonce galopante, espérons que le programme ne soit pas une régression !). Et si socialistes et Verts auraient préféré en rester à la retraite à 62 ans, va pour la retraite à 60 ans – Ô pardon pour le « droit à la retraite à 60 ans ». Avec les 40 annuités du programme de Mélenchon (même pas le retour aux 37,5 annuités), peu de travailleurs, et encore moins de travailleuses – mères de famille qui ont cumulé des arrêts pour élever leurs gosses – auront droit à une pleine retraite avant 62 ans ou plus. Et à une promesse électorale, nul n’est tenu.

Mercato

Les choses sérieuses des discussions étaient ailleurs : sur le partage des circonscriptions, où la règle initiale fixée par la FI, de répartition proportionnelle aux résultats de chacun à la présidentielle, ne pouvait satisfaire les appétits des Verts, et plumait totalement un PS ayant recueilli 1,75 % des suffrages exprimés sur Hidalgo. Sur le total des 577 circonscriptions, EELV (qui avait eu zéro député en 2017) en a marchandé finalement une centaine (Jadot tenant élégamment à préciser que la circonscription que la FI offrait à la verte Sandrine Rousseau, sa concurrente évincée de la primaire écologiste et qui n’avait pas appelé à voter pour lui, ne devait pas être prise dans le compte d’EELV). Le PCF obtenait dans le partage 50 circonscriptions, dont les 11 qui étaient celles de leurs onze députés actuels, bref sauvait la mise. Même si, a dit Fabien Roussel, il a fallu aux communistes « faire des efforts importants, des sacrifices. Dans beaucoup de départements, c’est dur, c’est dur, mais c’est le prix à payer pour obtenir cette grande coalition ». Le PS n’a fini par arracher que 70 circonscriptions, ce qui ne lui garantit pas la trentaine de sièges de députés qu’il a actuellement (lui qui en avait plus de 230 en 2012). On comprend les remous au PS entre ceux qui, derrière Olivier Faure, se disent qu’après la défaite cuisante d’Hidalgo c’est un peu la dernière chance de ne pas voir leur parti disparaitre (et eux avec), et un certain nombre d’« éléphants » du parti, François Hollande en tête, et quelques notables locaux comme le maire de Montpellier et la présidente de la région Occitanie, qui pensent avoir un autre avenir en solo ou ailleurs.

Et sur tout ça, combien de circonscriptions « gagnables » ? L’électorat le dira (et l’effet prestidigitateur du mode de scrutin uninominal à deux tours…).

Heureusement pour l’Union populaire, les vases communicants peuvent aller dans les deux sens : le mathématicien député de LREM, Cédric Villani, a calculé que sa probabilité d’être élu cette fois devait être plus grande du côté mélenchoniste. Son collègue Aurélien Taché, ancien PS devenu député LREM en 2017, revient en 2022 à son écurie d’origine.

Et le NPA ?

Et le NPA dans cette galère ? Tout est bien qui finit bien puisqu’il s’est retiré finalement de cet attelage, estimant que la présence du Parti socialiste, qui a si longtemps gouverné contre les classes populaires, le rendait trop infréquentable ? (Rappelons que Mélenchon lui-même a été ministre socialiste, délégué à l’enseignement professionnel, et que son mentor reste Mitterrand). Le NPA était certes la dernière roue du carrosse, auquel personne n’a fait le moindre cadeau : cinq circonscriptions (presque trois fois moins que ce à quoi son score à la présidentielle lui donnait droit, dont aucune considérée comme potentiellement gagnable, à comparer aux 70 pour le PS dont la candidate n’a eu que deux fois plus de voix). La Nupes n’avait pas envie des voix de Philippe Poutou ou d’Olivier Besancenot au Parlement, voilà une chose sûre ! Si des révolutionnaires ont cherché des ouvertures à une coalition à vocation gouvernementale avec des réformistes (ce que nous avons critiqué) [1], l’inverse n’est pas vrai. Et tout ne finit pas tout à fait bien non plus dans la mesure où la majorité de la direction du NPA annonce, dans une déclaration du 5 mai, le choix (loin d’être unanime) d’appeler à voter pour les candidats de la Nupes, tout au moins ceux qu’on pourrait labéliser candidats « de gauche de rupture » [2], obscure formule qui semble en gros vouloir dire sauf ceux du PS.

Bluff de Mélenchon…

En couvrant les murs de sa nouvelle affiche, « Mélenchon Premier ministre », le chef de la France insoumise fait-il du bluff ou une offre de service ? Les deux, mon général.

De l’esbroufe d’abord, bien entendu. Car le chef de la FI compte sur ce slogan choc pour appâter l’électeur populaire furieux de se retrouver à nouveau avec cinq ans de Macron, quitte à lui servir un mensonge. Une majorité d’Union populaire sociale et écologique au soir du 19 juin n’est certes pas totalement exclue, même avec seulement un tiers des voix (les scores cumulés des partisans de l’alliance à gauche), mais à condition de miser sur le miracle que pourrait réaliser le mode de scrutin parfaitement anti-démocratique de cette république (que Mélenchon dit condamner). C’est fort peu probable quand même, vu que cette distorsion électorale a toujours plutôt fonctionné en faveur du parti du président fraichement élu. Ou aujourd’hui à l’extrême droite ?

Quand bien même le miracle se produirait, Mélenchon se garde bien d’expliquer que c’est le président qui choisit le Premier ministre, qui reste le chef des armées, et qui garde la haute main sur la politique étrangère. En se voyant Premier ministre d’un gouvernement de cohabitation, sans plus de détail que l’affirmation qu’il serait l’élu du peuple (ou du plus gros tiers du peuple !), il affirme et confirme qu’il pourrait « cohabiter » avec Macron. Son programme propre, l’Avenir en commun, prétendu de gauche radicale (et ne parlons pas de celui plus émoussé qu’il a négocié avec le PCF, les verts et les socialistes), n’affiche effectivement pas d’énorme incompatibilité.

… ou offre de service ?

Nous avons déjà souligné plus haut les limites des promesses sur le Smic et les retraites. Pour les jeunes, Mélenchon a inventé la restauration d’un service obligatoire de neuf mois, service civique ou service militaire au choix. Pour la sécurité, c’est « Renforcer les moyens humains du renseignement […] et privilégier l’infiltration humaine plutôt que le mirage du tout technologique ». Des indics « en présentiel » pour pister y compris les partis d’extrême gauche, surveiller les mouvements de Gilets jaunes ou les grèves ? C’est plus humain que les caméras. Et créateur d’emplois, pourraient ajouter les syndicats de police. Pour une meilleure défense nationale, l’Avenir en commun propose de « prioriser l’acquisition de matériel militaire français dans l’armée ». Les patrons des groupes Dassault et Thales ne diraient pas le contraire. Et comme on se veut néanmoins pacifiste à l’Union populaire, il faudrait « refuser toute intervention militaire sans mandat de l’ONU, rétablir l’autorité du comité d’état-major des Nations unies ». Sans être exhaustifs, on peut lister quelques opérations guerrières qui se sont menées sous mandat de l’ONU : guerre en Yougoslavie, première guerre d’Irak, guerre contre la Libye en 2011, intervention de la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) en appui de l’armée française. Bref, le tableau de chasse dont se vantent les gouvernements des plus grandes puissances mondiales, celles qui pillent la planète et font la loi à l’ONU.

Et n’oublions pas les grandes réformes démocratiques prônées par la FI, dont le programme propose une démocratisation du Medef, par la suggestion de « fonder la représentativité des organisations patronales sur la base d’élections des chefs d’entreprise, comme c’est le cas pour les syndicats de salariés ». Des patrons démocratiquement ligués pour mieux exploiter les salariés ?

Si la prétention de Mélenchon à gouverner demain contient une bonne part de bluff, il est bien vrai en revanche qu’il compte le faire au nom d’une gauche de gouvernement ressuscitée (prétendue nouvelle mais quasiment l’hologramme des anciennes). Une gauche qui commence à manquer à la bourgeoisie pour retrouver l’alternance entre gauche et droite qui permet de changer de carte lorsqu’une des deux est devenue trop impopulaire. En évitant à ce stade l’extrême droite. Et qui sait si demain, face à une explosion sociale que la politique de Macron aura soulevée, la bourgeoisie ne sera pas heureuse de pouvoir faire appel à un Mélenchon, à ce « corps intermédiaire » tampon, et aux illusions qu’il aurait pu semer en une issue institutionnelle, pour endormir la colère et faire avaler chômage et austérité, comme l’ont fait avant lui un Mitterrand (son modèle), un Jospin… et un Hollande, l’inventeur de Macron.

Un vote en trompe l’œil

À ceux qui ne croiraient pas assez fort au « Mélenchon Premier ministre », on sert le menu ordinaire : élire suffisamment de députés pour empêcher Macron d’avoir, comme en 2017, une majorité absolue au Parlement. Les joutes parlementaires et batailles d’amendements que cette nouvelle gauche pourrait mener au palais Bourbon seraient un appui pour les luttes, selon les uns, ou seulement suffiraient à bloquer la politique antisociale en nous épargnant des kilomètres de manifestations, selon la formule de Mélenchon.

Avec un tiers des suffrages exprimés pour l’extrême droite et un tiers pour l’ensemble des composantes de l’actuelle Nupes à la présidentielle, il est vraisemblable que Macron n’ait pas, au soir du 19 juin, les 350 députés qu’il avait décrochés en 2017, ni même les 289 qui lui assureraient à lui tout seul la majorité. Quid alors des transferts et ralliements de députés Républicains, de socialistes (élus Nupes ou indépendants), comme il s’en était produits en 2017 ? Quid de sommités d’EELV qui pourraient bien, au nom de l’urgence écologique, d’une taxe carbone salvatrice ou du frein à l’utilisation du gaz russe, offrir leurs services pour un ministère de l’Écologie ? Et ne parlons pas des socialistes qui vont vivre leur propre vie jusqu’au verdict des urnes… Pour ensuite ? (Et même de ceux qui peuvent être dans l’union). La nouvelle union de la gauche pourrait bien éclater avant même d’avoir eu le temps de trahir ses électeurs en arrivant elle-même au pouvoir.

Éphémère ou pérenne, la Nupes n’est qu’un nouveau leurre pour les travailleurs, une nouvelle carte offerte à la bourgeoisie pour gouverner ses affaires. Loin d’être un contrepoids, comme on voudrait nous le faire croire, à la montée de l’extrême droite, cette nouvelle gauche faite d’oripeaux de l’ancienne, ne pourra que décevoir ceux qui ont cru en elle – soit en ratant l’objectif annoncé par son chef, soit en conséquence de sa réussite –, et ce faisant apporter de l’eau au moulin d’une Marine Le Pen, voire d’un Zemmour. Rappelons que le RN, successeur du FN, est né, avec papa Le Pen, de la guerre d’Algérie menée par le socialiste Guy Mollet, et a grandi sur l’écœurement d’une partie des couches populaires face aux politiques anti-ouvrières aussi bien des Mitterrand, Jospin ou Hollande que de celle de Macron.

Préparer la riposte ouvrière, construire un parti révolutionnaire pour les luttes

Le « troisième tour », contrairement à ce que dit Mélenchon depuis la victoire de Macron à la présidentielle, ne sera pas électoral. Il ne peut être que social face aux attaques qui se préparent, quelles que soient les issues des scrutins des 12 et 19 juin. C’est ce troisième tour-là, celui des mobilisations et de l’organisation pour les luttes, que les révolutionnaires ont à préparer, en utilisant là où ils le peuvent la tribune électorale, mais surtout en menant partout campagne sur les objectifs de défense du monde du travail, en premier lieu sur la lutte pour l’augmentation générale des salaires et revenus, alors que l’inflation fait des ravages sur le niveau de vie des couches laborieuses, et aussi sur le plein emploi, l’interdiction des licenciements et le partage du travail entre tous sans perte de salaire, alors que les plans de restructuration et les licenciements sont déjà programmés (notamment dans le secteur de l’automobile). Bien sûr aussi contre les plans scélérats de dégradation des retraites et des allocations de chômage. L’unification des luttes, qui ces derniers mois n’ont pas manqué mais sont restées éparses, isolées les unes des autres, est à l’ordre du jour.

C’est sur ce terrain que nous pouvons et devons tenter de rassembler tous ceux qui ne veulent pas subir encore cinq ans de régression sociale, dont beaucoup ont apprécié les discours de Philippe Poutou ou Nathalie Arthaud, même s’ils ont souvent préféré voter Mélenchon en croyant ce vote utile. C’est sur ce terrain que nous devons nous adresser à celles et ceux qui, faute de mieux, peuvent se laisser bercer par les discours de la FI, ou même ont pu voter au second tour Marine Le Pen pour désavouer Macron. Car ceux-là existent aussi dans le monde ouvrier, et jusque dans les couches populaires les plus exploitées. Malgré le racisme affiché de l’extrême droite, un vote massif pour Mélenchon au premier tour de la présidentielle aux Antilles a été suivi par un vote spectaculaire en faveur de Marine Le Pen au second (plus de la moitié des inscrits n’ayant voté ni au premier ni au second tour).

Face à la tentative de résurrection d’une gauche gouvernementale, morte de ses multiples trahisons, c’est un parti révolutionnaire de la classe ouvrière que nous devons construire, un parti non de gouvernement mais de contestation de la société capitaliste, de ses injustices et de ses guerres. Qui ne se construira que dans les luttes, à condition que tous les militants d’extrême gauche s’y attellent au lieu de courir derrière des Mélenchon. Utopique ? Non. Surtout dans la période de chaos économique et de guerre (qui n’est pas due qu’à la folie criminelle d’un Poutine mais à une concurrence inter-impérialiste pour les richesses du monde, dont le gaz et le pétrole). De sacrés combats sont devant nous, pour lesquels nous avons besoin d’autre chose que de mirages de gauche.

Le 7 mai 2022, Olivier Belin


[1Cf. la Tribune de la Fraction l’Étincelle (« Mélenchon ou Poutou, il faut choisir »), publiée dans l’Anticapitaliste no 613, du 28 avril 2022, en page 10, et sur le site de Convergences révolutionnaires.

[2Élections législatives : déclaration du Conseil politique national du NPA du 5/05/2022 : https://nouveaupartianticapitaliste... 

Mots-clés : | | | | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !