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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 109, décembre 2016 > 20 ans de réformes contre l’hôpital public

20 ans de réformes contre l’hôpital public

Interview

La situation aux Hospices civils de Lyon vue par une infirmière

Mis en ligne le 8 décembre 2016 Convergences Entreprises

Convergences révolutionnaires : La presse, certains médecins, les syndicats, tout le monde s’accorde à dire que l’hôpital public est au bord de l’explosion. La vague de suicides d’infirmiers de cet été en est un signe inquiétant. Qu’est-ce qui pèse selon toi dans le quotidien des hospitaliers ?

Nathalie [1], infirmière aux Hospices civils de Lyon : Le rythme de travail ! Je vois de plus en plus de collègues épuisées autour de moi, parfois moi aussi d’ailleurs.

Les directions hospitalières ont mis en place ce qu’elles appellent des « effectifs cibles », c’est-à-dire un nombre arbitraire de soignants par lit : par exemple, deux soignants le matin et deux le soir pour 20 malades. Et s’il y en a 22, il peut y avoir un soignant de plus en journée... Ces chiffres ne tiennent absolument pas compte de la charge de travail réelle. Chaque direction hospitalière décide de ses effectifs cibles en fonction de questions budgétaires. Par conséquent, on se retrouve à faire le même travail qu’avant avec moins de personnel. Quand je suis arrivée dans mon service, il y avait deux IDE (infirmières diplômée d’État) le matin, deux le soir et une infirmière de journée qui s’occupait des entrées, des patients de retour du bloc, de préparer les médicaments, de passer des commandes, de faire les bilans... bref, un poste à plein temps ! Aujourd’hui, les deux IDE du matin et du soir doivent absorber cette charge de travail, alors que nos journées étaient déjà bien remplies !

Certains services ont des effectifs « normés », fixés par la loi. En Réanimation par exemple, il faut au minimum deux IDE pour 5 patients et une ASD (aide-soignante diplômée) pour 4 patients. Mais même dans ces services où la loi pose des garde-fous, les effectifs réels sont parfois inférieurs. Il peut arriver par exemple qu’on laisse une infirmière toute seule la nuit... en lui disant qu’elle n’aura qu’à demander de l’aide dans le service d’à côté en cas de besoin.

CR : Que se passe-t-il quand un agent est absent ?

N. : Le problème, c’est que les arrêts ne sont que rarement remplacés. Normalement, il existe un pool de remplacement, avec des agents qui ne font que ça, pour les arrêts programmés ou non. Or les effectifs du pool aussi diminuent. La politique des HCL, c’est de remplacer un arrêt sur deux, et c’est au service de compenser l’arrêt manquant. Pour les congés maternité – il y en a pas mal, étant donné qu’il y a une grande majorité de femmes à l’hosto, et que les collègues s’arrêtent assez tôt parce que les métiers sont plutôt physiques – les HCL ne remplacent qu’à partir du 7e mois. Entre temps, c’est au service de compenser.

Comment ça marche ? C’est simple, les cadres nous poussent à revenir sur nos repos, essayent de faire sauter nos congés, parfois de la veille pour le lendemain. On nous fait bien comprendre que si on ne revient pas on va laisser notre collègue toute seule… ou qu’on ne sera pas renouvelé si on est en CDD : les cadres ont un discours très culpabilisant... malheureusement souvent efficace. Les directions hospitalières comptent sur notre bonne conscience et jouent beaucoup dessus !

Par ailleurs, on nous demande parfois dans la journée de bosser dans deux services en même temps pour « dépanner »... Ça pèse forcément sur le service qu’on abandonne. Et puis on cumule deux journées de travail en une. En plus, c’est assez angoissant de se retrouver dans un service avec des spécialités, des procédures qu’on ne maîtrise pas toujours. Comment s’en sortir si on vous envoie dans un service de grands brûlés par exemple, et qu’on n’est pas formé pour ces pansements très spécifiques ?

CR : Qu’en est-il de la qualité de la prise en charge ?

N. : On travaille toujours dans la précipitation, on fait des soins à la chaîne, comme si on était des machines à soigner. Mais les soins, ce n’est pas uniquement poser une perfusion, un antibiotique, et prendre une tension. C’est, comme on nous le dit si bien à l’école, « prendre soin du patient dans sa globalité ». C’est écouter, discuter, rassurer, s’occuper aussi des familles... Parfois, à force de courir partout, on ne sait même plus pour quoi vient le patient, pourquoi on prend sa température ou quels sont ses soucis dont il nous a parlé le matin même.

Le pire, c’est que les patients finissent par le sentir. Ils nous disent qu’ils « comprennent », mais quand un patient dit : « je n’ai pas osé sonner pour vous appeler parce que je vois bien que vous êtes débordés », il y a un problème !

CR : Vous arrivez à tout faire en une seule journée ?

N. : Il arrive qu’on ne prenne pas le temps de s’arrêter 5 minutes pour boire ou manger. Certaines font même le choix d’arriver en avance en début de poste pour anticiper le travail à faire.

Dans mon service, on fait régulièrement de 30 minutes à 1h30 sup’ par jour, qui ne sont ni payées ni récupérées. Depuis 2002, les HCL doivent 1,4 millions d’heures supplémentaires au personnel [2] ! Vous imaginez bien que sortir, en retard, sans s’être posée, même pas une petite minute, sans avoir mangé ni parfois être allée aux toilettes, et en plus avec le sentiment de ne pas avoir bien fait son travail... C’est vraiment dur !

J’ai souvent des nouvelles collègues qui rentrent le soir en pleurant, qui parlent d’abandonner ou même qui abandonnent parce qu’elles trouvent le travail inhumain. Dans les services techniques, les secrétariats, les bureaux des admissions, c’est la même chose : les réductions d’effectifs obligent le personnel à faire toujours plus avec moins et les journées de travail sont de plus en plus intenables. Aux admissions, par exemple, le manque de personnel rend l’attente des patients plus longue, et parfois les esprits s’échauffent. Les problèmes de violences, verbales et physiques, dont on entend parler dans la presse, sont le résultat des politiques d’économies et des suppressions de postes... À côté de ça, les directions veulent avoir bonne presse, elles mettent des affiches dans les services sur la maltraitance, organisent des formations sur « la bientraitance ». Encore faudrait-il que l’hôpital se donne les moyens de ne pas maltraiter nos patients ! En gériatrie, on n’arrête pas de supprimer des postes. Si on veut pouvoir faire la toilette des patients chaque jour, il faut les réveiller à 6 heures du matin...

Avoir l’impression d’être maltraitant du fait de l’institution, c’est impossible à accepter.

Mais la maltraitance, elle n’est pas qu’envers les patients, elle existe aussi envers les personnels, en nous imposant ces rythmes de travail de fou.

CR : Que penses-tu des horaires de 12 heures  ?

N. : On a des horaires atypiques, à commencer par les services en 12 heures. Certaines collègues disent qu’elles préfèrent ces horaires, mais quand on creuse un peu, on se rend compte que c’est surtout pour venir le moins de jours possible à l’hôpital. Plusieurs heures de transports par jour, des conditions de travail détestables, des cadres qui se permettent tout avec notre planning… on les comprend ! Le hic, c’est que toutes les études montrent que le rythme des 12 heures et l’alternance jour / nuit sont une catastrophe biologique et ont des effets très néfastes sur la santé (réduction de l’espérance de vie, risques cardiaques...). Ce qu’il faut, c’est se battre pour la réduction du temps de travail !

CR : Et le reste du personnel ?

N. : Partout, c’est restructuration sur restructuration. Pour faire des économies, les HCL ont privatisé la fonction ménage. Les agents des services hospitaliers qui s’occupaient des repas, du ménage, qui faisaient partie des équipes, ont été reclassées ou virées si elles étaient en CDD. Les HCL ont engagé une boîte de sous-traitance, GSF. Maintenant les collègues du ménage dépendent du privé, elles sont payées au lance-pierre... GSF, ce sont de vrais esclavagistes. Ils ont fait installer des boîtiers devant chaque chambre. Les filles doivent pointer à l’entrée et à la sortie. Elles ont à peine plus de 5 minutes pour faire la chambre. Pas difficile de comprendre que c’est absolument impossible de respecter les règles de l’hygiène hospitalière, de suivre tous les protocoles, en si peu de temps !

Lorsqu’ils ne peuvent pas privatiser, ils « mutualisent » les services pour grappiller du personnel. Les Groupements hospitaliers de territoire appliquent cette logique à grande échelle. En plus des restructurations de services, les HCL se sont lancés dans d’énormes projets. Par exemple, en 2014, une lingerie centrale est venue remplacer les anciennes lingeries de site. Elle est censée absorber tous les besoins des HCL, plus ceux des hôpitaux périphériques. Certes, les conditions de travail dans les anciennes lingeries c’était carrément Germinal... Mais en construisant de nouveaux équipements, automatisés, ils en ont profité pour supprimer beaucoup de personnel. À trop vouloir économiser, ils désorganisent tout. Résultat : dans les services, on est souvent insuffisamment livré en linge. Le week-end, on doit parfois sécher les patients avec des taies d’oreiller. En cas de pénurie, il arrive même de devoir aller quémander des draps dans d’autres services… c’est un vrai facteur de stress !

Idem, on a supprimé les postes de lingers pour les remplacer par un Distributeur automatique de vêtements (DAV), pour les tenues... Mais ça ne fonctionne pas toujours. Régulièrement, on doit laver nos tenues chez nous si on veut en avoir une le lendemain... ou porter les pyjamas en papier normalement réservés aux patients.

CR : Avec tout ce que tu racontes, comment se fait-il que les hôpitaux tournent quand même ? Quelles sont les réactions ?

N. : Les hospitaliers prennent sur eux, donnent beaucoup. Trop. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réaction. Il y en a ! Que ce soit de petites réactions individuelles ou à l’échelle d’une équipe, d’un service... Il y a depuis plusieurs années tout un tas de petits mouvements, contre des restructurations, des suppressions de postes, des fermetures de lits, etc. Quand un service ou un hôpital ferme, il n’est pas rare de voir se mobiliser aussi la population du coin, avec les hospitaliers. Malheureusement ces réactions restent pour le moment isolées, et sont peu médiatisées. Les directions locales jouent le pourrissement du mouvement, qui finit par s’affaiblir.

Pourtant, on est beaucoup à en avoir marre du cynisme des directions hospitalières... Mais quand on se met en grève, on est presque toujours assigné à notre poste, pour assurer la continuité des soins. Notre action est forcément moins visible, ça décourage des collègues. Malgré tout, on a des exemples de luttes qui ont gagné malgré les assignations, il faut qu’on prenne confiance en nos forces. Il y a aussi de plus en plus de collègues en CDD. Des CDD au mois, renouvelables, des collègues qui restent dans cette situation parfois des années... et qui ont peur pour leur poste...

Mais ça ne va pas durer indéfiniment. La journée du 8 novembre montre qu’il y a une vraie colère chez beaucoup d’hospitaliers. On attend de voir la suite !


[1Le prénom a été changé.

[2Cela représente plus de 30 millions d’euros, ou l’équivalent de 800 temps plein durant une année entière.

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Numéro 109, décembre 2016