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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 55, janvier-février 2008

Les FARC : des staliniens pourchassés par la terreur blanche aux seigneurs de guerre « anti-impérialistes »

Mis en ligne le 17 janvier 2008 Convergences Monde

La mobilisation du gouvernement français pour la libération d’Ingrid Betancourt et les dernières péripéties de la médiation d’Hugo Chávez pour la libération des otages détenus par les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), braquent les projecteurs médiatiques sur celles-ci, présentées généralement comme la cause de la violence en Colombie. Un seul chiffre permet de tordre le coup à cette idée : en 1999 selon un rapport de l’ONU, 73% des assassinats étaient imputables aux bandes paramilitaires anti-guérilla [1]. Faut-il pour autant voir dans les FARC une guérilla défendant, les armes à la main, les droits des plus pauvres ? Revenons sur leur histoire.

1947-1966 : les FARC, produits de la terreur blanche

Le 9 avril 1948, Jorge Eliécer Gaitan, ancien ministre et leader du parti libéral, promoteur de réformes sociales, notamment agraires, est assassiné à Bogota.. Son assassinat déclenche des émeutes. L’armée réprime. Des milliers de victimes. S’ouvre une décennie de terreur connue comme celle de « la Violencia » : 400 000 morts.

Bon nombre de militants trouvent refuge dans les campagnes. Des militants du petit Parti communiste de Colombie (PCC) organisent des groupes d’autodéfense armés dans les campagnes. Ce PCC stalinien, né en 1930, n’a jamais réussi à se développer massivement dans les villes, mais avait acquis un petit crédit dans certaines zones rurales.

Lorsqu’en 1958 la terreur cesse, des groupes communistes décident de maintenir leur implantation paysanne. Le PCC tente également de reprendre pied dans les villes. Sa ligne officielle affirme à partir de 1961 la « combinaison de toutes les formes de lutte ».

En 1964, sur injonction des USA et dans le cadre du plan militaire anti-guérillas LASO (Opération de sécurité en Amérique Latine) lancé suite à la révolution castriste à Cuba, le gouvernement colombien vient à bout de la « République libre de Marquetalia », une petite zone rurale au centre du pays.

Les forces rurales du PCC se réorganisent en une petite armée paysanne. Deux ans plus tard, en 1966, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) sont officiellement fondées, sous l’égide du PCC, comme, en quelque sorte, sa branche armée paysanne.

1966-1982 : une guérilla marginale

Sur un effectif du Parti Communiste estimé à 13 000 militants en 1966 (d’après le département d’État des USA), les FARC en comptent entre un et deux milliers. Pour la direction du PC, les FARC ne sont qu’une force d’appoint, un moyen de contrôler les noyaux d’autodéfense paysanne que les militants organisaient depuis la « Violencia ». Sa ligne reste celle des partis staliniens latino-américains : l’impossibilité d’une révolution ouvrière dans les pays sous-développés et l’alliance avec les partis démocrates bourgeois, au nom de la révolution par étapes.

Du coup, d’autres guérillas se constituent : l’ELN (Armée de libération de la Colombie) guévariste, l’EPL (Armée Populaire de Libération) maoïste, ou le M19 (Mouvement du 19 avril) populiste. Prônant explicitement la prise du pouvoir, ces groupes bénéficient plus que les FARC d’une certaine radicalisation dans la jeunesse étudiante.

Mais l’ensemble des guérillas reste marginal et tend même à décliner dans le courant des années 1970, une fois la vague d’enthousiasme de la jeunesse intellectuelle retombée. En 1975, le PC envisage même la démobilisation des FARC.

À partir de 1982 : De l’impôt révolutionnaire à la coca

En 1982, lors de leur 7e conférence, les FARC décident pourtant de passer à l’offensive. Elles annoncent un plan devant les amener au pouvoir en 8 ans.. En 1982, elles disposaient d’un quinzaine de « fronts » (l’unité de base de la guérilla) et d’un effectif total d’environ 2 000 combattants. Ce chiffre passe à une quarantaine de fronts et près de 8 000 combattants en 1990, pour atteindre plus de 60 fronts regroupant 17 000 guérilleros en 2000.

Plusieurs facteurs contribuent à expliquer ce regain de vitalité. À partir de 1977, la répression étatique contre les classes populaires se durcit à nouveau, notamment suite à la tentative du M19 de s’implanter dans les villes. D’où, quoiqu’à un degré moindre que dans les années 1950, un nouvel afflux militant vers les campagnes, en tous cas un regain de popularité pour les groupes combattants. Par ailleurs les guerres au Salvador, au Nicaragua et au Guatemala contribuent à redorer le blason « anti-impérialiste » des guérillas paysannes.

Surtout, les guérillas trouvent une nouvelle assise économique. Jusque-là, elles se contentaient de prélever un « impôt révolutionnaire » tout en réclamant des rançons en échange d’otages. Or le pays devient le premier producteur mondial de cocaïne durant les années 1980. Après une période d’hostilité de principe à la culture de la coca, les FARC décident de l’accepter et l’encouragent bientôt. La coca représenterait aujourd’hui leur première source de revenus (autour de 40%) [2]. Ces rentrées d’argent lui donnent accès au marché mondial de l’armement, et la guérilla peut passer à une échelle supérieure.

Naissance des paramilitaires

En même temps que des revenus inespérés, l’économie de la coca attire aux FARC l’hostilité des grands propriétaires terriens qui sont souvent des grands trusts impérialistes (comme Chiquita Brand, ex-United Fruits) et des narcotrafiquants établis qui mettent sur pied leurs propres groupes armés au début des années 1980. Bénéficiant de la passivité bienveillante, voire de la complicité active, des forces militaires officielles, ces groupes paramilitaires représenteraient aujourd’hui autour de 20 000 hommes.

Milices des trafiquants, ils sont aussi utilisés par les compagnies agro-alimentaires pour exproprier les petits paysans. Entre 1997 et 2003, 5 millions d’habitants ont été spoliés de leur terre par les paramilitaires afin d’implanter des palmiers à huile dans le cadre du développement des agrocarburants voulu par l’actuel pouvoir. Enfin, les paramilitaires sont l’instrument d’une politique sanglante de répression anti-syndicale. Un rapport d’Amnesty International fait état de «  2 245 homicides, 3 400 menaces et 138 disparitions forcées à l’encontre de syndicalistes entre janvier 1991 et décembre 2006 ».

Terrorisme d’État

À partir de 1982, l’attitude du gouvernement oscille entre velléités de négociation et répression. En 1984, le président Bétancur obtient une trêve dans la lutte armée en échange de mesures d’amnistie. La guérilla dépose les armes. L’Union Patriotique (UP) regroupant les principaux mouvements de guérilla et le PCC est fondée. Sur la base d’un programme de réforme modéré, et apparaissant surtout comme une alternative face aux deux partis, libéraux et conservateurs, qui se partagent le pouvoir depuis des décennies, l’UP obtient de petits succès lors d’élections locales en 1984 et 1985. Mais la trêve se révèle un piège. La répression s’abat. Les militants sortis de la clandestinité sont pourchassés et assassinés. 3000 morts entre 1985 et 1994.

Malgré des annonces régulières de négociations, la politique de l’État colombien consiste dès lors essentiellement dans la répression appuyée sur les paramilitaires. Il reçoit le soutien des USA qui lancent en août 2000 le « plan Colombie » : une aide de 5 milliards de dollars prétendument destinée à la lutte contre la drogue mais qui va surtout financer la lutte contre la guérilla.

Alors que le M19, l’EPL et une partie de l’ENL déposent les armes au cours des années 1990, les FARC les reprennent. C’est encore sur la base de la guerre totale contre les FARC que le président actuel, Alvaro Uribe, lié de longue date aux paramilitaires [3], a été élu en 2002.

Guérilleros ou seigneurs de guerre ?

L’évolution des FARC de petits groupes d’autodéfense en armée installée a eu des effets politiques. Elles se sont émancipées de la tutelle politique du PC suite à l’échec de l’Union patriotique. Si elles affichent encore de temps à autre un discours politique anti-impérialiste, l’activité des FARC consiste surtout à garder le contrôle de leurs territoires. La guérilla constitue en fait un mini appareil d’État, vivant sur le dos des populations paysannes en échange de sa « protection ». Les FARC ne sont certes pas la cause de la violence en Colombie, ni un simple groupe terroriste comme le prétendent les États-Unis ou l’Union Européenne. Mais elles n’incarnent pas non plus, en quoi que ce soit, une perspective pour la population pauvre de Colombie.

Leur forme actuelle de bandes contrôlant des régions entières, vivant de leurs ressources et de l’impôt paysan, illustre l’échec de la politique du PCC qui n’avait à offrir à ses militants que le choix entre le maquis et la gestion armée de zones rurales, et une politique d’accompagnement « de gauche » de la bourgeoisie libérale (politique qu’il poursuit aujourd’hui encore au sein du « Pôle démocratique alternatif »). En outre, si face à la répression, le refuge hors des villes a pu être une nécessité, le renoncement à s’implanter dans la classe ouvrière ne l’était pas. D’autant qu’aujourd’hui, la Colombie est un pays largement industrialisé (la population est urbaine à 76%), avec un mouvement syndical combatif malgré la répression dont il est l’objet.

12 janvier 2008

Yves LEFORT


Pour en savoir plus :

  • Jean-Pierre Minaudier, Histoire de la Colombie de la conquête à nos jours, l’Harmattan, 1997
  • Sur la période de la « Violencia » : Gonzalo Sanchez, Guerre et politique en Colombie , L’Harmattan, 1998
  • Pietro Lazzeri, Le conflit armé en Colombie et la communauté internationale , L’Harmattan, 2004
  • Daniel Pécaut, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », dans la revue Hérodote, n°123, automne 2006
  • À écouter : la série de l’émission « Là-bas, si j’y suis » de Daniel Mermet du 4 au 21 décembre 2007, intitulée « Colombie, la mort facile, les preuves de vie », en écoute sur le site de l’émission. En particulier sur l’histoire des FARC l’émission du 7 décembre « Juanita, guérilléra repentie » et celle du 19 décembre « Histoire de la U.P. ». Ces émissions valent surtout par la richesse de leurs nombreux témoignages.

[1Voir l’article dans Lutte Ouvrière n°2057 du 4 janvier 2008 : « Colombie : derrière l’arbre de la guérilla, la forêt du terrorisme d’État »

[2Chiffre tiré de l’article de Daniel Pécaut, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », Hérodote n°123, automne 2006

[3Sur les liens entre Uribe et les paramilitaires, voir « Colombie : le président Uribe, allié naturel des « narcos » et des paramilitaires », Lutte Ouvrière n°2057 du 4 janvier 2008.

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