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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 15, mai-juin 2001 > DOSSIER : Les services publics ne sont pas une marchandise

DOSSIER : Les services publics ne sont pas une marchandise

L’âge d’or du secteur public

Mis en ligne le 1er juin 2001 Convergences Politique

En France, une partie importante de l’opposition entre la droite et la gauche se focalise sur l’attitude face au secteur public de plus en plus confondu après 1945 avec la notion de service public. Cette lecture met en avant les périodes où la gauche est revenue au pouvoir (la « Libération » ou 1981). Mais c’est oublier que la droite, autant que la gauche, peut dans certaines circonstances être davantage « étatiste » que « libérale », et vice-versa. La plus grande vague de nationalisations, au lendemain de la guerre, s’est effectuée sous la houlette du Général de Gaulle, homme de droite s’il en est.

En comparaison avec la guerre de 14-18, la Seconde Guerre Mondiale en France a surtout affecté l’appareil industriel : le niveau de production industrielle a été ramené à celui des années 1890. Parallèlement à l’échelle de l’Europe, le mécontentement ouvrier s’étant amplifié, la bourgeoisie a cherché à le contenir. C’est dans ce cadre qu’en France, la volonté de reconstruire l’économie – celle du capitalisme – a trouve associés la bourgeoisie et les syndicats. Unité qui n’aurait pu être réalisée sans le concours du PCF : « la grève c’est l’arme des trusts » et la « bataille de la production » marqueront à jamais les renoncements de celui-ci à une politique révolutionnaire.

Le programme économique du Conseil National de la Résistance résume assez largement ce plan de reconstruction : étatisation des secteurs-clés de l’économie, garanties sociales pour calmer la colère ouvrière, le tout n’étant possible qu’avec la paix sociale. Si la première vague de nationalisations touche les Houillères du Pas-de-Calais en septembre 1944, suivi de la réquisition de Renault en janvier 1945, la seconde vague annoncée le 2 mars 1945 par une déclaration commune dans Le Populaire (le journal de la SFIO) et L’Humanité (l’organe du PCF), donnera plus définitivement le visage que l’on connaît aujourd’hui des services publics. Cette vague de nationalisations mise en place à partir du 21 Octobre 1945, moment où la SFIO et le PCF sont majoritaires à l’Assemblée Nationale, touche 4 banques de dépôts, les assurances, les charbonnages, le gaz et l’électricité (avril 1946). En 1948 ce sera au tour de la RATP (21 mars) et d’Air France (16 juin). Ce sont là des nationalisations d’un nouveau genre puisqu’il s’agit de sociétés d’économie mixte.

Souvent ces mesures sont présentées par la gauche et par la droite comme des attaques contre le patronat. On parle d’avancées sociales à gauche et de spoliations à droite. Pourtant, à voir par exemple la hausse considérable des cours des obligations de la Caisse Nationale de l’Energie, remises à titre d’indemnité, on est bien loin d’une expropriation des propriétaires. Beaucoup d’actionnaires regrettent dès cette époque de ne pas avoir été « sauvagement » nationalisés. Il ne s’agissait en fait derrière cette façade, que de permettre aux capitalistes privés de redémarrer leurs affaires après les destructions de la guerre, en faisant fonctionner un minimum de services indispensables, lesquels nécessitaient d’importants investissements non rentables.

L’Etat au service du privé

La période où la gauche était exclue des gouvernements – elle a duré 23 ans – n’a pas donné lieu à un recul du secteur public. Bien que de droite, les gouvernements des années 1970 par exemple, n’en continueront pas moins encore de défendre les secteurs nationalisés. Non par humanisme, bien sûr, mais pour alimenter le marché.

On fait ainsi supporter les frais du Concorde au service public. Et dans le secteur de l’énergie, EDF subventionne largement deux constructeurs de centrales (la CGE et Creusot-Loire). Au début 1973, Framatome (filiale de Creusot-Loire) investit 150 millions de francs pour fabriquer des chaudières nucléaires. C’est la capacité de construction de chaudières de la société, sa rentabilité et ce qui lui permet de se remettre à flots, qui détermineront les commandes de l’Etat à Framatome, et non les besoins réels du pays. La collusion est permanente entre les dirigeants nommés par l’Etat et les partenaires privés.

Lorsque les entreprises du secteur public sont franchement déficitaires, l’Etat n’hésite pas non plus à passer à la caisse. Dans la sidérurgie comme dans d’autres secteurs, une version plus « moderne » de l’intérêt général semble ainsi prévaloir : nationaliser les pertes d’aujourd’hui pour privatiser les profits de demain.

Car les services publics ne sont pas toujours déficitaires, ou pas éternellement. Il en est même de tout à fait rentables comme la distribution de l’eau. Ce service relève des collectivités locales, qui la plupart du temps en délèguent la gestion à des sociétés privées. Au début des années 80 (avec la gauche au pouvoir), on assista à une véritable offensive, sous l’égide de Saint-Gobain, pour contrôler ce service public dont le budget se compte en dizaines de milliards de francs.

La gauche au pouvoir

L’arrivée de la gauche en 1981 est dans bien des esprits le retour des nationalisations. Pourtant il ne s’agit en rien d’une mesure sociale, mais bel et bien d’une nouvelle politique de modernisation du capitalisme français. Il est alors question officiellement de « réindustrialiser la France ». Les moyens de cette politique sont doubles :

  • les nouvelles nationalisations permettent à l’Etat, en élargissant quelque peu le service public, de prendre pied dans les entreprises de pointe, prenant selon les évaluations entre 35% à 49% de l’investissement, et réalisant de 17% à 28% de la valeur ajoutée.
  • ensuite l’Etat mobilisera des ressources importantes dans le cadre d’actions structurelles sur des secteurs filières (électronique militaire, télécommunications, chimie, SNCF et le TGV).

Il s’agit bien plus de renflouer les caisses des capitalistes que de prise en compte de l’intérêt des travailleurs. D’ailleurs la rigueur et l’austérité qui suivront montreront bien plus nettement l’orientation de la gauche en terme de politique économique.

Suite à la récession de 1974, l’investissement dans leurs propres entreprises n’est plus assez rentable pour certains capitalistes. Ils sont friands d’autres placements, plus juteux, en particulier dans la spéculation monétaire puis boursière. Qu’à cela ne tienne, l’Etat assouvira leurs désirs. Il leur rachètera leur appareil de production obsolète, au prix fort, et c’est lui qui le modernisera aux frais du contribuable, tout en prenant la responsabilité des restructurations, c’est-à-dire des réductions d’effectifs et des licenciements.

Ce fut en particulier l’œuvre de la nouvelle vague de nationalisations après 1981, quand la gauche accéda à nouveau au gouvernement avec Mitterrand. Puis, au fur et à mesure que ces secteurs redeviendront intéressants pour l’investissement privé, ils seront privatisés, comme la sidérurgie, l’électronique, la chimie. Renault, les télécommunications, les transports, l’énergie, l’eau, la télé, seront également largement ouverts au capital privé sinon totalement récupérés par celui-ci, plus ou moins progressivement.

Ainsi les gouvernements qui se sont succédés depuis 1981, aussi bien de droite que de gauche – et ceux de gauche ont encore plus fait que ceux de droite – étaient bien d’accord : il fallait privatiser. Tout au plus ont-ils divergé sur l’ordre ou le rythme de la mise en œuvre. Mais pour les uns comme les pour autres, pas de doute, l’intérêt du capital privé prime sur toute autre considération.

Tristan KATZ

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