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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 139, juin 2021 > DOSSIER : Comment affronter Big Brother ?

DOSSIER : Comment affronter Big Brother ?

Le capitalisme de surveillance

Mis en ligne le 13 mai 2021 Convergences Économie

Exposé de la réunion publique du 9 mai 2021 en vidéo (deuxième partie). Le texte de l’exposé est disponible ci-dessous.

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Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, les Gafam, sont en tête des entreprises les plus cotées et les plus profitables. Question bête mais fondamentale : d’où viennent les profits des géants du numérique ?

Laissons de côté Apple, Microsoft et Amazon. Car une partie de leur activité et des profits qu’ils en retirent ne présente aucun mystère. Apple produit des téléphones et ordinateurs, des marchandises sous forme de biens. Microsoft produit des logiciels que particuliers et entreprises achètent – et même si vous pensez que vous n’avez jamais acheté un Windows, il y a fort à parier que le tarif était compris dans le prix de votre PC. Enfin Amazon est à la fois un revendeur et un géant de la logistique, deux secteurs capitalistes classiques.

Mais d’où vient le chiffre d’affaires de Google ou Facebook ?

Un mystère apparent expliqué notamment dans un ouvrage récent de Shoshana Zuboff, intitulé « l’âge du capitalisme de surveillance ». Je vous ai mis à l’écran une présentation par l’autrice qui est assez alléchante. Je vous résume le livre ici, car il pèse ses trois kilos et je n’en conseille la lecture qu’aux plus insomniaques d’entre vous. Ce qui est intéressant, c’est que Zuboff, qui est prof à la « Harvard Business School », nous livre la vision libérale-capitaliste, disons rapidement « bideniste » des dangers du capitalisme de surveillance. Vision que je vais vous exposer, car elle est significative de la pensée de la « gauche » sur le sujet puis qu’on va critiquer.

Au début des années 2000, Google découvre le surplus comportemental, c’est-à-dire l’ensemble des « traces numériques » enregistrées à notre insu par le moteur de recherche – notamment l’historique de tous les sites que vous visitez et bien plus. Ce surplus a depuis été largement développé avec G-mail, G-earth, G-maps, Youtube, Facebook, etc. Tous les capitalistes de surveillance prétendent qu’il est utilisé pour améliorer l’expérience de l’utilisateur, suivant le schéma.

En réalité, les « traces numériques » du schéma précédent constituent la « matière première » des produits que vendent Google, Facebook mais aussi Apple, Microsoft ou Uber. Ces traces, ou surplus comportemental, combiné avec de puissantes capacités d’analyse, produisent des prédictions du comportement des utilisateurs. Ces produits de prédictions sont vendus sur le marché des comportements futurs.

La finesse des prédictions dépend de la quantité de surplus comportemental extraite (donc nécessité de larges masses de données, les big data). D’où un impératif d’extraction de surplus comportemental qui s’impose à tout capitaliste de surveillance pour rester compétitif.

Les frontières de la « vie privée » sont sans cesse repoussées par cet impératif d’extraction : ce ne sont plus seulement des « traces numériques », mais toute l’expérience humaine qui appartient à celui qui s’en emparera en premier. Restituée sous forme de données, elle devient propriété du capitalisme de surveillance. Ce qui entraîne une logique de concurrence effrénée sur ce marché des « matières premières » qui est passé du monde virtuel au monde réel : Google maps, smartphones, géolocalisation, assistants à domicile, jeux du type pokemon-Go, internet des objets, applications fitness et automobiles connectées, etc.

De la prédiction des comportements futurs, on passe à la recherche de résultats garantis. Qu’on pense aux assurances auto ou maladie : d’une couverture des risques par une moyenne sur des groupes, on passe à des primes dépendant du comportement exact et individuel de chaque « assuré ». Une appli pour faire son jogging et dormir ses sept heures, et le tarif de l’assurance augmente si on ne la suit pas. Même chose pour les capteurs sur les voitures pour connaître en temps réel le comportement du conducteur. La surveillance exercée par ces capitalistes devient un conditionnement.

Dans sa phase avancée, le capitalisme de surveillance passe donc de l’automatisation des flux d’information nous concernant à une automatisation de ce que nous sommes. Dans ce dernier développement assez terrifiant, Shoshana Zuboff indique que les méthodes de contrôle et de conditionnement des capitalistes de surveillance sont testées et mises au point d’abord dans le monde du travail avant d’être étendues dans le reste de la société.

C’est déjà assez effrayant comme ça. Mais en réalité cette critique est très limitée : pour Zuboff, le principal problème du « capitalisme de surveillance » c’est la « surveillance » mais pas le « capitalisme ». Elle conclut d’ailleurs son raisonnement que les logiques des big-tech poussées à leur terme aboliraient… le libre marché. Certes !

Zuboff, comme toute la gauche, trouve la société de marché tout à fait à son goût, à condition qu’elle soit régulée. Elle regrette un prétendu « capitalisme à visage humain ». En réalité la loi du marché, la libre concurrence, cela n’existe pas. Les besoins sont sociaux et contraints – et ceux qui ne le sont pas sont créés par les capitalistes eux-mêmes à travers le marketing et la publicité notamment. Le capital – ou plutôt des salariés en col blanc sous ses ordres – déploie des trésors d’imagination pour maintenir une consommation de masse malgré les salaires de misère et le chômage galopant – car seuls les besoins solvables seront satisfaits.

C’est là que nos capitalistes de surveillance entrent en scène. Google, Facebook et consorts forment une nouvelle branche du « capital commercial » qui ne produit aucune valeur nouvelle mais se charge d’écouler la « gigantesque accumulation de marchandises » produites dans les autres branches. Car le capital produit d’abord et se demande à qui vendre ensuite. C’est un système productiviste au sens où il est aiguillonné par la production et pas par la consommation, par l’extorsion de la plus-value et pas par la satisfaction des besoins.

Cette surveillance concerne qui ? Certainement pas les riches qui ont les moyens de payer des techniciens pour y échapper et garder leurs secrets bien à l’abri. C’est une surveillance de classe, que les banquiers pratiquent depuis longtemps – ils savent tout de nos salaires et de nos dépenses sans aucun égard pour notre « vie privée » qui est décidément un privilège de bourgeois. Google et Facebook poussent le bouchon encore beaucoup plus loin.

Qui sont les clients de ce fameux « marché des comportements futurs » tiré de notre « surplus comportemental » ? Des publicitaires qui tentent de vous cibler au plus près, des compagnies qui se renseignent sur leurs clients, comme des assurances santé, auto ou des spéculateurs immobiliers. De gros intermédiaires sont nés qu’on appelle les data brokers ou courtiers de données, comme Acxiom que vous voyez à l’écran. Vous ne les connaissez pas, mais ils vous connaissent, eux et tout un écosystème de patrons dont c’est devenu la spécialité !

Un autre gros client de ces données : les forces de l’ordre et autres agences de renseignement étatiques. Elles collaborent de plus ne plus avec les compagnies commerciales de la Big Tech – leurs méthodes de fichage rendent jaloux les flics et barbouzes de tous les pays. Amazon, qui ne vend pas que des livres loin de là, mais aussi des données sur sa clientèle se vante dans son rapport annuel aux actionnaires d’avoir comme principal client… la CIA !

En Chine le système est encore un peu plus avancé du fait de la fusion plus complète entre les capitalistes de surveillance locaux (Tencent, Alibaba) et l’État. Un système de « crédit social » s’y développe, qui note chaque citoyen suivant ses relations, les lieux qu’il fréquente, le fait qu’il honore ou pas ses dettes et paye ses contraventions. Dans certains États, ce système commence à être couplé à la reconnaissance faciale de la vidéosurveillance…

Nous sommes donc pris en étau entre les capitalistes qui veulent nous refourguer leur camelote et leurs abonnements à vie, et l’État et ses pulsions répressives.

Ce nouveau marché des comportements futurs a une spécificité sur le marketing « à la papa » : c’est sa tendance systématique à la totalité, une tendance vitale à la monopolisation qui ne peut pas être combattue par de simples lois « anti-trusts ». Démantelez Google et vous n’aurez pas deux moitiés de Google qui pourraient se partager un marché redevenu concurrentiel mais deux moteurs de recherche rendus inefficaces.

La croissance archi-rapide et monopolistique des capitalistes de surveillance dans le secteur commercial a un impact sur bien d’autres secteurs de la production et de la circulation des marchandises. Car ce monopole sur le commerce, moyen de réaliser la plus-value, permet aux géants du numérique d’entrer dans des secteurs de la production proprement dite – voire de piloter les chaînes de valeur par la surveillance de tout un secteur industriel.

C’est par ce biais qu’Amazon est passé en quelques années de libraire en ligne à numéro un mondial de la logistique en rachetant les entrepôts qui ne fonctionnaient que pour ses propres commandes, avant d’intégrer les « boutiques » qu’il héberge sur son site.

C’est une méthode que met aussi à profit Walmart, la chaîne de supermarchés américains. Grâce sa base de données clients/fournisseurs, elle a acquis une connaissance extensive des besoins et des secteurs en croissance, connaissance qu’elle met à profit pour imposer des deux côtés, aux fournisseurs et aux clients, des prix respectivement trop bas et trop haut, profitant ainsi d’une rente de monopole, un effet de parasitage qui n’a rien à voir avec une quelconque création de valeur.

Apple est aussi un modèle du genre, qui est illustré par la courbe à l’écran : en tenant les deux bouts de la production de marchandise, la conception au départ et le marketing à l’arrivée, Apple parvient à capter l’essentiel de la plus-value créée par les travailleurs dans l’ensemble du processus de production, y compris l’assemblage qu’elle sous-traite pourtant intégralement.

Même genre de choses du côté des plateformes de livraison sur lesquelles on va s’arrêter plus longuement. Deliveroo ou UberEats, ont acquis une position de monopole ou duopole en quelques années grâce à ce que les économistes appellent des « prix d’investissement » destinés à tuer dans l’œuf la concurrence avant de revenir à des « prix de marché » bien plus élevés une fois que leur monopole est assuré – quelques exemples chiffrés à l’écran.

Grâce à la position de monopole commercial, les plateformes savent littéralement tout sur ce marché. Ce qui se vend le mieux, au meilleur prix, à la plus grande demande, et peuvent les comparer aux coûts de production des repas pour connaître les segments de la restauration les plus profitables. À l’aide de ces données, ces plateformes se lancent directement dans la restauration (et plus seulement la livraison), en passant des contrats de sous-traitance avec des dark kitchen, qui produisent des plats uniquement en vue de la livraison, mais sont mises en avant comme de vrais restaurants avec des photos de devantures sur les sites.

Le monopole de quelques plateformes numériques sur l’ensemble du commerce mondial et leur incursion dans la production par la surveillance de l’ensemble des chaînes de valeur prouve une chose : le marché et sa main invisible et très maladroite, source de crises mais base du système d’exploitation capitaliste, est rendu totalement superflu par ces outils nouveaux de planification numérique. Lisez ce que décrit le cabinet de conseil McKinsey – qui ne fait pas dans l’utopie communiste. Cette puissance des algorithmes au service des capitalistes est un cauchemar. Mais sous le contrôle des travailleurs, elle pourrait être un des outils d’une planification démocratique pour soulager les besoins sociaux tout en préservant les équilibres naturels.

J’ai décrit la prédation des plateformes numériques, comme capital commercial qui se greffe en parasite sur la production capitaliste et en accélère la circulation. Certaines plateformes numériques vont plus loin en s’aventurant directement sur le terrain de la production de valeur, c’est-à-dire en faisant des profits sur l’exploitation du travail salarié et pas seulement le parasitage de profits créés dans d’autres secteurs. C’est le cas des plateformes de livraison. Cette extorsion de plus-value a toutes les caractéristiques de l’esclavage salarié – mais avec un côté « disruptif » (comme dirait Macron) puisqu’elle en refuse le statut et les quelques charges qui vont avec.

Le prochain exposé, pour paraphraser Marx dans Le Capital, va nous emmener loin de la sphère de la circulation du capital, « bruyante et exposée au regard de tous », pour entrer dans l’antre de la production ! Même si cet « antre » pour les livreurs, c’est la rue, les espaces publics des villes dont ils ont été les rois pendant le confinement !

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