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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 51, mai-juin 2007

Arsenal de Cherbourg : résistances à la marche vers la privatisation

Mis en ligne le 10 mai 2007 Convergences Entreprises

L’arsenal de Cherbourg fabrique des sous-marins depuis 1897. Et aujourd’hui des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) sortent de ses ateliers.

L’entreprise était jusqu’il y a deux ans une entreprise d’État, dépendant du ministère de la Défense. Notre statut était celui d’ouvriers d’État, avec des particularités proches de celles des fonctionnaires. Depuis deux ans, nous sommes devenus une société nationale de droit privé. Le groupe DCN (Direction des constructions navales) a été détaché du ministère de la Marine pour devenir une société comme une autre.

Ce processus engagé de longue date est en train d’aboutir : en 1991 la création de DCN International, en 1995 la séparation des activités de nature industrielle, en 2000 la transformation de DCN en service à compétence nationale (SNC) détaché de la délégation générale pour l’armement, et en 2002 la création d’une filiale commune avec Thalès, pour ne retracer que les plus grandes étapes.

Le changement de statut proprement dit est intervenu à la fin de l’année 2003, et la décision d’ouvrir le capital il y a un an. Le terme d’arsenal doit être banni, dit-on dans les instances, et remplacé par établissement ou, mieux « business unit », pour qualifier les différents sites ! Le but à terme est de faire de l’entreprise un EADS naval, une entreprise européenne de type Airbus industrie. De quoi enthousiasmer, avec les 10 000 licenciements prévus à Airbus !

Le gouvernement a donc pris son temps pour arriver à ses fins : plus de dix ans. Il faut dire qu’il y a eu à toutes les étapes une forte résistance des salariés. En 1992, lors de la présentation du premier important plan de réduction d’effectifs, la ville de Cherbourg a connu une journée de manifestations et d’émeutes, dont les participants conservent un très vif souvenir.

Tout d’abord, réductions d’effectifs

La première préoccupation patronale a été de diminuer massivement les effectifs, de réduire la voilure comme ils disent, pour rendre l’entreprise présentable en vue d’une privatisation. Nous étions 4 500 en 1991 et nous sommes actuellement 1 800 salariés. Il n’y a pas eu de plans sociaux mais des départs volontaires à partir de 52 ans. Une prime de départ a même été proposée à des salariés à partir de 5 années de présence, des mutations dans les services de l’État (entretien des casernes en remplacement du contingent, gardien de phare…) ou encore des formations dans d’autres secteurs : cinéma, archives, etc. Il y a eu également et il y a encore des départs « amiante ». Petit à petit, la direction est parvenue, sans licenciements, à diminuer fortement les effectifs.

Apparition de différents statuts

Ce qui est le plus choquant pour nous, et nouveau pour l’entreprise, c’est l’embauche de nouveaux personnels qu’on appelle « conventions collectives », par opposition aux anciens qui bénéficient encore du statut d’ouvriers d’État, très réglementé avec notamment pour l’instant la garantie de l’emploi et des augmentations de salaire alignés sur la métallurgie parisienne.

Quant aux camarades en « conventions collectives », leurs augmentations sont régies par des négociations annuelles qui ont prévu pour 2007 une augmentation générale de 1,5 % et quelques augmentations individuelles pour certains. Ils ont droit à la prime de participation, par exemple, mais sont soumis au droit commun pour les licenciements.

Sur l’effectif actuel de 1 800, il y a environ 250 à 300 « conventions collectives » qui, à travail égal, touchent entre 300 et 500 euros de moins que les autres. À leur embauche, il leur avait été promis la prise en compte de leurs diplômes et de leur ancienneté, ce qui n’est toujours pas appliqué. Ils en sont à leur troisième mouvement cette année pour demander que les promesses soient respectées.

Nous avons aussi découvert le recours à l’intérim. Auparavant, seules les entreprises sous-traitantes pouvaient embaucher des intérimaires, mais pas l’arsenal. Depuis le changement de statut, la DCN embauche – et débauche – des intérimaires. Cela ne passe pas auprès des salariés, qui ne comprennent pas qu’on puisse licencier quelqu’un qui fait bien son travail. C’est ainsi que plusieurs mouvements ont eu lieu récemment pour l’embauche d’intérimaires en CDI.

Une résistance continue

Nous avons eu l’occasion de mener récemment deux autres bagarres, liées au changement de statut.

La direction a voulu prendre sur nos congés en voulant imposer la fermeture de l’usine en fin d’année : au deuxième débrayage réussi, elle a cédé.

La dernière attaque a porté sur une prime de 16 %, anciennement prime d’assiduité, aujourd’hui renommée prime de rendement. Avec ses nouvelles méthodes de « management », la direction voulait moduler cette prime à la tête du client et récompenser les efforts des ouvriers méritants. Cherbourg était le port pilote pour essayer de remettre en cause cette prime qui était déjà un peu modulable (mais lorsqu’elle descendait en dessous de 14 %, c’était considéré comme une sanction). Si Cherbourg avait accepté cette modulation, elle aurait été appliquée à tous les autres arsenaux. Un débrayage massif en a décidé autrement : la direction a aussi reculé devant 800 personnes déterminées.

Malgré ces résistances, les cadences s’intensifient. Nous subissons de plus en plus les pressions d’une entreprise privée : réduction du temps imparti pour effectuer un travail, les dates de fin de fabrication devenues impératives, le personnel, et donc la charge salariale, fortement allégé. Un exemple : pour faire un certain type de travail qualifié, il y avait deux ouvriers à statut d’État, qui à eux deux, percevaient 4 000 € de rémunération. Aujourd’hui, pour faire le même travail, il y a un salarié en convention collective qui perçoit 1 600 euros : 2 400 euros d’économies sur un seul poste de travail ! Pas très étonnant dans ces conditions que la DCN puisse afficher des bons résultats : par rapport à 2004, le résultat d’exploitation a bondi de 18,6 % et la prise de commandes de 290 % en 2005.

3 mai 2007

Marc LINDON

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