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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 24, novembre-décembre 2002 > DOSSIER : Pétrole : ces trusts qui saignent la planète

DOSSIER : Pétrole : ces trusts qui saignent la planète

Les « majors » sont toujours là

Mis en ligne le 22 novembre 2002 Convergences Société

En 1950, la part des réserves mondiales de pétrole détenue par les sept « majors [1] », ces compagnies pétrolières géantes1 basées aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, est de 98 %. Dans les années 1990, les mêmes (ramenées à six et aujourd’hui cinq2) [2]n’en détiennent plus que 5 %. Dans le même temps, dans les pays exportateurs (d’anciennes colonies souvent), des compagnies sont apparues, qui exploitent aujourd’hui une proportion considérable des ressources. Pourtant, malgré cette apparente déconcentration de l’industrie pétrolière, les compagnies des pays impérialistes n’ont rien perdu de leur contrôle de ce secteur, pièce maîtresse de la machine capitaliste.

Au sortir de l’époque coloniale, l’industrie pétrolière est très fortement intégrée : les compagnies contrôlent chacune l’ensemble du processus de production, de la prospection aux stations-service, en passant par le forage, le raffinage, le transport et le stockage. Dans ce secteur typiquement monopolistique, les prix du pétrole sont fixés par l’entente entre elles des majors (avec le soutien des Etats auxquels elles s’adossent), et des profits énormes rendus possibles par l’exploitation directe des gisements situés en pays colonisés ou dans des Etats auxquels une rente dérisoire est reversée. Les mouvements anti-coloniaux vont modifier les règles du jeu.

Changement dans les règles du jeu

Dans leur tentative d’émancipation les bourgeoisies colonisées, qui gagnent les unes après les autres leur indépendance politique, reprennent progressivement aux compagnies occidentales le contrôle des gisements de pétrole. En 1963, l’Algérie indépendante crée la SONATRACH ; en 1972, l’Irak nationalise l’Irak petroleum company et en 73 la Basrah petroleum ; entre 1972 et 1980, l’Arabie Saoudite rachète ses actifs à l’énorme Aramco (Arab and american company, consortium de majors américaines créé en 1936) ; l’Etat vénézuélien nationalise tous les avoirs de l’industrie pétrolière en 1976… En 1973, au moment du premier choc pétrolier, les majors ne contrôlent déjà plus que 18 % de la production hors « bloc de l’Est », et cette part va encore grandement diminuer.

Mais à cette période l’industrie pétrolière est largement scindée en trois activités : la production (« l’amont »), toujours plus contrôlée par les Etats producteurs ; à l’autre extrémité, le raffinage et la distribution (« l’aval »), qui restent entre les mains des grandes compagnies ; et au milieu, un secteur spéculatif, qui se développe rapidement dans l’espace ouvert entre les deux premiers, grâce à de nouveaux marchés boursiers dits « à terme » sur le marché « spot » (il s’agit de jouer sur l’évolution des prix entre la commande et la livraison du brut ; les noms sont évocateurs : « Russian roulette », « Boston bingo », « Littlebrook lotery »….).

Au milieu des années 70, pour tenter de prendre le contrôle des prix, l’arme de l’OPEP, c’est de pouvoir jouer sur la quantité de brut extrait : en s’imposant des quotas, ces pays espèrent arriver à maintenir les cours. Cet atout, qui semble décisif, s’avère en fait dérisoire pour changer le rapport de forces avec les trusts impérialistes. Ce qui permet aux majors de conserver la main sur l’industrie mondiale du pétrole est justement le marché né de la perte de leur position hégémonique sur l’ensemble du processus de production. Sur ce marché, initialement destiné à permettre aux compagnies un simple approvisionnement additionnel à celui garanti par les contrats avec les pays producteurs, les cours sont fixés par la loi de l’offre et la demande. Pour déjouer la politique des quotas de l’OPEP, les compagnies se fournissent alors de plus en plus sur le marché spot. Et les Etats producteurs suivent, l’alimentant eux-mêmes de plus en plus, qu’ils soient ou non membres de l’OPEP, quitte à enfreindre les décisions de l’organisation.

La politique de prix volontariste de l’OPEP, minée par les désaccords entre ses membres, est ainsi rapidement vaincue par la concurrence du « marché libre ». Les prix auxquels même l’OPEP doit se plier sont fixés par la spéculation (bien que le marché spot ne concerne toujours qu’une part assez marginale de la production mondiale, de l’ordre de 20 %). Ainsi, apparemment les trusts impérialistes de l’industrie pétrolière n’ont plus la main sur les robinets ; mais ils restent en position dominante sur le secteur, et si l’amont représente une activité raisonnablement rentable, l’aval l’est encore beaucoup plus.

Maintien de la domination des mêmes

L’évolution depuis cinquante ans du marché pétrolier et des rôles qu’y jouent respectivement les compagnies et les Etats producteurs, laisse ainsi voir l’ombre portée des évolutions politiques générales : fin de l’époque coloniale au sortir de la seconde guerre mondiale, tentatives d’émancipation des bourgeoisies colonisées avec leur indépendance, puis leur échec, qui a permis à l’impérialisme de vassaliser leur économie sans en être plus nominalement propriétaire. Depuis les années 80, l’industrie pétrolière s’est stabilisée dans cette configuration. Les grandes compagnies ont pu, pour des raisons stratégiques, se redéployer momentanément dans le secteur de la production (y compris parfois d’autres énergies concurrentes comme le gaz ou le charbon). Mais globalement la tendance a été au contraire à davantage de concentration encore sur l’aval, ou sur les secteurs du raffinage nécessitant une technologie poussée (où les trusts peuvent toujours prétendre à d’énormes surprofits monopolistiques), laissant aux compagnies des Etats producteurs l’activité bien moins fructueuse de la simple extraction.

Malgré la forte réduction de leur implication dans la production, les majors ont donc encore accru leur domination sur le secteur pétrolier. Elles ont pris un poids grandissant parmi les compagnies des pays impérialistes elles-mêmes, grâce à leur concentration. Une conséquence des chocs pétroliers des années 1970 est en effet le rachat aux Etats-Unis de 43 des 62 plus grandes firmes pétrolières, entre 1979 et 1989. Nouveau mouvement dix ans plus tard : en 1998, Exxon (2e mondiale) rachète Mobil (3e) et supplante l’ex-leader Shell ; en juillet 1999, TotalFina rachète Elf ; en octobre 2000, Chevron rachète Texaco… pour ne citer que les rachats les plus énormes (la presse qualifie l’absorption de Mobil par Exxon de « plus grosse fusion de l’histoire »). Fin 2001, les chiffres d’affaires et les bénéfices des cinq premiers groupes mondiaux étaient respectivement et dans l’ordre : ExxonMobil (232,7 milliards de dollars, pour 16,9 milliards de bénéfices), Royal Dutch/Shell (191,5 pour 13,1), BP Amoco (176 pour 14,2), TotalFinaElf (107 pour 6,28), et ChevronTexaco (103,1 pour 7,68). Pour donner un élément de comparaison, le budget de l’Etat français est de l’ordre de 230 milliards de dollars. Derrière les majors, on trouve des compagnies comme l’italienne ENI, l’espagnole Repsol, ou encore quelques indépendantes américaines, sans parler des compagnies des pays producteurs (qui, spécialisées dans l’extraction, tentent parfois de se développer dans le secteur aval). Parmi elles les compagnies russes comme Lukoil (d’Etat) et Ioukos (privée) qui tentent de se faire une place parmi les compagnies impérialistes en dehors du champ russe.

Benoît MARCHAND


[1A savoir : Esso (futur Exxon), Texaco, Mobil, Chevron, Gulf, américaines ; British Petroleum (BP), britannique, et Royal Dutch/SHELL, anglo-hollandaise ; auxquelles on associe en général la CFP (Compagnie française des pétroles, future Total).

[2ExxonMobil, Shell, BP Amoco, TotalFinaElf, et ChevronTexaco (Gulf ayant été racheté par Chevron).

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