Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 53, septembre-octobre 2007 > DOSSIER : Industrie pharmaceutique : les rouages de la machine à (...)

DOSSIER : Industrie pharmaceutique : les rouages de la machine à profits

L’industrie du médicament en panne d’innovation ?

Mis en ligne le 27 septembre 2007 Convergences Société

Avec un marché mondial en plein essor et un taux moyen annuel de croissance autour de 10 %, l’industrie pharmaceutique semble tout à fait florissante. Pourtant, les trusts pharmaceutiques seraient confrontés à l’imminence d’une crise de l’innovation. En 2003, Philippe Pignarre, ancien haut cadre chez Synthélabo, publie Le grand secret de l’industrie pharmaceutique dont la thèse essentielle est que l’on assiste à une baisse spectaculaire de la rentabilité des investissements en Recherche et Développement (R&D), un des moteurs essentiels de l’industrie. Depuis, l’image d’un colosse aux pieds d’argile fait son chemin.

La baisse de rentabilité de la recherche

Les chiffres officiels montrent en effet une très forte augmentation des investissements en R&D sur les dernières années, lesquels auraient augmenté en moyenne de près de 10 % par an entre 1990 et 2000 [1]. Or cet accroissement des investissements ne s’accompagne pas d’une accélération des découvertes. Le nombre de nouveaux médicaments mis sur le marché ne cesse de reculer (12,3 par an entre 1991 et 1995, 7,2 durant la période 1996-2000, autour de 3 depuis). Et ces nouveaux produits ne sont pas toujours, loin s’en faut, des « blockbusters* », ces médicaments phares qui rapportent une rente annuelle minimum d’un milliard de dollars. Il y aurait donc une baisse assez spectaculaire de la rentabilité de la recherche.

Un mode de recherche obsolète ?

Plusieurs causes sont avancées pour l’expliquer. On évoque l’élévation du degré d’exigence pour obtenir une autorisation de mise sur le marché. La taille d’un dossier moyen déposé à la FDA* (l’organisme qui délivre les autorisations aux États-Unis) est passé d’environ 45 000 pages au début des années 1980 à plus de 90 000 au début des années 1990. Résultat : plus de dépenses en essais cliniques, un allongement du temps nécessaire à la commercialisation (aujourd’hui estimé à un an et demi aux États-unis et entre deux et trois ans en France) et une réduction du nombre de médicaments qui atteignent finalement le marché.

On parle aussi d’un épuisement du modèle classique de recherche pharmaceutique. Les traitements sont plus complexes et gagner le « gros lot » avec une molécule unique est bien plus incertain. Ainsi, le mode de production et de brevetage qui a poussé à la découverte des grandes classes de médicaments (antibiotiques, psychotropes…) serait dès lors devenu un frein à l’innovation.

Les investissements technologiques lourds pour la recherche sur les biotechnologies ou les thérapies géniques, sans vraiment de résultats à la hauteur pour l’instant, seraient aussi en cause dans la baisse de rentabilité de la recherche.

Comment faire payer aux patients la baisse de rentabilité

Quoi qu’il en soit, ce ralentissement de l’innovation semble jouer un rôle dans les grandes évolutions actuelles du secteur. D’abord en accentuant le mouvement de concentration permettant d’augmenter toujours plus la masse de capitaux investis.

Autre parade : les tentatives pour faire allonger la durée des brevets. Dans les faits, grâce à certaines dérogations, celle-ci atteint les 25 ans dans de nombreux pays. Mais il leur faudrait, pour se préserver de la concurrence des génériques, porter cette durée à 30 ou 40 ans, ce qui ne semble guère envisageable à court terme (la défaite des labos dans leur bagarre contre l’Afrique du sud a eu quelques effets).

Reste la solution de compenser le ralentissement de l’innovation en baissant les coûts de production, des essais cliniques et autres et en augmentant les recettes. D’où l’externalisation du maximum d’activités qui peuvent l’être dans des pays à bas coûts de main d’oeuvre, ou avec une réglementation moins contraignante. Dans le même temps, tout est fait pour augmenter au maximum les prix, pour faire finalement payer le manque d’innovation aux patients (et aux États à travers les systèmes de santé publique).

On l’aura compris, le problème des trusts de la pharmacie n’est pas tant le ralentissement de l’innovation que la baisse de la rentabilité des investissements, et donc des taux de profit.

Il n’y aurait en soi rien de scandaleux à l’idée que la complexification des molécules à élaborer, la mise en oeuvre de technologies récentes ou la quête de nouveaux modèles thérapeutiques nécessitent des investissements plus lourds. Il serait même indispensable de consentir à de tels investissements qui répondraient aux intérêts de la population. Cela signifierait des investissements massifs dans la recherche médicale et pharmaceutique sans escompter de résultats immédiats. Ce ne sont de toute évidence pas les trusts de la pharmacie, qui ne pensent qu’en terme de rentabilité financière, qui pourraient le faire. Qui alors ? Les États à travers la recherche publique ? Cela voudrait dire y consacrer un budget suffisant : l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) ne dispose que de 55 millions d’euros en 2006, sans comparaison avec le montant des investissements privés en R&D. Et surtout cela nécessiterait de ne pas simplement considérer que cette recherche publique sert simplement à produire des résultats exploitables financièrement par l’industrie. Et on ne peut pas compter sur les États capitalistes, dont toute la politique en matière de santé est de garantir la santé… des profits des trusts pharmaceutiques pour le faire. Une recherche médicale et pharmaceutique qui permettrait véritablement de relancer l’innovation à la hauteur des besoins réels est parfaitement incompatible avec la mainmise des entreprises capitalistes sur la production pharmaceutique.

Yves LEFORT


Du Xigris au Prozac

Fin 2003, le laboratoire Eli Lilly lance aux États-Unis une grande campagne sur « l’éthique, l’urgence et les potentialités » et finance à hauteur de 1,8 million de dollars un grand programme de recherche en bioéthique. Il faut dire qu’à l’époque, l’entreprise cherchait à faire un peu oublier l’échec du lancement du Xigris. Ce médicament était un traitement contre les septicémies. Le Xigris n’apportait aucune différence notable par rapport aux traitements déjà existants... à part son prix : 6 800 dollars le traitement contre moins de 50 dollars par jour pour ses prédécesseurs !

Fin 2004, la FDA* émet un avis pointant des effets secondaires de l’antidépresseur Prozac du même laboratoire Eli Lilly (anxiété, insomnies, crises de panique...). En janvier 2005, le British Medical Journal révèle qu’en fait, le laboratoire était parfaitement au fait du problème et avait caché durant plus de 15 ans une étude prouvant le lien entre la prise de Prozac et des actes violents ou suicidaires. Seulement voilà, le Prozac est un blockbuster* garantissant une bonne part des profits du laboratoire.

Y. L.


Quand le marketing se mêle de santé…

Aux États-Unis où la publicité pour les médicaments vendus sur ordonnance est autorisée, les laboratoires tentent de persuader les futurs malades d’exiger de leur médecin la prescription de leurs médicaments. Le budget total consacré par les industriels à la publicité est passé de 1,9 milliards de dollars en 1999 à 2,5 en 2002 et cette même année, une étude a constaté que 12 % des patients arrivent au cabinet du médecin avec une demande d’un médicament spécifique dont ils ont le plus souvent vu la publicité à la télévision.

Parallèlement, les laboratoires, aux États-Unis comme en France, envoient des visiteurs médicaux directement auprès des médecins pour tenter de les convaincre des bienfaits de leurs nouveaux médicaments. Le laboratoire anglais Glaxo SmithKline, par exemple, possède un réseau mondial de 40 000 visiteurs médicaux. Comme les États ne prennent pas en charge la formation continue des médecins dans un domaine où les avancées et les évolutions sont permanentes, les industriels ont toute latitude pour le faire. Ce sont eux qui organisent la majorité des colloques scientifiques auxquels ils invitent des médecins dont ils payent les frais de déplacement. Ils possèdent parallèlement 80 % des revues scientifiques médicales dont une des tâches est précisément d’évaluer l’efficacité des médicaments qu’eux-mêmes produisent. Ils peuvent ainsi censurer les articles qui ne serviraient pas la promotion de « leurs » molécules et inonder les revues de pages de publicités pour leurs médicaments.

Les laboratoires prennent enfin en charge des campagnes dites de « prévention » qui permettent d’une part d’associer le nom du laboratoire à une pathologie, d’autre part d’élargir le marché des malades en persuadant les individus qu’ils sont atteints de certains troubles. Ainsi cette affiche du laboratoire Lilly, producteur d’une nouvelle génération d’antidépresseur sous brevet, qui annonce : « vous êtes un peu déprimé ? Vous avez parfois du mal à dormir ? Attention, il s’agit peut-être d’un épisode dépressif sévère ». Tant pis si la surconsommation de psychotrope s’avère au final dangereuse pour la santé. Tant que les marchands de pilules gagnent des parts de marché, cela ne les empêche pas de trouver le sommeil.

J. N.


Maladies et traitements imaginaires

De nombreuses molécules ont été triées, sélectionnées, testées, approuvées et ont donné naissance à des médicaments qui, par malheur, ne traitent aucune maladie – ou trop peu de malades. Qu’à cela ne tienne : pour ne pas gâcher, le plus simple est encore d’inventer la maladie et les malades avec. C’est ainsi que le « syndrome de Sissy », caractérisé par l’abattement et l’absence d’énergie propres à l’impératrice du même nom, s’est diffusé dans les milieux psychiatriques allemands en 1998, en fabriquant trois nouveaux millions de patients pour les anti-dépresseurs à l’aide d’une peu médicale agence de relations publiques du nom de Wedopress – sous contrat avec SmithKline-Beecham, futur Glaxo.

Souvent, la démarche est plus subtile puisqu’elle prend appui sur des syndromes réels difficilement traitables en l’état actuel de la science. Ce qui est inventé n’est alors pas la maladie elle-même mais son traitement : Eli Lilly, fort dépité par l’expiration du brevet de son médicament-phare, le Prozac, lui a trouvé un nouveau revêtement : la « dysphorie prémenstruelle », ou irritabilité due aux règles, moyennant tout de même un changement d’état civil – le Prozac rebreveté s’appellera Sarafem. La « dysphorie » existe bien, mais le peu de connaissance médicale quant à son étiologie réelle permet au labo de prétendre le traiter spécifiquement alors qu’il ne traite qu’un des symptômes – le Sarafem, comme son jumeau le Prozac, traite l’état dépressif en général et pas la « dysphorie prémenstruelle » en particulier. Et ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres.

Le problème de fond, qu’il s’agisse de maladies ou de traitements imaginaires, c’est que la recherche du profit incite trop souvent à définir et traiter le besoin à partir du produit (de la marchandise existante) au lieu de faire l’inverse [2]

L. B.


[1D’après le dernier rapport de la PhRMA (organisation patronale regroupant les entreprises américaines du secteur) consultable sur internet :

http://www.phrma.org/files/Profile%...

[2Lire à ce sujet : Jörg BLECH, Les Inventeurs de Maladies.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article