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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 55, janvier-février 2008

Dans le monde, 5 000 femmes assassinées chaque année « pour l’honneur »

Mis en ligne le 17 janvier 2008 Convergences Société

Sadia Sheikh avait 20 ans. Étudiante à Charleroi, elle aurait pu être une jeune fille comme tant d’autres, une jeune fille qui profiterait de ses 20 ans, une jeune fille qui avait encore toute une vie à vivre... Mais la vie de Sadia s’est brusquement arrêtée le 24 octobre 2007 à l’hôpital de Charleroi, suite à une blessure par balle. Le 23 octobre, son frère lui a tiré dessus.

Ce n’est pas un coup de folie brutale qui a fait du frère de Sadia son assassin, mais ce qu’on appelle communément « crime d’honneur ». Comme Banaz Mahmod à Londres, Sezen Yukzel à Paris, Hina Saleem à Brescia, Hatin Sürücü à Berlin et tant d’autres, Sadia a été exécutée, condamnée et mise à mort pour soi-disant « laver l’honneur de la famille ». Sadia avait en effet osé dire non, avait osé s’opposer à ce que d’autres, parce qu’ils sont des hommes et qu’elle est une femme, décident de sa vie, et avait refusé un mariage forcé. Sadia avait fui sa famille et essayé de construire sa vie selon ses choix. Le lundi 23 octobre, elle avait accepté de revoir son frère et elle en est morte.

La propriété des hommes du clan

L’assassinat de Sadia, comme les autres crimes d’honneur, fut une exécution, une peine capitale contre une femme qui avait osé affirmer ses droits les plus fondamentaux. Au Pakistan, d’où Sadia est originaire, les chiffres officiels parlent de 565 femmes tuées dans des crimes d’honneur en 2006, les organisations de femmes, elles, avancent un chiffre d’au moins 1000 victimes par an. Selon l’ONU, 5000 femmes sont victimes de meurtres d’honneur chaque année dans le monde. Contrairement à une idée répandue en Europe, les meurtres d’honneur ne touchent pas que des femmes nées musulmanes, mais sont aussi commis dans des familles chrétiennes, druzes, sikhs, hindoues, etc. À la base de ces meurtres, on trouve une organisation tribale-patriarcale où les femmes sont la propriété du clan, où elles sont de véritables valeurs d’échanges permettant de sceller des alliances entre familles (d’où les mariages forcés, les restrictions quant au choix du conjoint pour des raisons claniques, de castes ou de classe, les « mariages par échanges », etc.).

Les violences contre les femmes sont un phénomène universel. En France par exemple une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Mais dans le système tribal-patriarcal, la violence contre les femmes est également d’une autre nature. La femme est considérée comme propriété de l’ensemble des hommes de la famille élargie et les relations de pouvoir entre familles au sein du système tribal sont en partie déterminées par « l’honorabilité » des hommes de la famille, « honorabilité » qui passe par leur capacité à contrôler et dominer « leurs » femmes. Ainsi, le « crime d’honneur » est une véritable condamnation à mort, décidée le plus souvent collectivement par les hommes de la famille, qui, non seulement prononcent la sentence, mais déterminent aussi qui commettra le meurtre et comment.

Comme toute peine capitale, le crime d’honneur a comme fonction non seulement de punir la femme jugée « coupable », mais aussi de terroriser l’ensemble des femmes de la famille ou du clan. Pour Jasvinder Sanghera, jeune femme d’origine indienne qui a elle-même été menacée après avoir fui un mariage forcé, cela signifie pour les femmes «  Vivre dans la crainte permanente de la famille proche ou éloignée ; se sentir toujours surveillée/contrôlée par eux » et « être honteuse, silencieuse et menacée : quoi qu’il se passe, c’est la femme qui est coupable, y compris si elle est violée . » Aussi, au-delà des 5 000 femmes assassinées chaque année dans le monde au nom de « l’honneur familial », elles sont des millions à vivre dans cette crainte et à subir cette oppression.

Police et politiciens européens s’en lavent les mains

Face à l’indignation, peu après le meurtre de Sadia, le sénat belge a déclaré vouloir «  se pencher sur les crimes d’honneur  ». Pour l’heure, personne ne sait ce qu’il en sortira, peut-être encore des phrases creuses. Il est vrai que si Sadia a été assassinée par son frère, elle n’a pas non plus bénéficié de protection de la part de la justice belge. Son petit ami a ainsi indiqué peu après le drame que le père de Sadia avait proféré des menaces de mort tant à son encontre qu’à celui de la jeune femme. Dès les premières menaces de mort, Sadia avait porté plainte. La plainte est restée sans suite. De même, la police a conseillé au petit ami de Sadia de se cacher, tout en lui disant qu’il n’avait pas besoin de protection.

Si ce n’est malheureusement pas la première fois qu’une jeune femme est assassinée en Europe au nom de « l’honneur familial », ce n’est pas non plus la première fois que l’on constate l’absence de protection pour celles qui en sont victimes ou menacées. Ainsi, Banaz Mahmod, assassinée le 23 janvier 2006 à Londres, s’était rendue à de nombreuses reprises au commissariat de son quartier pour faire part de ses craintes d’être assassinée. Le soir du 31 décembre 2005, Banaz s’était même enfuie de chez elle, pieds nus et apeurée après une première tentative d’assassinat, et a voulu se réfugier au commissariat. Non seulement elle a été remise à sa famille, mais une plainte a bien été déposée : contre elle, qui avait cassé un carreau pour s’enfuir.

En août 2007, les magistrats italiens ont acquitté les parents et le frère de Fatima R., adolescente de Bologne, qui avait été battue, attachée à une chaise et séquestrée. Les motifs de l’acquittement étaient que Fatima R. avait été battue «  non pour des motifs vexatoires ou par mépris  » mais parce que «  les comportements de la fille avaient été jugés incorrects  ». Ce comportement « incorrect » était simplement que Fatima R. avait un petit ami comme tant d’autres adolescentes de son âge. Et on ne parle pas ici de celles qui n’ont pas de nationalité européenne et parfois pas de titre de séjour, et qui se retrouvent à devoir vivre dans la peur d’être arrêtées et expulsées vers un mariage forcé ou un meurtre « au nom de l’honneur ».

Les luttes pour l’émancipation

Pire encore, des politiciens cherchent à utiliser les meurtres d’honneur et autres violences comme les mariages forcés ou l’excision pour attiser le racisme et expliquer qu’il y aurait une incompatibilité entre les « valeurs européennes » et les communautés immigrées orientales ! Comme si le féminisme était une « valeur européenne » !

Si les femmes d’Europe ont effectivement plus de droits que leurs sœurs du Pakistan, elles le doivent à leurs luttes. Mais au Pakistan aussi, il y a des femmes qui luttent, dans des conditions particulièrement difficiles, pour obtenir l’égalité. En novembre 2006 par exemple, la mobilisation des femmes pakistanaises a permis d’abroger l’article des lois Hudood qui faisait qu’une femme violée, si elle ne pouvait pas fournir le témoignage de quatre hommes affirmant qu’il s’agit bien d’un viol, se retrouvait emprisonnée pour adultère. La lutte pour l’émancipation des femmes n’est pas un combat limité à telle ou telle région du monde, mais bien une lutte universelle.

Camille BOUDJAK


Pour en savoir plus :

Sur Sadia, le blog de ses amies : http://sadia12.skyrock.com

Sur les crimes d’honneur, le site d’ICAHK (Campagne Internationale Contre les Crimes d’Honneur) : http://www.stophonourkillings.com

Sur la situation des femmes dans le contexte tribal et féodal du Pakistan, on peut lire le témoignage de Mukhtar Mai, « Déshonorée » aux éditions « J’ai lu ».

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