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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 7, janvier-février 2000

L’Organisation Mondiale du Capitalisme contestée à Seattle

Mis en ligne le 1er février 2000 Convergences Monde

Le sommet inter-étatique organisé du 29 novembre au 3 décembre à Seattle dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) apparaît comme un échec cuisant pour ses initiateurs. Cette rencontre entre 135 gouvernements, placée sous le patronage bienveillant des deux multinationales emblématiques de la ville que sont Boeing et Microsoft, était solennellement définie comme le lancement du « cycle du millénaire » de renégociation des conditions du commerce international. Elle devait établir le contenu et le planning de trois années de discussions, afin d’aboutir à des engagements concrets concernant les règles du jeu du marché mondial. Car si il y a un accord général des Etats capitalistes pour exacerber la concurrence entre entreprises sur le marché mondial et étendre cette logique de profits à tous les secteurs publics, cela n’est pas sans contradiction avec le fait que chacun marchande les meilleures conditions pour les firmes placées sous sa protection particulière. A la Conférence de Seattle l’agriculture, les services, l’audiovisuel, les normes sociales et l’environnement étaient confrontés à ces frictions commerciales.

Une opération de propagande boomerang

Ce qui explique l’ampleur qu’a pris l’échec de Seattle, c’est le fait que les puissances capitalistes ont joué une partie de poker menteur ; entre elles d’abord, mais aussi face aux associations et syndicats qui ont, par leurs efforts, réussi à renforcer une opinion publique critique vis à vis de ce qui était en train de se décider dans le dos des peuples. En effet les « maîtres du monde » ont voulu utiliser cette conférence pour une opération de propagande à grande échelle. Il s’agit pour eux de montrer qu’en ce tournant du siècle, le capitalisme du néolibéralisme et de la globalisation financière est triomphant, tout en contrôlant les excès du marché par des institutions transparentes. Une telle opération de propagande se justifie par le manque criant de légitimité de ces institutions internationales au fonctionnement opaque, criant depuis l’échec de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI) et surtout depuis les crises financières asiatique, russe et brésilienne de 1997-98.

Or cette tentative s’est totalement retournée contre ses initiateurs. L’importance de la conférence de l’OMC étant pour une fois assumée par les grandes puissances, les feux des projecteurs médiatiques s’étant braqués sur Seattle, les contradictions du projet sont devenues inextricables. La présence militante des organisations non gouvernementales et des syndicats a d’abord obligé les officiels à une certaine publicité des problèmes posés par le commerce mondial tel qu’il est réellement, c’est à dire sanctionnant cyniquement des rapports de forces inégales. Les organisateurs sont apparus enfin sur la défensive, et ont dû reconnaître en grande partie la légitimité de la colère populaire devant les injustices à l’œuvre dans le monde. Ils n’ont donc pas pu réprimer aussi rapidement qu’ils l’auraient voulu l’action des manifestations qui déréglaient le bon ordonnancement de la rencontre.

Des priorités différentes

Mais surtout cet éclairage public a mis du sel sur les contradictions intercapitalistes. Car les gouvernements ont des priorités différentes concernant le type de régulation souhaitable pour le commerce international, évidemment liées aux intérêts contradictoires de leurs capitalismes sur le marché mondial, mais aussi aux rapports de forces internes propre à chaque Etat. Et une négociation se déroulant sur la place publique ne facilitait pas les compromis habituels. On a vu ainsi le négociateur de l’Union européenne Pascal Lamy être chahuté non seulement par les représentants des ONG, mais également par ceux des gouvernements européens parce qu’il commençait à céder sur l’introduction des Organismes Génétiquement Modifiés dans l’agriculture, ce qui en Europe n’est pas assumable à l’étape actuelle. On a vu également l’intransigeance du gouvernement américain sur les sujets qui seront sensibles pour l’élection présidentielle de l’an prochain.

Les gouvernements des pays dominés ont eux aussi profité de ces contradictions pour se montrer plus audacieux que par le passé. En fait, dès le second jour du sommet, les organisateurs ont compris qu’il était probable qu’ils allaient à l’échec. Ils ont donc cherché essentiellement à se dédouaner devant leur opinion publique nationale, tout en préparant les conditions d’une reprise ultérieure des discussions sur des bases moins « passionnelles », c’est à dire de manière plus secrète... Car si l’échec de Seattle n’a pas permis la mise en place de nouveaux éléments à la panoplie du néolibéralisme, il s’agit avant tout d’un échec de mise en scène, sanctionnant une difficulté idéologique : le capitalisme plus que jamais dominant au niveau mondial, peine pourtant à convaincre que son efficacité à dégager des profits correspond également à l’intérêt général. De ce point de vue, les mobilisations anti-OMC ont eu un écho inespéré, compte tenu du rapport de force entre classes. Et il convient de s’en réjouir sans hésiter.

Mais il faut en même temps avoir conscience du fait que ce succès est extrêmement limité. Tout d’abord, chacun des sujets qui devait être traité pour un « commerce plus équitable » va continuer à être l’enjeu d’attaques menées à partir d’autres positions. Les multinationales à la puissance décuplée par le développement des marchés financiers, ont de nombreux moyens pour imposer leurs normes de production et de commercialisation dans l’agriculture, l’industrie, les services, les biotechnologies, la communication... Ensuite, chaque gouvernement tente de récupérer le résultat de Seattle à son compte. On assiste déjà à un reformatage des orgues médiatiques dans ce sens. Tous ces pouvoirs qui cherchent avant tout à améliorer la position des firmes multinationales basées dans leur Etat, jurent la main sur le cœur que ce qu’ils veulent éviter, comme les ONG et les syndicats, c’est la loi de la jungle, mais que pour cela il faut transformer l’OMC en une force encore plus contraignante. Et on verra rapidement réapparaître de nouvelles négociations discrètes, dans d’autres cadres internationaux puis de nouveau dans celui de l’OMC, qui aboutiront à des compromis commerciaux dont on nous dira qu’ils ne sont pas idéaux, mais qu’ils permettent d’avancer dans le bon sens.

L’indispensable front anticapitaliste international

La classe ouvrière doit trouver, dans les mobilisations internationales comme celle menée autour de la Conférence de Seattle, le chemin de l’action internationaliste en se battant de manière intransigeante pour un monde libéré de la dictature du profit, de l’exploitation et du chauvinisme. Pour cela il s’agit d’éviter de se laisser embarquer tant dans une « cause nationale » portée par un gouvernement, que dans une idéalisation de réformes particulières visant à « humaniser » le capitalisme mondial. Car, face à l’offensive capitaliste féroce qui est menée de manière de plus en plus articulée contre les travailleurs et les peuples du monde, aucun champ de mesures partielles, qu’elles soient sociales, commerciales, financières ou environnementales, ne peut endiguer vraiment la montée des inégalités, de la misère et de la barbarie. Il s’agit de participer et de développer les mobilisations unitaires mais aussi d’avancer dans la clarification politique que nous devons défendre au sein des coordinations s’opposant aux méfaits du capitalisme.

Le 28 décembre 1999

Christian RIALTO

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