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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 137, mars 2021

Ce qu’ils appellent « les classes moyennes » : Les nouveaux tâcherons du XXIe siècle

Mis en ligne le 29 mars 2021 Convergences

Nous publions dans Convergences révolutionnaires no 137 une double page sur ce que certains appellent « les classes moyennes » et dont beaucoup de membres sont victimes des ravages de la société capitaliste et de ses crises. Un dossier plus complet est disponible sur notre site ici.


Un enjeu de taille

L’année 2020 a connu une apparition record d’entreprises et une diminution notable des faillites : selon l’Insee, avec 848 000 créations, la tendance à la hausse démarrée en 2016 du nombre de nouvelles entreprises s’est poursuivie. D’autre part, malgré l’ampleur de la crise sanitaire et économique, le nombre d’entreprises en grande difficulté diminue… du moins dans les statistiques. Sur l’ensemble de l’année 2020, l’Insee a enregistré 20 000 défaillances de moins qu’en 2019 (– 40 %).

Une réalité de terrain bien différente

L’immense majorité de ces créations est due à des entreprises individuelles, et, plus particulièrement, à des micro-entrepreneurs – en gros à des livreurs de pizzas « à leur compte », des chauffeurs Uber «  indépendants », voire des formateurs, des vendeurs en ligne (notamment via des plateformes comme Amazon), des électriciens, des plombiers, des couturières, des coiffeuses à domicile ou encore des informaticiens. Ces créations d’entreprises, souvent éphémères, masquent en grande partie l’augmentation du chômage, certains – salariés licenciés, jeunes n’en pouvant plus d’être inscrits à Pôle emploi – se lançant dans cette aventure faute de pouvoir trouver ou retrouver un emploi salarié. Cela a particulièrement été le cas en 2020 avec les livreurs à vélo, dont l’activité a connu un boom avec les confinements et couvre-feux. De plus, nombre d’entreprises, moyennes et grandes, exigent désormais de leurs « collaborateurs extérieurs », c’est-à-dire ceux à qui ils sous-traitent certaines tâches, qu’ils adoptent le statut de micro-entrepreneurs sous peine de ne pas leur donner de travail. Souvent une façon pour le patronat de contourner la législation sociale et les maigres garanties juridiques accordées aux salariés. Seuls certains travailleurs qualifiés optent pour ce statut par choix, par exemple dans les domaines de conseil à la communication, de conseil à la gestion ou de développement des sites web où cette pratique est devenue courante.

Quant au recul des faillites, il s’explique surtout par le fait que des centaines de milliers d’entreprises ont été mises sous perfusion par l’État. C’est pourquoi, dans les secteurs les plus touchés (restauration, hôtellerie, événementiel, services à la personne, loisirs, culture, transports…), on n’enregistre pour l’instant pas plus de faillites que dans le reste de l’économie.

Mais, tôt ou tard, l’État fermera le robinet. Et des centaines de milliers de ces toutes petites entreprises risquent de se retrouver dans le rouge puis sur le carreau, entraînant par ricochet une augmentation du chômage. Car rien ne garantit qu’une reprise économique soit finalement au rendez-vous dès la fin de la pandémie, en tout cas à temps pour les toutes petites entreprises déjà en place.

Une composition sociale diverse

Petits patrons (avec moins de dix salariés) et travailleurs indépendants représentent aujourd’hui en France environ trois millions de personnes. On trouve parmi eux aussi bien des petits commerçants et artisans classiques, ou encore des membres de professions libérales et des paysans, dont beaucoup exploitent leur ferme en famille, que ces nouveaux micro-entrepreneurs de toute sorte.

Mais, toutes catégories confondues, ce sont des hommes et des femmes dont la classe ouvrière ne peut se désintéresser. Beaucoup d’entre eux n’exploitent personne et sont aussi victimes des méfaits du capitalisme. Et si, demain, ils se mobilisent, il est vital que le prolétariat leur tende la main et essaie de les entraîner derrière lui dans la lutte pour le renversement du système capitaliste.

Or l’attitude des membres de ces couches sociales à l’égard des strates supérieures de la bourgeoisie est ambivalente. Dans les périodes d’expansion ou de relative stabilité économique, certains de leurs membres aspirent « à réussir », en s’élevant peu à peu dans l’échelle sociale. Dans l’ensemble, tous restent fermement attachés à leurs (petites) propriétés et aux préjugés qui vont avec, en professant notamment parfois un certain mépris à l’égard des couches les plus exploitées de la population.

Le rôle central du prolétariat

Dans les périodes de crise, lorsqu’ils se sentent menacés dans leur existence même et risquent de retomber dans les couches inférieures de la société dont ils sont le plus souvent issus, cette aspiration peut se transformer en haine féroce contre le prolétariat, si celui-ci ne propose pas une perspective crédible à leurs yeux. C’est ce qui – dans des conditions un peu différentes – s’est passé dans les années 1920 en Italie et dans les années 1930 en Allemagne où, en jouant sur la rage, le désespoir mais aussi les préjugés de millions de petits-bourgeois déclassés, des démagogues comme Mussolini et Hitler ont pu les utiliser pour briser le mouvement ouvrier… en les mettant finalement à la remorque du grand capital.

Nous n’en sommes heureusement pas là. Mais, si le pire n’est jamais inéluctable, il est malgré tout toujours possible. D’où l’importance de porter une attention soutenue à ces couches sociales modestes inquiètes pour leur avenir et qui pourraient donc prêter attention aux perspectives que le prolétariat serait susceptible de leur offrir.

27 mars 2021, Jean Liévin



Que leur dire ?

Le prolétariat ne peut défendre ses intérêts de classe sans s’intéresser à ceux de tous les opprimés des villes et des campagnes. Ce que rappelait le célèbre vers de l’Internationale : « Ouvriers, paysans, nous sommes le grand parti des travailleurs. » Les strates inférieures de la petite bourgeoisie sont partie intégrante de ces couches populaires que la classe ouvrière libérera en se libérant elle-même.

Aujourd’hui, la crise sanitaire a provoqué une chute sans précédent dans l’activité économique, pesant particulièrement sur le petit commerce. Elle risque d’entraîner dans les semaines et les mois qui viennent la chute de dizaines de milliers d’artisans, petits commerçants et autres indépendants qui travaillent souvent à domicile.

Jusqu’à présent, l’État a évité le pire en gonflant la dette publique (avec l’aide de la Banque centrale européenne), mais cette situation ne durera pas éternellement et des centaines de milliers de « petits entrepreneurs » pourraient voir se fermer devant eux les crédits bancaires, qui ne seront plus garantis par l’État, et faire faillite parce qu’ils crouleront sous les dettes, ou simplement faute de trésorerie.

Alors, que peut-on dire à ces couches sociales aujourd’hui touchées par l’inquiétude, mais qui, demain, pourraient tomber dans le désespoir ? Comment orienter leurs luttes et leurs coups de colère lorsqu’elles se révolteront ? Quel type de revendications peut-on mettre en avant et éventuellement soutenir ?

Quelles revendications ?

À court terme, un certain nombre de revendications, qu’elles ont elles-mêmes formulées lors de récents mouvements et pour lesquelles elles ont parfois obtenu satisfaction, sont parfaitement défendables, notamment considérer la crise actuelle comme « un cas de force majeure » pour demander :

  • un moratoire sur le paiement des loyers individuels et commerciaux ;
  • le report, voire l’annulation, du remboursement des prêts bancaires ;
  • la conversion en subventions non remboursables des prêts garantis par l’État ;
  • l’accès libre au fonds de solidarité.

Mais, pour ceux qui seraient contraints de mettre la clé sous la porte, on pourrait proposer :

  • l’ouverture de l’assurance-chômage aux indépendants [1] ;
  • pas de revenus, retraites, indemnités ou allocations diverses inférieures à 1 800 euros par mois ;
  • l’accès au RSA pour les moins de 25 ans.

Tout cela pourrait être mis en œuvre dans le cadre d’un plan d’urgence sanitaire et social décrété par les travailleurs et qui impliquerait, dans un premier temps, un contrôle du système bancaire et financier – clé de voûte du régime capitaliste – par les salariés et l’ensemble de la population, dont les travailleurs indépendants.

Vers une société sans classes

Et à plus long terme ? Nul ne peut savoir à quoi ressembleront demain les circuits de production, de distribution et des services à la personne dans une société débarrassée du capitalisme. Mais pas plus les indépendants des villes que les petits paysans ne disparaîtront du jour au lendemain. Devenu classe dirigeante, le prolétariat les aidera à développer tous leurs potentiels et à s’intégrer en douceur dans les rouages d’une société nouvelle où le droit à l’expérimentation et à la liberté d’initiative seront la règle et la contrainte l’exception.

Au final, la petite bourgeoisie urbaine et rurale finira bien sûr par disparaître. Tout comme le prolétariat d’ailleurs. Et, dans une société sans classes, débarrassée de toute forme d’oppression et d’exploitation, le type d’activité manuelle et intellectuelle pratiquée par chacun deviendra un choix individuel et social, et non plus une contrainte économique.

J. L.


[1Depuis septembre 2018 existe bien une allocation pour les travailleurs indépendants qui cessent leur activité de manière involontaire et définitive. Au départ, les règles prévues étaient si compliquées que le nombre potentiel de bénéficiaires avait été estimé à… 29 000. À l’arrivée, seuls 911 d’entre eux en ont bénéficié ! De la poudre aux yeux.

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