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Archives > Convergences révolutionnaires > Numéro 93, avril-mai 2014 > Hôpitaux : les salariés sur le qui-vive

Hôpitaux : les salariés sur le qui-vive

Travail en 12 heures d’affilée, le miroir aux alouettes

Mis en ligne le 22 avril 2014 Convergences Entreprises

Dans les hôpitaux, les services de soins sont généralement organisés avec une équipe de jour qui alterne matin/soir et une de nuit. Par exemple, les soignants de jour font des journées de sept heures trente et l’équipe de nuit travaille dix heures d’affilée (avec un recouvrement des équipes lors de la relève). Mais de plus en plus de services passent à une organisation de travail en deux fois douze heures.

Par exemple, le premier poste s’étend de 7 heures du matin à 19 heures, le second de 19 heures à 7 heures. En principe, quatre jours de repos par semaine compensent ces longues journées en 12 heures vu que 36 heures de travail sont effectuées en trois jours. Ce fonctionnement se retrouve dans beaucoup de services d’urgences et de réanimation mais aussi dans d’autres types de services (soins palliatifs, psychiatrie, chirurgie, etc.). Dans les textes, il ne peut se faire que sur dérogation « lorsque les contraintes de continuité du service public l’exigent » [1]. Ce recours doit rester exceptionnel et provisoire. En réalité il est utilisé de manière bien plus systématique.

Ces réorganisations permettent aux directions d’hôpitaux de supprimer des postes (au minimum 6 % mais sans doute plus). Les 12 heures favorisent l’auto-remplacement. L’encadrement peut plus facilement faire revenir sur les quelque 4 jours de repos par semaine s’il manque du personnel. C’est aussi une façon de trouver du personnel de nuit : dans de nombreux services en 12 heures, les équipes alternent entre les jours et les nuits, il n’y a plus d’équipe fixe de nuit.

Les 12 heures : un côté alléchant… mais pas pour tout le monde »

Côté soignants, l’organisation d’un service en 12 heures à ses côtés séduisants. Avec un planning en 12 heures, il est possible d’avoir cinq, six, voire quelques fois sept jours de repos consécutifs. Moins de weekends sont travaillés (en moyenne un sur trois contre un sur deux en 7 heures 30). Le sentiment d’avoir plus de temps personnel et d’être globalement moins fatiguées peut faire illusion. Cette impression vient en partie des conditions de travail actuelles dans les services. Avec un sous-effectif chronique et l’augmentation de la charge de travail, il est de plus en plus difficile de finir à l’heure : les 7 heures 30 se transforment en 8 heures voire plus. En 7 heures 30, c’est cinq jours sur sept que les horaires sont dépassés, et parfois de beaucoup, là où ils ne le seront que trois fois en 12 heures. La réduction des temps de trajet, car moins fréquents, est appréciée. L’argument financier rentre aussi souvent en compte. Enfin, sur le travail en lui-même, l’idée qu’on peut mieux organiser son travail sur 12 heures en étalant certaines tâches sur la journée est assez répandue.

Mais tout le monde n’est pas séduit. Les équipes de nuit, par exemple, y voient beaucoup plus d’inconvénients : moins d’heures de nuit rémunérées avec une prise de service à 19 heures, allongement de la nuit de travail sans beaucoup plus de repos, perte du repas du soir en famille, etc.

En y regardant de près, cette organisation du travail séduit surtout les équipes de jeunes, particulièrement celles actuellement en jour, sur lesquelles s’appuient les directions contre les syndicats qui dénoncent les 12 heures. D’où des dissensions entre salariés à ce sujet, qui font passer à la trappe les problèmes essentiels d’effectifs et de charge de travail, qui rendent invivables les conditions de travail, quelle que soit l’organisation, en 7 heures 30 ou en 12 heures.

12 heures… en principe !

Cela dit, cette organisation en 2 × 12 heures pose évidemment de nombreux problèmes. Elle n’est pas sans risque tant pour le personnel que les patients. Déjà l’amplitude dépasse en réalité les 12 heures : lors des changements d’équipe, il n’est pas prévu de temps d’habillage/déshabillage et encore moins de temps de relève. La journée de 12 heures se transforme en une journée de 12 heures 30, voire plus. Les 12 heures de repos entre deux postes ne sont jamais respectés, la fatigue s’accumule d’autant plus. L’idée selon laquelle on peut mieux organiser son travail est totalement illusoire. En réalité, cela revient à travailler à flux tendu. Les choses non faites le matin à cause du sous-effectif sont faites l’après-midi… si on trouve le temps. C’est une chasse aux temps morts.

En 12 heures, il est impossible de garder une bonne vigilance tout au long de son poste. Il est reconnu que la vigilance baisse au bout de 7 heures. Surtout au bout du deuxième ou troisième jour de travail. Cette baisse de vigilance augmente le risque d’accident du travail (comme accident d’exposition au sang) et le risque d’erreur de patient, de dosage, etc., ce qui n’est pas sans problème quand on parle de services d’urgences ou de réanimation…. Avec l’accumulation de fatigue, la patience fait plus facilement place à l’irritabilité. Les patients en pâtissent, les situations d’agressivité sont plus difficilement désamorcées.

Les trajets sont moins fréquents, mais les risques d’accidents de trajets majorés, surtout après des séries de travail de nuit. Rouler fenêtres ouvertes l’hiver pour ne pas s’endormir au volant en rentrant d’une nuit est chose courante. Sur le moyen et long terme, les études [2] faites sur ce sujet mettent en évidence un risque accru pour la santé du personnel (risque cardio-vasculaire, endocrinien, troubles digestifs). L’alternance jour/nuit ferait perdre dix ans d’espérance de vie. Pour finir, le sentiment d’être moins au travail est en grande partie un leurre. Théoriquement on ne travaille que trois jours par semaine, parfois quatre sur sept jours consécutifs, légalement ça ne peut être plus. Mais il arrive fréquemment de travailler cinq jours sur sept, soit 60 heures en raison des rappels sur repos. Parfois, c’est même inscrit dans le roulement de base. Cela revient en définitive à une augmentation de la journée de travail. Et, si le sous-effectif est chronique, les mêmes problèmes qu’avec une organisation en 7 heures 30 se retrouvent. Il est difficile de poser des jours de récupération. Il peut y avoir un sentiment d’être moins souvent au travail mais, paradoxalement, sur l’année, ce n’est pas forcément le cas.

Le vrai combat collectif contre ce chantage insidieux

Les directions d’hôpitaux, relayées par l’encadrement, font aux soignants le chantage suivant : continuer à galérer en horaires classiques ou passer en 12 heures, présentées comme plus supportables, comme un moindre mal, même si c’est loin d’être le cas. Ces « solutions » individuelles de court terme pour ceux qui peuvent les supporter physiquement, sont en fait un recul social, une brèche pour les directions. Il est clair que les 12 heures doivent continuer à être dénoncées mais surtout, afin de ne pas nous diviser, s’inscrire dans une lutte contre la dégradation des conditions de travail et le sous effectif chronique, qui affectent tout le monde, quelle que soit l’organisation de travail adoptée, ce qui est le problème de fond de cette question.

Lisa HAGEN


[1Décret n°2002-9 du 4 janvier 2002, article 7

[2Il s’agit essentiellement d’études américaines (aux États-Unis les 12 heures sont beaucoup plus répandus dans les hôpitaux) mais aussi de bilans d’expertise demandés par les CHSCT.

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Numéro 93, avril-mai 2014

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