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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 70, septembre 2010 > DOSSIER : Chine, un capitalisme du XXI° siècle

DOSSIER : Chine, un capitalisme du XXI° siècle

Crise mondiale : la croissance chinoise a plié, mais n’a pas rompu

Mis en ligne le 23 septembre 2010 Convergences Monde

La crise a eu des effets quelque peu différents sur les économies émergentes et celles des pays développés où elle a démarré. Tous en ont subi les conséquences, même si la croissance n’a connu qu’une pause relativement courte pour certains.

L’économie chinoise n’a pas souffert, contrairement à celles d’Afrique par exemple, de la chute des cours des matières premières et des ressources énergétiques liée à la crise. Au contraire, elle en a profité puisqu’elle en est importatrice nette, la plus grande importatrice du monde d’ailleurs. Elle n’a jusqu’à maintenant également que relativement peu souffert, contrairement aux pays d’Europe centrale et orientale par exemple, de l’effondrement des flux de capitaux extérieurs (qui ont reflué vers les placements dans les pays les plus puissants et les plus développés, plus sûrs pour les investisseurs). Pour son plan de relance, la Chine a pu puiser dans ses propres capitaux afin de remplacer ceux qui ne viennent plus de l’extérieur. Elle est elle-même, depuis plus de dix ans, un des plus grands exportateurs nets de capitaux du monde, puisque les autorités chinoises placent une grande partie des excédents financiers acquis grâce aux exportations en actifs émis dans les pays développés, notamment les titres de la dette publique américaine.

En revanche, ce que les autorités et la bourgeoisie chinoises pouvaient craindre, c’est un recul brutal des exportations. Il a effectivement eu lieu. Entre l’été 2008 et l’été 2009, les exportations ont chuté de 25 % en dollars, l’excédent chinois est passé de 11 % du PIB en 2007 à moins de 8 % en 2009 selon le FMI. L’année 2009 a été terrible pour des millions de travailleurs, mis au chômage dans des industries d’exportation, ou renvoyés dans leurs campagnes dans le cas des travailleurs migrants. Les 25 millions de jeunes et de travailleurs migrants qui arrivent chaque année sur le marché du travail n’ont pu trouver d’emploi, le chômage a brutalement enflé dans les grandes villes du pays, des grèves ont d’ailleurs éclaté dans des entreprises exportatrices quand des ouvriers ont appris leur renvoi, alors qu’ils n’avaient pas même reçu leurs derniers salaires. Pourtant, les exportations ont repris assez vite leur expansion : en juillet 2010 les exportations ont atteint de nouveaux records (145 milliards de dollars pour ce seul mois, + 38 % par rapport au creux de juillet 2009. L’État chinois a par ailleurs tenté de suppléer au recul des exportations de 2009 par un plan de relance massif de près de 600 milliards de dollars (8 % du PIB sur deux ans !), sans compter les interventions des gouvernements locaux et des administrations régionales. Finalement, la croissance de l’économie a été tout de même, au moins officiellement, de 8,7 % en 2009 et, en 2010, elle semble repartie à un rythme de 10 % ! Loin de ce qui se passe dans les pays développés et la majorité des pays pauvres de la planète…

Du coup, non seulement l’économie chinoise n’a pas brutalement reculé mais, comme elle a maintenu un taux de croissance élevé alors que les économies des pays développés stagnaient voire régressaient, elle a pour l’instant gagné en puissance relative à la faveur de cette crise.

On est donc bien loin d’une croissance chinoise qui serait d’une telle dépendance à l’égard des évolutions économiques des pays développés qu’elle pourrait être brutalement annihilée, en étant asphyxiée par un reflux brutal des capitaux étrangers (comme cela s’était passé dans les années 1990 : pour le Mexique en 1994, les pays asiatiques hors Chine et Japon en 1997, la Russie et le Brésil en 1998) ou par un effondrement des exportations.

D’un côté, le capitalisme chinois a aussi son propre dynamisme intérieur et, contrairement aux premières années du décollage économique, dans les années 1980 et le début des années 1990, il ne dépend plus, pour l’essentiel, des capitaux étrangers pour financer ses investissements.

D’un autre côté, il est fermement ancré au cœur de l’économie mondiale, il en subit les fluctuations et, en même temps, il ne peut être brutalement marginalisé, comme l’ont été dans le passé d’autres pays vivant un prétendu « miracle économique ».

De ce point de vue, la polémique régulièrement relancée dans les milieux politiques américains contre la supposée sous-évaluation du yuan ou la prétendue nécessité d’envisager des mesures protectionnistes contre les importations chinoises, est très éclairante… dans la mesure où elle n’a pour l’instant débouché sur rien de concret. L’État américain, qui fait face à un déficit commercial abyssal avec la Chine, n’a pas tenté réellement de faire payer la crise à la Chine en s’affrontant sérieusement au gouvernement chinois sur la question du taux de change entre le yuan et le dollar, ou en décidant des taxes ou des quotas contre les marchandises chinoises. Car une telle épreuve de force serait bien périlleuse… et surtout contraire à toute la logique dans laquelle les grandes entreprises et les récentes administrations américaines se sont engouffrées depuis déjà plusieurs décennies : importer des biens de consommation chinois à bas prix pour d’autant mieux comprimer les salaires des travailleurs américains, faire fabriquer à bas coûts en Chine de plus en plus de productions des multinationales américaines, et financer des dettes de plus en plus gigantesques en faisant appel à de l’argent chinois. Loin de vouloir brusquer les autorités chinoises, toutes les puissances développées de la planète ont d’ailleurs au contraire consenti davantage de transferts technologiques pour obtenir des contrats de vente d’avions, de trains à grande vitesse, de centrales nucléaires, etc.

Sans oublier que l’État chinois ne manque pas de moyens financiers et politiques, pour tenter de mener des politiques « anticrise » de grande ampleur sur son territoire. On l’a vu avec son plan de relance massif adopté en 2009 pour doper provisoirement son économie et empêcher une dépression véritable.

Des contradictions au sein du peuple… et de la croissance

Pour autant, la crise est aussi un révélateur des difficultés, des contradictions même, que doit affronter le capitalisme chinois, et qui pèsent sur son avenir.

Outre qu’il souffre des mêmes maux que ceux des pays impérialistes – bulles spéculatives immobilières, banques grevées de créances pourries, endettement sans précédent des autorités publiques à tous les niveaux, etc. – le gouvernement du pays lui-même, à l’unisson d’ailleurs d’une foule d’économistes et des responsables de la Banque mondiale et du FMI, ne cesse de déclarer que la Chine devrait tôt ou tard changer de « modèle de croissance ». La croissance chinoise repose en effet en très large partie sur les exportations. Leur part dans l’ensemble de la richesse produite est même exceptionnelle, surtout pour un si grand pays (40 % du PIB, quatre fois plus qu’un pays comme la France). Ces exportations sont avant tout le fait d’industries d’assemblage, fondées sur une main d’œuvre terriblement exploitée, et en elles-mêmes peu profitables (l’activité sur le sol chinois produit peu de valeur ajoutée, celle-ci va plutôt à la conception, aux composants de haute-technologie et à la commercialisation, qui sont plutôt le fait des entreprises étrangères clientes, donneuses d’ordre ou directement implantées sur le sol chinois). La continuation encore durable d’une telle croissance supposerait que les marchés des pays riches continuent d’absorber toujours plus de produits chinois, consentent des déficits commerciaux toujours plus importants, que ces pays s’endettent toujours plus pour financer ces déficits, ou encore que les multinationales étrangères qui sous-traitent ou délocalisent leurs productions en Chine le fassent indéfiniment, plutôt que chercher à s’implanter aussi dans d’autres pays riches… en travailleurs très pauvres. Ou encore que les débouchés pour les marchandises chinoises s’étendent à grande échelle dans les pays dits du Sud. Cela n’a rien d’évident. De façon générale, cette croissance par les exportations de produits bon marché ne serait pas durable, car à la fois incapable de faire progresser les autres secteurs de l’économie chinoise, et pas indéfiniment acceptable par les économies du reste du monde.

Les autorités chinoises disent donc appeler de leurs vœux une nouvelle croissance pour la Chine. Il s’agirait de substituer peu à peu à l’actuelle croissance tirée par des exportations de produits à bas prix, une croissance tirée par la consommation intérieure. Officiellement, en Chine, cela a même un nom : le « développement harmonieux », programme officiel du président Hu Jintao... depuis son accession au pouvoir en 2003. Cela passerait par une part des salaires plus élevée dans la richesse produite – à remarquer que, depuis la déclaration de Hu Jintao, la part des salaires a baissé ! –, moins d’inégalités sociales pour que la consommation se développe très largement au-delà de la minorité de 60 millions de Chinois capables aujourd’hui de consommer « à l’occidentale », un développement de la protection sociale et des infrastructures sociales, de logement ou d’éducation, qui permettrait à une partie conséquente de la population chinoise de moins épargner (pour éduquer ses enfants, se loger ou ne pas crever de faim en vieillissant) et davantage consommer. Du coup, cerise sur le gâteau, une des plus grandes aberrations du fonctionnement actuel du capitalisme mondial se résorberait quelque peu : l’argent chinois (de l’épargne et des excédents commerciaux) servirait davantage à financer le développement de ce pays encore très pauvre qu’à aller financer la croissance de pays infiniment plus développés comme les États-Unis. Joli scénario, peut-être. Mais, dans une économie dominée par la loi du profit, aucun problème n’est vraiment ainsi posé, débattu, affronté collectivement et rationnellement, bien sûr. Pour le compte de qui d’ailleurs ? En Chine, la classe au pouvoir (des millions de capitalistes et de grands bureaucrates) jouit depuis maintenant trois décennies d’un enrichissement effréné, fondé essentiellement sur un seul grand atout : une immense armée de travailleurs aux salaires et aux conditions de travail misérables. Un atout bien tangible qui, pour eux, a fait davantage ses preuves... que les rêves d’un capitalisme (pardon d’un socialisme) avancé, fondé sur la consommation de masse. Or il est tout à fait contradictoire avec l’espoir d’une croissance par une consommation de masse ressemblant (très) progressivement à celle des pays riches.

Le plan de relance du gouvernement chinois est lui-même révélateur de cette vraie priorité : sous le vernis d’annonces encore très fumeuses sur le développement de la protection sociale, les despotes soi-disant éclairés de Pékin ont attribué la plus grande partie des fonds non à l’encouragement à la consommation, mais aux infrastructures et aux aides aux entreprises, pour renforcer encore la machine industrielle à exporter. Y compris dans des secteurs comme l’acier, alors que la Chine en produit déjà 660 millions de tonnes par an, pour une consommation intérieure de 470 millions…

Cela ne signifie certes pas que le capitalisme chinois ne saurait continuer encore longtemps son expansion, ni que cet immense pays, au moins une partie importante de sa population, serait condamné à ne plus progresser dans son rattrapage des pays développés. Mais rien ne permet aujourd’hui encore de l’affirmer avec certitude et, si c’était le cas, de dire quel en serait le prix à payer pour les travailleurs.

Bernard RUDELLI

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