Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 32, mars-avril 2004

Irak : bourbier militaire, imbroglio politique

Mis en ligne le 6 mars 2004 Convergences Monde

Un an après l’invasion de l’Irak, les Etats-Unis sont à la peine. Certes Saddam Hussein a été capturé et pendant quelques heures, Bush a retrouvé le sourire. Pour peu de temps. Vingt quatre heures après, de nouveaux attentats faisaient la Une, démontrant une fois de plus que la situation est loin d’être stabilisée et surtout l’affaire d’être gagnée par les envahisseurs.

Bush empêtré

Le nombre de soldats américains tués augmente chaque semaine, bien que l’armée américaine soit de plus en plus confinée dans ses bunkers, préférant laisser les forces irakiennes prendre tous les risques. Il y a eu plus de 250 morts depuis la fin de la guerre, et surtout plus de 3000 blessés, parfois handicapés à vie. Et ce sont les chiffres officiels, certains médecins ou militaires américains affirmant que le nombre de « body bags » ou de brancards débarqués sur les aéroports du pays serait double ou triple. Il suffit cependant à relancer le débat sur l’occupation et la légitimité de cette guerre. D’autant plus que s’ajoute le fait que les armes de destruction massive restent introuvables, manifestement parce qu’il n’y en a jamais eu, ce que David Kay (le responsable des experts envoyés en Irak) a pratiquement admis publiquement.

C’était admettre aussi que dans un pays soi disant démocratique, ses dirigeants peuvent mentir avec un cynisme et un aplomb extraordinaire. Pas une découverte sans doute pour beaucoup d’Américains, mais qui pourrait tout de même coûter à Bush sa réélection. Du coup il a mis en place une commission d’enquête chargée d’évaluer le travail de la CIA. Elle devrait rendre ses conclusions en 2005. Après les élections évidemment. D’ici là, s’il était un peu trop pressé de questions, il pourra toujours prétendre qu’il a été trompé. Il n’empêche, l’affaire de l’Irak qui devait assurer sa carrière politique, est plutôt en train de lui rendre la vie difficile.

Les Etats-Unis enlisés

Car sur le terrain l’hostilité rencontrée par les Américains ne semble pas se réduire. Il y aurait actuellement plus de 10 000 prisonniers entre les mains de l’armée américaine, souvent internés dans les prisons de l’ancien régime de sinistre mémoire. La résistance armée ne semble pas en être trop affectée, mais l’effet est désastreux sur la population qui reproche en outre aux soldats américains quantités d’exactions lors de leurs interventions.

De plus les attentats ne visent pas seulement les militaires mais aussi les infrastructures économiques et les personnels des entreprises étrangères chargées de la reconstruction. Du coup, les perspectives paraissent beaucoup moins alléchantes que les capitalistes américains, du pétrole ou d’autres secteurs, ne l’avaient cru et les bénéfices à tirer dans l’immédiat de la victoire sur Saddam Hussein moins importants. Et du coup aussi c’est dans les sphères dirigeantes de l’impérialisme américain qu’est posée la question de l’intérêt d’une occupation longue, difficile et coûteuse, même si des considérations d’intérêt stratégiques et politiques continuent à la justifier. D’où sans doute le revirement sur la question des concurrents démocrates de Bush, John Kerry en tête… qui avaient pourtant approuvé l’entrée en guerre. D’où aussi l’insistance nouvelle de Bush à assurer qu’il serait possible de s’acheminer vers un désengagement militaire relativement rapide. Nouveau mensonge sans doute car quel désengagement serait possible dans l’immédiat qui ne prendrait l’allure d’un retrait honteux et humiliant ? Ce sont d’ailleurs les dernières déclarations de Paul Bremer lui-même, l’administrateur américain de l’Irak, qui démentent pratiquement le président.

Confusion accentuée

Un accord a été signé le 15 novembre entre la coalition et l’actuel « conseil intérimaire de gouvernement » (nommé par les forces d’occupation). Au terme de cet accord, un « gouvernement de transition » devrait être approuvé par une « assemblée représentative » et le pouvoir rendu aux irakiens le 30 juin 2004. Du moins en théorie. Car cette assemblée sera entièrement contrôlée par les forces d’occupation grâce à un système complexe de nominations.

En théorie aussi, ce gouvernement de transition aurait pour principale responsabilité d’organiser l’élection d’une convention constitutionnelle avant décembre 2005. On voit que le gouvernement américain ne se fait pas d’illusion sur la possibilité de régler rapidement le sort de l’Irak, et donc de retirer ses troupes. Comment ce processus de mise en place des nouvelles institutions pourrait-il en effet se dérouler sans la présence de l’armée d’occupation ?

Mais il y a pire peut-être : c’est qu’avec ou sans la présence des militaires étrangers la situation réelle sur le terrain ne semble guère laisser de chance aux plans constitutionnels élaborés à la Maison Blanche. Au Nord les Kurdes gouvernent de façon pratiquement indépendante et se donnent discrètement les moyens de revendiquer un territoire qui inclurait notamment les champs pétrolifères de Kirkouk et Mossoul. Le reste du pays est divisé entre chiites et sunnites. Ni les uns ni les autres, Kurdes, chiites ou sunnites ne sont décidés à abandonner une parcelle du pouvoir et de la quasi autonomie acquis dans leur territoire. Si les chiites exigent des élections dès cette année, c’est parce qu’ayant le nombre pour eux, ils sont certains d’en être les vainqueurs. C’est très exactement pour la même raison que la guérilla sunnite a la volonté et probablement les moyens des les empêcher.

L’imbroglio politique est donc complet. L’administration Bush essaie maintenant d’impliquer l’ONU et ses principaux alliés dont la France dans la recherche d’une solution. C’est dire… qu’elle n’en a pas dans l’immédiat.

Chirac appâté

Est-ce l’opportunité pour l’impérialisme français d’être admis à nouveau dans le « grand jeu » ?

A Davos en janvier, Dick Cheney, le vice-président étatsunien, prenait un ton pathétique pour « demander instamment aux nations démocratiques et aux Nations unies de répondre à la demande de soutien du Conseil de gouvernement irakien pour assurer la transition vers la démocratie ». Depuis, en effet, une deuxième tranche de 5 milliards de dollars d’aide à la reconstruction de l’Irak a été débloquée et cette fois les entreprises françaises et celles d’autres pays précédemment exclus devraient pouvoir soumissionner. De même pour une troisième tranche du même montant qui sera débloquée en juillet. Washington sait bien qu’il faut sans doute quelques appâts sonnants et trébuchants pour amener Paris à se risquer dans le bourbier irakien.

Pourtant de solutions, Chirac n’en a pas plus que Bush. Même si, après le mois de juin, selon les vœux de Paris, le gouvernement de transition en accord avec l’ONU faisait appel à une « force multinationale de stabilisation » sur le modèle de la SFOR en Bosnie, est-ce que cela le rendrait plus acceptable par ceux des Irakiens qui veulent bouter les étrangers dehors ? Le seul changement ne serait-il pas alors qu’aux morts américains s’ajouteraient simplement ceux des autres nations qui auraient accepté de constituer cette force multinationale ? D’ailleurs le gouvernement français, pas fou, se garde bien de prendre des engagements précis à ce propos.

Les chiites courtisés

Les Américains, pour l’instant, semblent surtout miser sur la possibilité d’un compromis avec les dirigeants chiites. Sans doute calculent-ils que c’est ceux-là, à la tête de la communauté religieuse majoritaire dans le pays, qui auraient finalement le plus de chance d’imposer leur autorité.

De son côté l’ayatollah Ali Al-Sistani, le plus important dignitaire chiite, mène un jeu assez ambigu. Depuis plusieurs semaines, il ne cesse de déclarer qu’il n’est pas question qu’une force d’occupation reste après le 1er juillet 2004. Plus de 100 000 manifestants ont été mobilisés le 15 janvier dans les rues de Bassora pour réclamer à la fois des élections et le pouvoir aux ayatollahs. Mais dans le Sud du pays ou à Bagdad, il est aussi manifeste que les religieux chiites servent de modérateurs, soucieux d’éviter les dérapages, alors que l’exaspération de la population ne cesse de croître.

Car la situation économique est catastrophique. En particulier dans les régions du Sud à majorité chiites, parmi les plus pauvres, les manifestations contre la misère, pour réclamer du travail, ou tout simplement du pain ou le retour de l’électricité sont de plus en plus fréquentes et tournent parfois au drame lorsque les troupes d’occupation débordées ouvrent le feu.

C’est cette crainte des troubles sociaux, souvent occultée par celle des attentats, mais qui reste bien ancrée dans les esprits aussi bien des généraux qui dirigent les forces d’occupation que des dirigeants nationalistes ou religieux, qui pourrait finalement motiver un possible compromis. C’est elle qui pourrait pousser ces dirigeants à négocier avec l’impérialisme dont ils se prétendent l’adversaire et à accepter d’être intronisés par lui.

Ce qui attendrait alors la population ne laisse guère de doute. On en a déjà une illustration avec le sort réservé aux femmes, les premières victimes… du régime encore à naître. En décembre, le conseil provisoire de gouvernement abrogeait l’ancien code de la famille en vigueur depuis 1959, laissant aux religieux le soin de statuer sur un nouveau code obéissant aux préceptes de la Charia. La décision n’a toujours pas été ratifiée par Paul Bremer. Par scrupule moral ou parce que les Américains gardent en réservent la possibilité de troquer le sort des femmes contre un accord avec le clergé, chiite ou même sunnite ? N’est-ce pas ce calcul qui a déjà motivé la décision du conseil : sacrifier les femmes pour se concilier les faveurs des leaders religieux ?

Ainsi l’expédition américaine pourrait se terminer par la mise en place d’une dictature des éléments les plus réactionnaires de la société, 25 ans après Khomeiny, un régime à l’iranienne, et certainement pas meilleur pour avoir été mis en place avec l’aide et sous la houlette de l’impérialisme.

Faut-il rappeler que l’un des prétextes de la guerre faite à l’Irak était de remplacer la dictature de Saddam Hussein par un régime démocratique ?

27 février 2004

Raoul GLABER

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article