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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 70, septembre 2010 > DOSSIER : Chine, un capitalisme du XXI° siècle

DOSSIER : Chine, un capitalisme du XXI° siècle

Les riches à l’ombre du Parti

Mis en ligne le 23 septembre 2010 Convergences Monde

Selon le magazine Forbes, qui publie tous les ans ses classements des plus grandes fortunes mondiales, il y aurait en Chine, pour l’année 2009, plus de 130 milliardaires en dollars, contre 101 en 2008. Toujours selon Forbes, la richesse des 400 premières grandes fortunes chinoises serait passée en un an de 173 à 314 milliards de dollars. Ces ultra-privilégiés n’hésitent pas à étaler leur richesse, à la dépenser en produits de luxe, se hissant ainsi à la deuxième place mondiale derrière les Japonais. Et, à côté d’eux, toute une classe de moyens ou plus petits bourgeois vit aujourd’hui grassement et avec ostentation en Chine, s’efforçant de se hisser au niveau de ses homologues des puissances occidentales. Combien sont-ils à disposer de telles capacités de consommation ? Ils seraient 60 millions à avoir un revenu suffisant pour acquérir des biens de consommation importés [1]. Rapporté à la population totale, c’est peu, mais assez pour faire de la Chine un important marché : elle est ainsi devenue en 2009 le premier marché automobile mondial avec plus de 10 millions de voitures particulières vendues. Autre signe de richesse, le gouvernement a décidé dernièrement de restreindre le crédit en demandant aux banques de ne plus faire de prêts hypothécaires aux personnes achetant un troisième logement [2], afin de limiter la spéculation immobilière, les prix ne cessant de monter vertigineusement ainsi que le nombre des nouveaux chantiers. L’importation de vins fins ou produits de luxe est en pleine croissance et le tourisme à l’étranger dans les hôtels haut de gamme bat son plein. Des fonds spéculatifs de placements de capitaux se développent, il y en aurait déjà quatre ou cinq à Shanghai [3]. Le nombre des privilégiés, bénéficiaires et soutiens potentiels du régime, est encore en plein développement.

S’enrichir sous les auspices de Mao

Cet enrichissement est non seulement toléré, mais justifié par le pouvoir en place. Selon la formule de Deng Xiaoping, qui a initié en 1978 les réformes destinées à lancer « l’économie socialiste de marché », certains vont « s’enrichir d’abord » avant que l’ensemble de la société chinoise puisse connaître la prospérité. Rouler en Porsche et vivre dans des appartements de luxe est désormais légitime, car préfigurant le développement de la Chine tout entière. Le Parti communiste chinois justifie le cours actuel par la théorie des « trois représentativités » : cette théorie officielle, développée à la fin des années 1990 par le secrétaire du parti Jiang Zemin, affirme la nécessité de donner un pouvoir de représentation à trois catégories sociales : le peuple, les intellectuels, et, nouveauté, les milieux d’affaires. De plus en plus d’hommes d’affaires sont nommés à l’Assemblée nationale populaire et, en 2006, 40 % des patrons d’entreprises privées et individuelles étaient membres du Parti [4].

Un virage à 180 degrés, après des décennies de maoïsme ? Pas vraiment. Tout en étant nouvelle, cette politique vis-à-vis de la bourgeoisie et du capitalisme ne représente pas une négation du passé. Sous Mao, la rupture avec les capitalistes n’a été ni immédiate, ni complète. C’est aussi ce qui explique la rapidité de la renaissance du secteur privé à partir de 1978. (Voir l’article : Soixante ans de pouvoir dit « communiste ».) En 1979, pour inciter les capitalistes à réinvestir, le gouvernement leur a remboursé l’arriéré des dividendes dont le paiement avait été suspendu depuis la Révolution cultu­relle : en un an, l’équivalent de 600 millions de dollars ont été versés pour indemniser les anciens bourgeois [5]. Le retour des capitalistes de la diaspora, qui avaient émigré à Hong Kong et ailleurs, fut encouragé.

Les zones grises du capitalisme

Quelle est actuellement l’importance de cette bourgeoisie nationale ? Pour l’évaluer, on peut tenter de différencier capitaux nationaux et internationaux. L’arrivée de capitaux étrangers a été fortement encouragée par le gouvernement, au gré des réformes. L’importance des investissements directs étrangers (IDE) est souvent évoquée dans le développement de la Chine, mais il n’est pas si simple d’identifier l’origine réelle des capitaux : les privilèges (avantages fiscaux, accès à certains secteurs d’activité) accordés aux investisseurs étrangers ont incité les entrepreneurs chinois à exporter clandestinement leurs capitaux, en transitant par Hong Kong, pour ensuite les réimporter. De nombreux « chapeaux étrangers » coiffent ainsi des entreprises bien chinoises. Beaucoup d’investisseurs font aussi partie de la diaspora chinoise : en 2005, sur un flux de 60 milliards de dollars d’IDE, un tiers provenait de Hong Kong et de Taiwan [6]. Le même flou règne entre secteur public et secteur privé. De nombreuses entreprises privées ont choisi d’être enregistrées comme collectives (on dit qu’elles portent un « chapeau rouge ») pour faciliter l’accès au crédit, majoritairement distribué par des banques publiques, favorisant le secteur public. Ces « chapeaux rouges » permettent aussi de bénéficier plus facilement du soutien des autorités. Sous le « socialisme de marché » revendiqué par le gouvernement chinois, l’ascension des capitalistes est étroitement liée à l’État. Une entreprise privée ne peut se développer sans le soutien des autorités politiques. Les bonnes relations que les grands patrons du secteur privé ont su établir avec les hiérarchies administratives jouent un rôle essentiel dans leur réussite. Surtout, une majorité de capitalistes sont issus des rangs mêmes de l’appareil d’État, à travers le processus de privatisation en cours. Dans les années 1990, alors que la réforme du secteur public s’accélérait, beaucoup de dirigeants d’entreprises d’État et de fonctionnaires locaux sont devenus propriétaires des nouvelles PME privatisées. Des cadres ont également pu mettre la société publique qu’ils dirigeaient en difficulté, en créant des filiales qui recueillaient tous les bénéfices du groupe au détriment de la maison mère. Le gouvernement a, pour l’instant, fait le choix de se débarrasser des petites entreprises du secteur d’État, qui se sont donc retrouvées aux mains de cadres locaux, et de garder son contrôle sur les plus grandes. Ainsi les plus grandes entreprises restent publiques : la majorité des 37 sociétés chinoises du classement 2009 des 500 premiers groupes mondiaux établi par le magazine Fortune, sont publiques. Mais de nombreuses sociétés de droit public sont en réalité appropriées par leurs dirigeants. Ces grandes sociétés du secteur d’État sont fréquemment contrôlées par des dynasties familiales au sommet desquelles se trouvent les plus hauts dignitaires du Parti Communiste. Il existe ainsi une véritable symbiose entre l’appartenance au Parti et la réussite sociale.

Un capitalisme sauvage

Pour les investisseurs issus de la diaspora comme pour les nouveaux chefs d’entreprise issus de la bureaucratie d’État, la carte de membre du Parti ou le poste de député est donc un sésame indispensable. Mais cette dépendance les met aussi à la merci de l’arbitraire administratif : payer les pots de vin attendus ne les met pas toujours à l’abri d’une chute brutale. Par exemple, le gestionnaire (et réel propriétaire) d’une entreprise à « chapeau rouge » peut être condamné pour détournement de fonds publics lorsqu’il utilise les revenus tirés de l’entreprise pour son usage personnel. Le flou régnant entre secteur public et secteur privé, tout comme l’imprécision du statut des entreprises privées (l’inviolabilité de la propriété privée a été inscrite dans la constitution en 2004, mais il a fallu trois ans pour que soit votée par l’Assemblée nationale populaire la loi en précisant les modalités d’application [7]) fragilisent les entrepreneurs. La situation des entrepreneurs privés connaît donc une forte instabilité : en 2006, Forbes a éliminé de sa liste des « Cent hommes d’affaires les plus riches » près du tiers des noms sélectionnés l’année précédente. Le gouvernement chinois encourage ouvertement l’épanouissement du capitalisme en Chine, dans la mesure où il tire sa légitimité de la croissance économique actuelle. Mais, à l’inverse, face aux inégalités criantes qui se développent à travers le pays et à la colère sociale qu’elles peuvent susciter parmi la population pauvre, il lui arrive aussi de faire tomber des têtes, de manière spectaculaire, pour jouer sur tous les tableaux. En mai 2010, le magnat de l’électronique Huang Gangyu, fondateur de Gome, première chaîne chinoise de matériel électrique et électronique, a ainsi été condamné à 14 ans de prison pour corruption [8].

Le pendant de ces incertitudes pour les capitalistes chinois est la violence que revêt la recherche du profit : dans certaines petites entreprises, ouvriers détenus de force, privés de salaire et battus à mort quand ils tentent de s’échapper, mines de charbon aux galeries dépourvues de charpentes et de ventilation, produits défectueux, frelatés et parfois dangereux, comme ce lait en poudre qui n’avait que l’apparence du lait, dépourvu de tout élément nutritif, et a entraîné la mort de nourrissons [9].

Lydie GRIMAL


État et capitalisme

En Chine, l’État semble omniprésent dans l’économie : c’est par une politique très volontariste que le capitalisme s’y développe. Les liens entre business et bureaucratie « communiste » sont souvent présentés comme une originalité. Mais, hormis le fait que le régime dictatorial se pare du drapeau rouge pour organiser l’exploitation forcenée de la classe ouvrière, le fait que le capitalisme puisse s’épanouir sous contrôle étatique est loin d’être une nouveauté. Dans les pays anciennement industrialisés, l’impulsion est venue d’en haut, de manière très centralisée et autoritaire : du mercantilisme de Colbert, dans la France de Louis XIV, au protectionnisme de Bismarck dans l’Allemagne de la fin du XIX°, les exemples ne manquent pas. En Asie, l’ère Meiji (1868-1912) a vu l’entrée volontaire et organisée du Japon dans l’ère industrielle : abolition de la classe guerrière des samouraïs, dont bon nombre se sont reconvertis dans le monde des affaires et ont été placés à la tête d’entreprises créées par le pouvoir impérial, développement de la marine et des chemins de fer, création d’une monnaie étatique, le yen, constitution de conglomérats comme Mitsubishi… La Corée du Sud présente un autre exemple asiatique, plus récent, du rôle de l’État dans le développement économique. Sous la dictature du président Park Chung Hee, de 1962 à la fin des années 1970, c’est l’État qui a défini les grandes orientations stratégiques de la croissance de l’économie coréenne. La planification de l’économie visait à réduire la dépendance extérieure, en dotant la Corée du Sud de puissants secteurs d’activité, comme la construction navale. Des groupes industriels puissants, tels que Hyundaï, Daewoo ou Samsung sont aussi les bénéficiaires de cette politique étatique. En Chine, cette volonté de développement économique, pour faire du pays une grande puissance en Asie, n’est par ailleurs pas nouvelle. Elle a d’abord été tentée par les empereurs au XIX° siècle puis, à partir de 1911, par le régime nationaliste du Guomindang. Mais ce n’est qu’avec le régime de Mao et de ses héritiers actuels que l’État a acquis une emprise suffisante pour parvenir à contrôler le pays tout entier.

L. G.


[1Jean-Louis Rocca, Une sociologie de la Chine, 2010, p 66.

[2Le Figaro, 5 août 2010 : « La Chine prend des mesures contre la bulle immobilière »

[3Le Monde, 30 avril 2010 : « De Shanghai aux îles Caïmans », Claire Gatinois.

[4Jean-Louis Rocca, Une sociologie de la Chine, 2010, p.40.

[5Marie-Claire Bergère, Capitalismes et capitalistes en Chine, 2007, p. 307.

[6Bruno Astarian, Luttes de classes dans la Chine des réformes, 2009, p.28.

[7Marie-Claire Bergère, op. cit., p. 285.

[8« La répression de la corruption doit trouver un juste milieu », Le Monde, 19 mai 2010.

[9Marie-Claire Bergère, op.cit., p.283.

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