Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 109, décembre 2016 > 20 ans de réformes contre l’hôpital public

20 ans de réformes contre l’hôpital public

Elle court, elle court, l’infirmière…

Mis en ligne le 8 décembre 2016 Convergences Entreprises

Sarah [1] est infirmière dans un service de soins continus d’un hôpital d’une grande ville. Son unité prend en charge des patients qui nécessitent une surveillance rapprochée, parce que leur état de santé ou leur traitement font craindre une ou plusieurs défaillances vitales. C’est une sorte de niveau intermédiaire entre les services de Réanimation et ceux de soins classiques. Pour s’occuper d’une quinzaine de patients, travaillent en 12 heures trois infirmières et trois aides-soignantes (deux la nuit).

Elle a accepté de nous raconter une journée de son travail parmi celles, malheureusement pas si rares, qui sont un peu chargées…

7 h 00 — J’arrive dans le service, un quart d’heure en avance sur l’heure officielle de ma prise de service : une mauvaise pratique, bénévole, qui s’est ancrée dans l’équipe pour avoir le temps de faire les transmissions. La journée s’annonce longue et du retard dès le matin sera difficilement rattrapable par la suite.

7 h 10 — La collègue de nuit fait ses transmissions orales sur ce qui s’est passé la nuit. Cinq patients scopés, c’est à dire reliés à une machine qui surveille constamment fréquence cardiaque, saturation en oxygène, fréquence respiratoire et pression artérielle, pour un(e) infirmier(e) et un(e) aide-soignant(e). Aujourd’hui, chambre 1, un papy en insuffisance rénale aiguë ; chambre 2, un patient avec une cirrhose importante ; chambre 3, une patiente qui a fait une hémorragie digestive haute ; chambre 4, un jeune homme entré pour overdose, et chambre 5, une mamie en fin de vie.

7 h 45 — Fin des transmissions, qui auraient dû finir à 7 h 30 mais, comme les patients ont des antécédents nécessitant des surveillances spécifiques, forcément cela prend un peu plus de temps. Je me presse de préparer les produits à injecter (antibiotiques, etc) pour mon tour de 8 h, de vérifier que mon chariot contient tout ce dont j’ai besoin et les bilans sanguins du matin.

8 h 00 — Je débute mon « tour », en théorie environ 20 min par patient (il y a des vérifications de sécurité en début de prise de poste à faire dans chaque chambre : présence de la planche à masser, du bon fonctionnement de l’oxygène, etc…) et à cela s’ajoute les soins et médicaments à prodiguer au patient.

8 h 30 — Je n’ai vu qu’un « patient et demi » quand débute le tour médical, auquel je dois être présente : l’externe et l’interne de la nuit présentent succinctement les patients à l’équipe médicale de jour. Au passage, je signale les difficultés ou problèmes rencontrés par ma collègue de nuit ainsi que ceux que j’ai relevés ce matin : mon patient de la chambre 1 s’est déperfusé malgré ses contentions et son capital veineux très pauvre ne m’a pas permis de réussir à le reperfuser : aucune réaction côté équipe médicale ; un détail ? Les médecins sont en revanche très réactifs sur un autre plan : « on le mute où ? Quels sont les autres patients mutables ? »

Suite à cet intermède, je finis mon « tour du matin » avec les joies et découvertes qu’il implique : ma patiente avec son hémorragie digestive a vomi du sang partout dans la chambre. Malgré la présence de la sonnette bien en évidence à portée de main elle n’a pas réussi à nous appeler…

10 h 00 — Des sorties de patients sont a priori prévues ce matin même. Je me dépêche de préparer et d’imprimer les dossiers de sortie. Logique typiquement hospitalière : je prépare tout cela sur l’ordinateur dans le poste de soins, lance l’impression mais les deux seules imprimantes du service sont à l’autre bout, une dans le bureau médical et une dans le bureau des secrétaires…

Des coups de fils répétés de plusieurs familles de patients sur le DECT, le téléphone sans fil qu’on a toujours dans la poche, m’interrompent pendant les soins, afin de prendre des nouvelles. Hurlements en fond sonore de mon patient âgé.

Je tente de savoir si mes collègues infirmiers (un intérimaire et une nouvelle diplômée) ont besoin d’aide, ce qui est le cas, et j’aborde le sujet des tours de self : 12 h, 13 h ou 14 h ? L’intérimaire, n’ayant pas de carte de self, souhaite manger dans le service (grossière erreur, impossible de ne pas être sollicité pendant le repas) et ma collègue nouvellement diplômée, trop consciencieuse, n’ira que si elle a le temps…

Les médecins râlent car ils avaient prévu une entrée sur un lit qui devait être libéré mais ça n’est tout de même pas ma faute si les ambulances ont du retard !

12 h 00 — Le staff médical est en cours, les internes et les médecins seniors font le point sur les patients, leur prise en charge et leur devenir. C’est mon heure de self, je me dépêche de faire les glycémies de mes patients diabétiques avant que leur repas ne soit servi, réponds à un coup de fil de famille inquiète et je file avec 15 minutes de retard pour le self, embêtée de laisser le service à l’intérimaire et la nouvelle diplômée débordés (mais celle-ci à mon numéro de portable si besoin !)

13 h 00 — Retour du self : un patient a été « posé » dans un lit tout juste libéré ; l’équipe médicale l’a vu et me bombarde de directives car ni l’intérimaire ni la collègue n’étaient disponibles pour l’installer… Je me présente, et pendant que je lui fais les premiers soins, l’intérimaire me donne quelques informations essentielles sur ses patients avant de partir lui-même manger. Je commence enfin mon tour de « midi ». Manque de pot : les ambulanciers débarquent pour deux départs chez ses patients à lui, dont il n’a pas pu imprimer les dossiers, ne trouvant pas les imprimantes. Je cours entre le poste de soins et l’imprimante, papier épuisé ! Les secrétaires qui ont les clés du placard où se trouvent les rames de papiers sont parties manger… Ça y est, milieu de journée et je suis en rogne.

Des brancardiers arrivent pour chercher ma patiente avec son hémorragie digestive pour une gastroscopie (je n’étais pas informée de cet examen) et me demandent de déscoper ma patiente car eux n’en ont pas le droit.

Je cherche partout ma collègue aide-soignante pour qu’elle puisse m’aider mais celle-ci a dû partir quémander des draps propres (rupture de stock !) dans d’autres services potentiellement mieux dotés (quête rarement très fructueuse).

14 h 30 — Je tente tant bien que mal de finir ce fichu « tour de midi », ma patiente en fin de vie meurt. Le médecin senior signe le certificat de décès en me demandant d’appeler rapidement ceux qui s’occupent d’amener le corps à la morgue car une entrée presse aux urgences.

15 h 30 — Lit à peine désinfecté, sol mouillé, une entrée arrive sur le lit de la défunte, et au vu du faciès gris du patient, je sens que le pronostic risque de ne pas être meilleur : détresse respiratoire aiguë sur un patient qui ne sera pas intubé à cause de ses antécédents. On tente donc la Ventilation Non Invasive et les aérosols. Je passe mon temps avec ma collègue aide-soignante à le rasseoir dans le lit correctement car il glisse, le rassurer et à réajuster son masque… Je lui fais un bilan afin de voir s’il s’améliore alors qu’il sombre dans l’inconscience.

16 h 30 — En retard, je fais mon tour de constantes, quelques antibiotiques en faisant des allers-retours chez le patient en détresse respiratoire qui dé-sature malgré l’oxygène au maximum et chez le patient âgé dément toujours agité.

Je tente de bâcler quelques transmissions écrites.

18 h 00 — Tour de soins du soir (glycémies avant le repas, médicaments, etc...)

Mon patient en détresse respiratoire s’aggrave, j’appelle le médecin, qui me represcrit des aérosols mais me confirme qu’on ne va pas pouvoir faire plus, que le bilan sanguin est catastrophique et qu’il va décéder… La famille est dans la chambre auprès du patient.

19 h 15 — Tout en complétant mes transmissions écrites, je fais mes relèves orales à ma collègue de nuit. Quelques nouvelles prescriptions sont tombées entre mon tour du soir et ma relève que je n’ai pas vues. J’ai l’impression de lui laisser plein de tâches pour lesquelles j’aurais dû trouver le temps…. Mais le patient en détresse respiratoire est en train de mourir, je la laisse aller auprès de lui pendant que j’appelle l’interne. Le patient décède. Je m’occupe de trouver un certificat de décès (il n’y en a plus) et de prévenir l’équipe de la morgue. Je pars du service à 20h30, heure supplémentaire qui ne sera pas payée.

Je reçois un texto tard dans la nuit : ma collègue a eu une nouvelle entrée suivi d’un décès sur le même lit…


[1Le prénom a été changé.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !

Numéro 109, décembre 2016

Mots-clés