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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 139, juin 2021 > DOSSIER : Comment affronter Big Brother ?

Capitalisme et « révolution numérique »

Exposé de la réunion publique du 9 mai 2021 en vidéo (première partie). Le texte de l’exposé est disponible ci-dessous.

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« Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d’IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d’écoute et d’échanges. Partout où cela s’avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d’auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif. »

Ambiance. C’est le résumé du livre d’Alain Damasio, Les furtifs, qui est une des multiples dystopies numériques qui sont sorties ces dernières années. On peut aussi citer le cas de la série Black Mirror. On est bien loin des années 1990 où Internet et plus généralement le numérique étaient plutôt associés à des aspirations libertaires et à des idéologies d’émancipation. Territoire sans frontières ni lois, « l’internet libre » devait devenir un espace de collaboration, libéré des serres des États. Les logiciels libres et open source, wikipedia, etc. sont à leur manière des rejetons de cette époque !

Mais aujourd’hui le numérique est majoritairement associé à des images bien plus sombres, comme ces dystopies. Et si ces dernières marchent aussi bien, c’est qu’elles ne font que dérouler jusqu’au bout des fils déjà bien présents aujourd’hui, même à l’état latent, dans notre société.

La dernière « loi sur le terrorisme » présentée par Darmanin au mois d’avril en est le dernier exemple. Que permet-elle ? L’exploitation des « traces numériques » laissées sur le net. Le ministre de l’Intérieur l’a expliqué de manière très claire : le but est de s’appuyer sur un algorithme qui, en fonction des vidéos et sites que vous consultez, vous donnera possiblement droit à une petite visite sympathique des forces de l’ordre. Et on sait comment ces lois « contre le terrorisme » voient très très large dans leur spectre d’application, à partir du moment où l’État vous considère comme un danger. « 1984 » n’est pas très loin !

Mais l’ambition de notre réunion-débat d’aujourd’hui est d’aller au-delà des critiques, certes plus que légitimes, sur les dangers du numérique pour la vie privée et son utilisation par les pouvoirs politiques. Le but est surtout de comprendre les mutations du capitalisme engendrées par la révolution numérique.

Rappelons-le clairement d’emblée : dans capitalisme numérique, il y a capitalisme. Ces innovations technologiques n’ont pas supprimé les logiques fondamentales du système capitaliste. Au contraire, elles ont plutôt tendance à les aggraver, que ce soit la propriété privée, la concentration des moyens de production ou l’épuisement des deux sources de la richesse (le travail humain et la nature) par l’exploitation salariée.

Autre idée reçue à balayer d’entrée, celle d’un secteur numérique éthéré, presque virtuel. Il faut voir qu’il s’appuie sur un support physique bien réel : câbles sous-marins, travaux de connexion d’un réseau, antennes, serveurs, semi-conducteurs, data centers

Facebook, c’est aussi des immenses data centers aux quatre coins du monde, comme à Luleå, en Suède. Cette matérialité très « 1.0 », on peut l’appréhender à travers un chiffre : si Internet était un pays, il serait le troisième plus grand consommateur d’électricité au monde, juste derrière la Chine et les États-Unis. Au niveau mondial, la part d’émissions de gaz à effet de serre (GES) attribuable au numérique est d’environ 3,5 % en 2019, [1] poids qui croît de manière exponentielle.

Autre preuve en creux de la matérialité du numérique : le manque de puces électroniques depuis un an qui freine l’économie mondiale (dont la production de PS5 !). Les chaînes de production se sont brutalement arrêtées début 2020 avec la crise du Covid et n’ont pas redémarré assez vite pour répondre à la demande (qui a beaucoup augmenté de son côté !).

Alors, le numérique, finalement, tout changer pour ne rien changer ? Ce n’est bien sûr pas la thèse développée dans cet exposé !

Car, une fois dit tout cela, il s’agit de prendre au sérieux ce que « le numérique » fait au capitalisme, sur différents plans.

Reflet manifeste et immédiat du poids croissant du numérique dans l’économie : le développement d’entreprises du type Amazon, Facebook, Alibaba en Chine, qui sont des mastodontes. Bien loin de l’image de start-up qu’on leur colle parfois, ces entreprises brassent énormément de capital, de profit et absorbent de plus en plus de forces productives. Une mesure parmi d’autres : l’évolution des plus grandes capitalisations boursières : en 2000, seule une entreprise de la « tech » apparaissait dans le top 10 avec Microsoft. En 2019, elles sont sept et trustent les cinq premiers rangs (Apple, Microsoft, Alphabet – c’est-à-dire Google, Amazon et Facebook). Début décembre, les capitalisations boursières des Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ont dépassé les 7 400 milliards cumulés (pour comparer, le PIB de la France était d’environ 2 500 milliards en 2019).

En termes de nombre d’employés, selon certaines estimations, en 2025, plus d’un demi-milliard de personnes feront partie des travailleurs de plateforme pour ne citer que ce secteur.

Ces mastodontes du numérique inventent des nouveaux marchés et mordent aussi allégrement sur les plates-bandes des secteurs « traditionnels », tels la grande distribution, l’hôtellerie ou le transport à la personne.

Bref, ce sont devenus des requins qui jouent dans la cour des grands dans l’océan capitaliste.

Au-delà de ces entreprises, la « révolution numérique » s’est plus fondamentalement littéralement infiltrée dans tous les pores du système capitaliste.

On peut repartir d’une citation très parlante de Marx dans Le Capital :

« L’industrie moderne ne considère et ne traite jamais comme définitif le mode actuel d’un procédé. Au moyen de machines, de procédés chimiques et d’autres méthodes, elle bouleverse avec la base technique de la production les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans une autre. »

L’informatisation s’est ainsi traduite dans l’industrie par l’explosion de la connectivité. Pierre Veltz décrit par exemple dans ses ouvrages la globalisation des chaînes de valeur induite par ces transformations. La planète est devenue une gigantesque chaîne de montage, avec une division du travail à l’échelle mondiale. Cette forme de « société hyperindustrielle » relie des pôles ultra-connectés, au détriment d’espaces périphériques de plus en plus marginalisés.

À l’intérieur des usines, les méthodes de production issues du « toyotisme » et du « lean management », qui sont le stade suprême du taylorisme, se basent notamment sur une gestion au cordeau des stocks. Le but ? Zéro délai, zéro stock : éliminer les surplus, que rien ne dorme, que toutes les marchandises intermédiaires et matières premières arrivent juste à temps en fonction du plan de production. Une telle gestion des (non) stocks nécessite un suivi et un traçage en temps réel des flux des marchandises, suivi permis par le numérique.

Les innovations numériques vont jusqu’à remodeler les processus de production, l’organisation du travail et, avec eux, les formes d’exploitation capitaliste.

Elles sont bien sûr un appui à une automatisation de plus en poussée. En Chine, l’usine de Changying Precision Technology de Dongguan, qui produit des téléphones, a remplacé 90 % de ses employés par des robots :

Usine de Changying Precision Technology de Dongguan

On peut aussi citer BMW et la reconnaissance automatique des images. Une IA évalue les images des composants dans la production en cours et les compare en quelques millisecondes à des centaines d’images de la même séquence. Pour vérifier en temps réel si toutes les pièces requises ont été montées correctement. BMW a par ailleurs également reconstitué numériquement de manière très fine toute la chaîne de production pour chercher ensuite à « l’optimiser ».

Dans les entrepôts logistiques, on a vu le développement de la « commande vocale ».

Le chercheur David Gaborieau décrit ainsi une journée de travail :

« Dans certains entrepôts, on peut prendre dès l’accueil le « talkman » (un petit boîtier informatique) et le casque, muni d’un micro. Pas besoin d’attendre un chef. Enfiler son casque, c’est être à son poste. On allume son « talkman » et tout se passe par la voix numérique. On donne son identifiant et on dit « ok » pour commencer sa mission. À partir de là, la voix annonce les colis à prendre, un à un. On valide, on donne le code détrompeur (un numéro affiché devant le colis). On fait le tour de l’entrepôt en prenant les articles demandés et on les met sur la palette. Le jeu, c’est de les faire tenir en équilibre. Ensuite, on « filme » la palette – l’emballer avec un film étirable –, on la dépose sur un quai, puis on recommence. On fait cela en continu, pendant sept à huit heures. Tous les ordres sont donnés par la machine, on peut passer presque toute sa journée seul. » [2]

En découlent une intensification du travail (selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), le guidage vocal a accru les cadences de 10 % à 15 %) et, en lien, une intensification de l’encadrement. Dans un entrepôt, on peut aujourd’hui savoir où est un ouvrier, et ce qu’il fait, toutes les 15 secondes. Tous les espaces où il y avait encore un peu de souplesse dans l’entrepôt, où on pouvait discuter entre collègues, où on pouvait organiser son travail à sa manière, ont été supprimés. David Gaborieau parle de « taylorisme assisté par ordinateur ».

Du côté des centres d’appel, l’encadrement des salariés est de plus en plus poussé grâce au couplage de l’ordinateur et du téléphone. Tout est enregistré et surveillé : les heures de « logg » et « delogg », le nombre et la durée des appels pris, les temps de pause, etc. L’intelligence artificielle permet d’aller encore plus loin, à l’instar d’une filiale de Microsoft qui vend un algorithme qui enregistre et analyse l’intégralité des conversations. Est-ce que l’opérateur a bien suivi les règles ? Qu’est-ce que la diction et l’intonation de l’opérateur laissent transparaître de ses sentiments ? L’algorithme écoute et note en conséquence chaque appel.

Les technologies de l’information et de la communication renforcent ainsi, sous le capitalisme, la panoplie des moyens patronaux de surveillance et de contrôle.

Le numérique joue également un rôle-clef dans la financiarisation de l’économie. Il permet de faire tourner les modèles, d’enregistrer et de partager en temps réel à l’échelle de la planète les millions de transactions quotidiennes et l’évolution engendrée des prix des actifs. La City, la bourse de Londres, enregistre un million de milliards de transactions chaque année, c’est-à-dire 33 millions de transactions chaque seconde en moyenne ! [3]

Plus récemment, on a aussi vu l’émergence de l’automatisation du trading. Le trader devient un algorithme qui, en tenant compte de signaux préalablement définis, effectue automatiquement les prises de position (ordres d’achat ou de vente). Cela débouche notamment sur la possibilité du trading à haute fréquence qui consiste à effectuer des millions de microtransactions automatisées dans un laps de temps éclair, de l’ordre de la micro-seconde. Comment se joue la concurrence entre les traders ? Le gagnant est celui qui a les plus gros ordinateurs et qui arrive à les installer le plus près des serveurs des salles de marché.

En conclusion de ce survol rapide des transformations en profondeur engendrées dans le système économique par le numérique, un fait notable peut être relevé. L’effet de levier que « la révolution numérique » a eu en termes d’emplois sur la production industrielle ou d’infrastructures n’est pas aussi gigantesque que, dans le passé, le développement des chemins de fer ou de l’électricité. D’autant que les gains de productivité énormes permis par l’informatisation puis la robotisation dans les autres branches industrielles (auto, chimie, aviation, etc.) pèsent à la baisse sur le nombre de travailleurs embauchés dans ces secteurs. D’où un déclin de l’emploi industriel dans le monde – ou plus exactement une stabilisation pour une production industrielle pourtant élargie et même démultipliée.

Ce qu’on observe, c’est que l’utilisation capitaliste des technologies numériques a surtout donné lieu :

  • à un grand mouvement de marchandisation des services ;
  • à une grande unification du monde sous l’univers du capital avec une cristallisation extrêmement rapide de monopoles.

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