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1981-1984 : les lendemains qui déchantent

20 mai 2021 Article Politique

« À monsieur Giscard d’Estaing que je remercie de son message, j’adresse les vœux que je dois à l’homme qui, pendant sept ans, a dirigé la France » déclarait Mitterrand après l’annonce des résultats le faisant président. « Au-delà des luttes politiques, et de nos contradictions, c’est à l’histoire qu’il appartient maintenant de juger chacun de nos actes. Merci !  »

Alors allons-y pour le jugement de l’histoire.

C’est presque devenu un lieu commun que de prétendre que la gauche au pouvoir en 1981 avait commencé à « changer la vie », comme le proclamait la campagne présidentielle de Mitterrand, pour trahir ses promesses et son programme – ou se résigner au réalisme économique, c’est selon – à partir de 1983. Parmi les plus acharnés à défendre ce point de vue se comptent les premiers promoteurs de cette légende, les dirigeants du PCF. En réalité, il n’en est rien, car, dès sa mise en place après les élections législatives et la nomination de quatre ministres communistes, le gouvernement Mauroy gouverna en faveur de la bourgeoisie, et non des travailleurs.

Des mesures qui ne coûtent pas grand-chose au patronat

Certes, quelques mesures progressistes furent adoptées, comme la création de centres d’IVG dans les hôpitaux, l’inscription dans la loi de l’égalité salariale entre les hommes et les femmes, et la plus connue, l’abolition de la peine de mort. Ces mesures, pas toujours suivies d’effets probants (on attend toujours l’égalité des salaires entre les sexes !), avaient pour caractéristique commune de ne rien coûter au patronat.

En juin 1981, le gouvernement décréta une hausse de 10 % du smic. Cette augmentation peut paraître importante aujourd’hui, mais il faut se souvenir qu’à l’époque 5 % seulement des travailleurs étaient payés au salaire minimum et, surtout, que l’inflation montait à 13 %, puis 10 % les deux années suivantes. Il en sera de même des revalorisations du minimum vieillesse et des allocations familiales : la hausse des prix va vite les absorber. Autant dire que ça n’a « changé la vie » de personne. D’autant que, dès juillet 1982, Mauroy décréta le « blocage des prix [bidon] et des salaires [effectif, lui !] », une des premières attaques ouvertes contre le niveau de vie des travailleurs.

Début 1982 paraissaient les ordonnances sur les 39 heures et la cinquième semaine de congés payés. Celles-ci prévoyaient de baisser les salaires (40e heure non payée), accordaient l’annualisation du temps de travail, une vieille revendication patronale, et laissaient leur application se décider localement, au gré des rapports de force dans les entreprises, ce qui ouvrait la porte à la remise en cause des avantages acquis (pause casse-croûte, jours d’ancienneté, etc.). L’indignation des travailleurs sera immédiate. Ce qui conduira le ministre du Travail, Auroux, à déclarer, du haut de sa morgue et de son mépris de politicien socialiste : « Nous traversons une crise durable, et la France ne doit devenir ni un bureau d’aide sociale, ni un guichet de loisirs. » Mais la colère sera trop forte et en quelques jours, des dizaines de grèves éclatèrent dans les usines, menaçant de s’étendre encore. Gouvernement et patrons prirent peur, une peur salutaire, car finalement… les 39 heures seront bien payées 40, on ne touchera pas aux avantages acquis et le patronat devra attendre le début du 21e siècle, et un autre gouvernement de gauche à participation communiste, pour obtenir l’annualisation et la flexibilité (lois Aubry sur les 35 heures).

Le 1er avril 1983 est accordée la retraite à 60 ans, revendication syndicale ancienne remise en cause aujourd’hui. Mais là aussi, il faut se rappeler la situation : les patrons cherchaient alors à se débarrasser des travailleurs les plus âgés, moins productifs, les systèmes de « pré-retraites » s’étaient multipliés et les caisses étaient largement excédentaires. Cette mesure n’a pas coûté grand-chose au patronat et l’a aidé à rajeunir sa main-d’œuvre.

Des attaques contre les travailleurs

Le gouvernement Mauroy poursuivit la nationalisation du système bancaire et du crédit. Furent également nationalisées cinq des plus grandes entreprises de l’époque. Mesures « de gauche » ? N’exagérons rien : Mauroy n’a fait que suivre les traces de De Gaulle, qui en avait déjà nationalisé une bonne partie au sortir de la guerre. Mais bien une manne pour les actionnaires ! Royalement indemnisés, ceux-ci virent leurs capitaux dégagés d’entreprises souvent peu performantes et purent réinvestir – ou spéculer – à leur guise tandis que l’État, nouveau propriétaire, se chargea de les « rentabiliser », à coups de fermetures et de licenciements.

La sidérurgie fut une illustration parfaite de ce « sale boulot », pour reprendre une expression du Premier ministre, Mauroy, à cette occasion. En février 1982, le gouvernement acheva la nationalisation de la sidérurgie déjà entamée par le gouvernement de droite précédent. En juin de la même année tomba l’annonce d’un premier plan de 12 000 licenciements, moins de deux ans plus tard, en mars 1984, ce seront 21 000 suppressions de postes. La grève s’installa dans le Nord et en Lorraine où de nombreuses villes furent paralysées. Le 13 avril 1984, 50 000 sidérurgistes manifestèrent à Paris. Et, pendant que Georges Marchais, secrétaire général du PCF, marchait aux côtés des manifestants, les ministres communistes restaient à leur poste sans broncher. Et moins d’un mois plus tard, les députés du PCF votaient la confiance au gouvernement à l’Assemblée !

L’exemple de la sidérurgie vaut pour l’automobile, la construction navale ou encore le charbon, malgré des ripostes parfois massives et déterminées. Mais toujours, le gouvernement a combattu les travailleurs, comme en 1983, par exemple, où le groupe Peugeot annonça le licenciement de 2905 ouvriers dans l’usine Talbot à Poissy. Les ouvriers se mirent en grève et occupaient l’usine quand le gouvernement envoya les CRS pour les expulser. Le Premier ministre parla à cette occasion de « grève des ayatollahs » au prétexte que de nombreux grévistes étaient d’origine nord-africaine et le ministre de l’Emploi, Jack Ralite, du PCF, qui avait négocié l’accord avec Peugeot pour le gouvernement, entérina 1905 licenciements. Cet accord était un « effort pour une solution humaine » estima-t-il, tenant pour des « acquis intéressants » les quelques promesses de formation qu’il contenait pour les licenciés. Ce même Jack Ralite, précédemment ministre de la Santé, fut d’ailleurs l’« inventeur » du forfait hospitalier, qui n’existait pas avant 1983…

Le nombre de chômeurs passa de 1,5 à 2,3 millions entre 1980 et 1984, soit une hausse de 50 % ! Des régions entières furent dévastées. C’est de cette période – et grâce à la politique d’un gouvernement PS-PCF – que date l’apparition d’un nouveau mot dans le vocabulaire : les « nouveaux pauvres ».

Des répercussions politiques

Et ce fut finalement un banal revers électoral qui décida la direction du PCF à ne pas rejoindre le nouveau gouvernement Fabius en juillet 1984. Sa liste étant passée de 20 % à 11 % des voix entre 1979 et 1984, il mit fin au gouvernement PS-PCF pour tenter de regagner le terrain électoral perdu.

Ces trois années de gouvernement avec participation du PCF virent également l’émergence du Front national. Groupuscule d’extrême droite parmi d’autres, après les 0,75 % des voix obtenues par Le Pen à l’élection présidentielle de 1974, il comptait 270 adhérents en 1980. Ce fut la politique de la gauche au gouvernement, veule devant le grand capital et dure avec les pauvres, qui lui mit le pied à l’étrier. Aux cantonales de 1982, il dépassa les 10 % dans plusieurs endroits, atteignit 31 % aux municipales à Dreux en 1983 et obtint presque 11 % (le score du PCF) aux européennes de 1984.

Ainsi ces trois années d’union de la gauche contribuèrent à démoraliser profondément toute une partie des classes populaires et à déconsidérer les idées socialistes et communistes dont ces partis se réclamaient indûment. Explosion du chômage, développement de la misère, installation durable du Front national et de ses idées nauséabondes qui, aujourd’hui, contaminent toute la société : un fameux bilan !

Michel Grandry

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