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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 137, mars 2021

Occupation à l’Odéon : « Pas de culture sans droits sociaux »

Mis en ligne le 22 mars 2021 Convergences Politique

Depuis le 4 mars, les occupations de théâtres se multiplient sur l’ensemble du territoire et les intermittents et intermittentes du spectacle font entendre les revendications du monde de la culture, dont les milliers de travailleurs s’inquiètent pour leur avenir. Des préoccupations qui ont spectaculairement été médiatisées à l’occasion de la cérémonie des Césars du 12 mars dernier où la dénonciation de la situation du monde de la culture mais, surtout, de ses acteurs, les intermittents du spectacle, a culminé avec le happening de l’actrice Corinne Masiero qui s’est présentée avec une peau d’âne, sous laquelle elle portait une robe ensanglantée, avant de l’ôter et de se présenter toute nue, comme le sont les acteurs de la culture aujourd’hui dont le gouvernement se préoccupe comme de sa... première chemise ! Une courageuse prise de position qui a fait s’étouffer tous les Tartuffe qui ont feint l’indignation pour mieux exprimer leur mépris d’un monde qu’ils préféreraient soumis à leur bienséance hypocrite !

En tout cas, les occupations de théâtre représentent une bouffée d’air frais face à la précarité qui guette, bien loin du show-biz et des paillettes.

Selma Timis


Entretien avec L., occupante de l’Odéon depuis le 4 mars.

CREst-ce que tu peux revenir sur la situation de l’ensemble des travailleurs et travailleuses de la culture depuis le début de la crise, intermittents ou non ?

L – Pour les intermittents du spectacle qui avaient déjà ouvert des droits avant la crise, la situation est plutôt tranquille pour l’instant, vu qu’on a été prolongés automatiquement d’un an, jusqu’au 31 août, que tu viennes d’ouvrir tes droits ou que tu arrives en fin de droit. Mais quid de la suite ? Pour les primo-entrants, par contre, c’est terrible puisqu’ils n’ont pas pu ouvrir de droits (vu qu’ils n’ont pas fait leurs heures [1]), et pour les gens qui reviennent de congé maternité ou maladie, ou qui veulent partir maintenant, la situation est également désastreuse.

CREt quelle a été l’attitude du gouvernement depuis un an ?

L – Disons que Macron a fait une grande déclaration, comme quoi tous les intermittents seraient renouvelés d’un an, après avoir discuté avec les stars du milieu et avoir toujours refusé de rencontrer les organisations représentatives des travailleurs de la culture, sous les yeux ébahis de la ministre du Travail et de la Culture. Voilà.

CRDepuis le 4 mars, vous êtes plus d’une cinquantaine à occuper l’Odéon. Qui êtes-vous ?

L – On est des intermittents et intermittentes, ainsi que des travailleurs de la culture de manière générale mais pas que. Disons des intermittents de l’emploi : il y aussi des extras, des guides-conférenciers et conférencières, et d’autres travailleurs du travail discontinu. Notre situation concerne beaucoup de monde en réalité : tous les intérimaires, tous les gens qui travaillent à la mission, avec des CDDU (CDD d’usage). C’est bien plus large que le secteur de la culture.

CREt alors, pourquoi l’Odéon ?

L – Parce que ça fait chier tout le monde (Rires). Parce que c’est un bâtiment en plein milieu de Paris, près des lieux de pouvoirs, dans un quartier chic, c’est très visible et que ça déjà été occupé. C’était surtout à l’initiative de la CGT-Spectacle, et ça venait à la suite de 3-4 mois d’actions, petites à chaque fois, où l’on restait une journée, une nuit quelque part.. avec zéro réponse. Donc on a débarqué à l’Odéon. Je ne pensais pas qu’on resterait aussi longtemps, mais ça a pris une telle ampleur avec d’autres lieux qui ont ouvert un peu partout…

CRQuelles sont vos revendications et où en êtes-vous ?

L – Ce qui est assez fou, c’est que c’est allé assez vite pour se mettre d’accord. Les revendications portent évidemment sur quelques aspects sectoriels, mais surtout sur les droits sociaux et l’accès à l’indemnisation pour tous – et surtout, sur le retrait de la réforme d’assurance-chômage, qui va plonger énormément de monde dans la précarité [2]. Et enfin, une année blanche pour tous les travailleurs du travail discontinu, les intermittents de l’emploi : pas que les artistes et les techniciens [3].

CRDonc vous ne défendez pas du tout la réouverture des lieux de culture ? C’est pourtant ce qu’on entend beaucoup dans les médias…

L – Ah non ! Dans les médias on ne parle que de ça, mais non ! C’est principalement ça qui sort, car c’est ce qui dérange le moins, c’est un peu la « danseuse du prince » des revendications – et les médias n’ont pas du tout envie de mettre en avant le retrait de la réforme de l’assurance-chômage.

Aussi, ce qui joue, c’est que le Syndicat des « patrons » de la culture, du théâtre public, très subventionné, insiste sur la réouverture des salles, car ce sont des théâtres subventionnés, donc même avec des jauges réduites, ça reste viable pour eux, car leur économie ne dépend pas principalement des spectateurs ou des recettes du bar comme dans les petites salles. Mais le problème, c’est que ce mouvement de directeurs de salles de théâtre cherche à récupérer ce qui est né à l’Odéon et qui s’est répandu pour la réouverture des salles. Ils ont lancé un communiqué sur « le Printemps est inexorable », pour faire une journée là-dessus [le 21 mars]. Mais, pour nous, une réouverture sans droits sociaux, ça ne sert à rien : très bien pour les directeurs de salles, mais les travailleurs ? D’ailleurs, cet été, les salles ont ré-ouvert, mais pas grand-monde n’a pu bosser.

CRDe jour en jour, des occupations fleurissent dans de nombreuses villes (73 à ce jour), peux-tu nous en dire davantage sur ces occupations : est-ce qu’elles se font selon les mêmes modalités ?

L – Pas partout, puisque, dans certains lieux, les directeurs de théâtre ont invité des occupants à venir s’installer, voire parfois ce sont les directions qui communiquent sur les revendications qui portent uniquement sur la réouverture, et où les gens occupent la journée mais pas la nuit.

Après, dans la coordination entre lieux occupés qu’on est en train de monter, on se centre surtout sur l’accord autour des revendications, pas tant sur les modalités de l’occupation, car ce n’est pas toujours possible d’occuper entièrement, par exemple dans les petites villes. L’important, c’est de se mettre d’accord sur les revendications et d’essayer de se coordonner un peu partout.

CREt alors, ça marche cette coordination ?

L – Ça marche très bien ! C’est l’avantage du confinement, on a tous appris à faire des zooms et à éteindre son micro ! On essaie d’écrire des textes communs, d’adopter définitivement une plateforme de revendications communes, et on essaie de mettre en place des actions en parallèle. Bref, on s’organise pour faire la même chose partout.

CRDonc d’un côté un mouvement qui prend de l’ampleur, et de l’autre un gouvernement qui… ?

L – Eh bien, nous avons eu une petite visite de Roseline [Bachelot, ministre de la Culture]. Voilà. Elle est venue, elle a dit bonjour, elle nous a écoutés, elle nous a dit combien elle nous aimait, nous soutenait et combien elle aimait les artistes. Ce qui prouve qu’elle n’a rien écouté de ce qu’on racontait, puisque nous ne parlions pas réellement des artistes. Rien que dans la culture, les artistes, c’est peu par rapport à tout ce que ça représente en termes de travailleurs. Les techniciens, les ouvreuses, etc. sont aussi intermittents, on l’oublie souvent. Puis elle nous a dit qu’elle ne pouvait rien faire car les arbitrages ne dépendaient pas d’elle. Et, depuis, elle fait une com’ où elle dit que c’est très vilain d’occuper les théâtres car on va abîmer le patrimoine.

Donc on a demandé une convocation du CNPS [Conseil national des professions du spectacle] pour pouvoir discuter de tout ça en présence du Premier ministre.

CRQuels sont les liens alors avec les soutiens, tous les gens qui viennent sur la place devant l’Odéon ?

L – Dès le début, on s’est dit qu’on ne voulait pas s’enterrer entre « cultureux » dans un théâtre fermé avec rien dehors. Donc on a décidé d’utiliser ce théâtre-là comme un moyen de pression pour nos revendications, mais aussi comme une tribune pour toutes les luttes qu’il y a en ce moment, une sorte de mégaphone. On a organisé des agoras tous les jours (nos rapports avec la direction étant un peu compliqués, on ne peut pas sortir, donc on fait passer des micros tous les jours par les fenêtres), et les gens d’en bas prennent la parole pour se faire l’écho des luttes. On a appelé à aller aux manifs et on y est allés nous-mêmes. Il y a des manifs qui ont essayé de rejoindre la place : la manif féministe du 8 mars, ça n’a pas fonctionné car la place était remplie de flics, mais il y a eu la Marche des Solidarités [des sans-papiers] qui est venue, c’était très beau.

CRQuelles sont vos perspectives pour la suite ?

L – Je pense que la coordination des lieux peut donner quelque chose de fort. Ce qu’on veut, c’est arriver à l’étendre, par exemple aux travailleurs qui sont en train d’être licenciés, à tous les collectifs et syndicats de chômeurs. Que ça déborde les lieux de culture quoi ! Un de nos slogans, c’est ça : « Occupez, occupez, partout où vous pouvez – Occupons, occupons, ailleurs qu’à l’Odéon ! »


[1Pour pouvoir bénéficier du statut d’intermittent, il faut pouvoir justifier de 507 heures de travail (une représentation équivalant à 12 heures).

[2Voir notre éditorial du 8 mars : « Le gouvernement prétend que cette réforme servira à lutter contre les chômeurs qui « profitent » du chômage. Comme si c’était un choix d’être au chômage, surtout dans le contexte actuel ! Selon l’Unedic, 840 000 personnes (38 % des allocataires) connaîtraient ainsi une baisse d’indemnisation, de 20 % en moyenne, et cela pourrait aller jusqu’à des montants divisés par deux pour certains. Pour une personne ayant eu deux CDD de trois mois payés au Smic sur les 24 derniers mois, les allocations passeraient de 975 euros à 659 euros. Le salaire journalier de référence utilisé pour calculer les allocations prendra en compte les périodes d’inactivité, alors que, aujourd’hui, seules les périodes salariées sont prises en compte. Les demandeurs d’emploi alternant contrats courts et inactivité seraient les premiers pénalisés. » https://www.convergencesrevolutionn...

[3Voir le site de l’occupation : https://radiodeon.wixsite.com/home

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