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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 103, janvier-février 2016

Il y a 50 ans, Feyzin : la première catastrophe industrielle dans le couloir de la chimie

Mis en ligne le 11 février 2016 Convergences Entreprises

À l’aube du 4 janvier 1966, une cuve de stockage de propane explose à la raffinerie Rhône-Alpes de Feyzin, dans le couloir de la chimie, à dix kilomètres du centre-ville de Lyon. 18 morts, 80 blessés – sapeurs-pompiers et ouvriers du site. Cette catastrophe industrielle, comme à Seveso, Bhopal ou AZF, s’est inscrite dans la mémoire ouvrière.

Le « fleuron » de l’industrie française

Le « couloir de la chimie », zone industrielle au sud de Lyon, s’étend le long du Rhône et de l’autoroute A7. Aujourd’hui, il regroupe des entreprises majeures du secteur chimique et de ses dérivés : Arkema, Solvay, Bluestar Silicones, Kem One et la raffinerie Total qui en occupe une large partie au sud de ce territoire, sur la commune de Feyzin. Le développement de ce site remonte aux années 1960. Feyzin est alors une petite bourgade. D’un côté le plateau du Haut-Feyzin, zone agricole du Nord-Isère, et en contrebas la plaine alluviale du Rhône avec ses zones de marécages et de gravières. Il faut attendre 1959 et les « Trente glorieuses », pour que soit créée une zone industrielle dans le quartier des Razes, insérée entre le Rhône, la nouvelle autoroute A7 et la nationale 7. En reconstruction après le deuxième conflit mondial, la France utilise l’afflux de capitaux américains pour développer son autonomie énergétique. Les conglomérats publics cherchent à développer l’acheminement et le raffinement sur le sol français du pétrole importé du Gabon et du Sahara. Le 22 février 1963 la nouvelle société « Rhône-Alpes, Union pour le raffinage et la pétrochimie » est créée.

Autour du raffinage sont réunis des groupes chimiques privés et publics [1]. Au sein de la raffinerie est aussi construite, en 1965, la plus grande unité de craquage à la vapeur d’Europe. Le complexe représente 30 % de la chimie organique du pays. La raffinerie est alors présentée par l’État comme l’un de ses fleurons industriels. Déjà largement automatisée, elle emploie néanmoins près de 300 travailleurs.

Aucun périmètre de sécurité n’a été envisagé autour du site. L’A7 avec ses milliers de voitures quotidiennes longe la raffinerie. Les pouvoirs locaux autorisent même la construction, en 1965, d’un groupe scolaire [2] attenant au site.

Un accident auquel personne n’était préparé

4 janvier 1966, 6h 40 du matin : un agent pompiste de la raffinerie reçoit l’ordre de pratiquer une purge pour une prise d’échantillon sous la sphère de stockage 443, située à quelques dizaines de mètres de la route. Assisté d’un pompier du site et d’un laborantin, la procédure est mal exécutée. Le propane stocké à -40 degrés s’échappe et brûle l’opérateur. Système unique de vannes sur l’ensemble des raffineries françaises, ce dispositif avait déjà été la cause de deux accidents en 1965, sans que la direction ne prenne aucune mesure. Après l’accident, l’opérateur incriminé expliquera devant ses juges : « j’ai toujours fait comme ça. […] On ne m’a dit comment pratiquer réellement que trois jours après la catastrophe ». Cette fois-ci, la vanne reste ouverte au maximum, quinze litres à la seconde s’échappent de la sphère en un lourd nuage blanc qui rase le sol [3] en direction de la route. Les ouvriers n’ont aucun équipement pour évoluer dans un tel environnement. Ils lancent immédiatement l’alerte. Le nuage toxique traverse l’autoroute mais c’est la 2 CV d’un travailleur arrivant sur le site par la petite route CD 4 qui borde le site qui est l’agent de mise à feu. Le gaz s’embrase, des flammes de plus de 40 mètres s’échappent de la sphère de stockage et le feu se répand sous ses voisines. Le conducteur malheureux sera retrouvé dans un fossé, gravement blessé.

Certains travailleurs arrivant sur le site ne se rendent pas immédiatement compte de la gravité de l’incendie. Danielle Michon, employée au service Achats en 1966 et qui a fait toute sa carrière à la raffinerie se souvient : « Des incidents, on en avait vu d’autres, en période de démarrage, et ça ne nous inquiétait pas, ces flammes. On trouvait cela presque normal ». Les sapeurs-pompiers de Vienne puis de Lyon arrivent sur place peu à peu. Des travailleurs des usines voisines se précipitent spontanément sur les lieux avec des canons à mousse, notamment de la Rhodiacéta. Le système anti-incendie se révèle rapidement insuffisant, les cuves d’eau sont limitées et on ne peut accéder au canal tout proche. Sans préparation, ni concertation, travailleurs et sapeurs-pompiers s’affairent à refroidir les sphères voisines. À 8 h 50, la sphère 443 explose. Toutes les personnes présentes dans un périmètre de 150 mètres sont soufflées. L’explosion est ressentie à plus de 30 kilomètres à la ronde, toutes les vitres se brisent dans un rayon de 2 kilomètres. Onze personnes meurent sur le coup, quarante sont gravement blessées.

Vingt minutes plus tard, une deuxième sphère explose, suivie d’une troisième à 9 h 50. Un nuage de fumée s’élève à 1 300 mètres d’altitude, tout le quartier des Razes est évacué. Deux cuves explosent encore jusqu’à 11 h 30.

Le plan Orsec [4], déclenché par le préfet de l’Isère, a une valeur toute symbolique car cela fait déjà près de trois heures qu’on s’affaire sur un accident industriel inédit dans le monde. [5] C’est la première fois qu’une industrie d’hydrocarbures est en cause. Le phénomène Bleve [6], qui a causé l’éclatement des parois d’un stockage de gaz liquéfié, se produit pour la première fois. Une seule explosion d’une sphère est connue avant 1966, au Canada. Le feu n’est circonscrit que dans la nuit du 4 au 5 janvier. Le choc est considérable. Seize sapeurs-pompiers et deux ouvriers ont perdu la vie. Il y a plus de 80 blessés. La population locale hésite à rentrer chez elle pendant plusieurs jours. On commence à se poser des questions sur cette usine qui n’avait jamais informé la population locale, qui avait employé peu de gens locaux et n’avait favorisé que des embauches de personnes de régions géographiques éloignées pour limiter la conscience collective. La CFDT, alors seul syndicat sur le site, souligne que 80 % des salariés n’ont reçu aucune information systématique sur les règles de sécurité. La CGT locale « manifeste son anxiété et son inquiétude devant un tel désastre dans une entreprise qui se dit la plus moderne de France ». Un comité intersyndical de soutien aux victimes se crée rapidement, regroupant les Unions départementales CGT, CFDT et FO ainsi que les syndicats professionnels des industries chimiques, des employés communaux et des sapeurs-pompiers. Le 3 février 1966, place des Razes, à Feyzin, 1 500 personnes se mobilisent avec pour slogans : « UGP assassins », « la sécurité avant le profit » et « UGP Rhône-Alpes recherche le profit au mépris de la sécurité des travailleurs ». Les années suivantes, avec l’expansion de la raffinerie, aucune mesure particulière n’est prise. Les services de l’État tout comme les pouvoirs locaux, échappent aux inculpations de la justice. Les personnes jugées responsables de la catastrophe ne sont que des particuliers : les deux opérateurs présents, les deux directeurs de la raffinerie et le Colonel directeur du service d’incendie de Lyon.

Et aujourd’hui ?

Il faut attendre les années 1970 pour qu’on parle de « risques technologiques ». L’accident de l’usine Icmesa de Seveso (Lombardie) en 1976 dont découlera la directive européenne du même nom en 1982, accélère la prise de mesures. En 2003, deux ans après AZF, la loi Bachelot met en place des périmètres de sécurité autour des « sites sensibles » (PPRT, pour Plan de prévention des risques technologiques) qui délimitent des zones d’exposition aux risques et limitent les constructions. Mais les mesures juridiques sont toujours à la remorque des accidents (en 1984, Bhopal, 3 500 morts ; 2001, AZF, à Toulouse, 31 morts).Aujourd’hui, la raffinerie de Feyzin, propriété de Total – comme AZF – traite plus de 6 millions de tonnes de pétrole par an. Classé Seveso, les risques que représente ce site impose en 2009 un agrandissement du PPRT qui concerne le quartier populaire des Razes. L’entreprise – qui a réalisé 10 milliards de bénéfices en 2010 – fait reposer sur la population et les pouvoirs locaux le poids financier des mesures d’expropriation. En juin 2011, une fuite de dioxyde de soufre forme un nuage au-dessus de Lyon. Des centaines de personnes sont évacuées.

Depuis 1966, le risque que représente ce genre d’usines n’est pas lié à leur production en soi mais aux conditions dans lesquelles elles produisent. Dans la chimie comme partout ailleurs on rogne sur les effectifs, sur l’entretien des installations et les conditions de travail. La sous-traitance est monnaie-courante. Elle représente plus du quart des effectifs à Arkema ou Solvay. Cela permet aux donneurs d’ordres que sont ces grands groupes de se déresponsabiliser lorsqu’un accident survient. À la raffinerie de Feyzin, on utilise aussi un autre système pour limiter au maximum les effectifs : les opérateurs sont aussi les pompiers du site…

Depuis 1966, les dirigeants de la chimie locale influent en permanence sur les représentants politiques locaux pour leur faire admettre, à l’aide du chantage à l’emploi, le risque que représentent leurs usines. Il s’agit de s’accommoder à la vétusté de nombreux ateliers et au manque d’investissement dans la prévention des risques. Sans compter, aujourd’hui, le sous-effectif et la sous-traitance qui ne permettent pas à ceux qui connaissent le mieux les installations, c’est-à-dire les ouvriers, d’avoir un réel contrôle sur les moyens de production pour assurer leur sécurité et celle des riverains.

Elias BARAGAN


Pour en savoir plus :

Feyzin, mémoire d’une catastrophe

Collectif, éditions Lieux Dits, 2006.

Cet ouvrage collectif, rédigé sous l’impulsion de la mairie de Feyzin, en 2005, relate les faits de manière très détaillée, avec en dernière partie les témoignages de sapeurs-pompiers, employés de la raffinerie et riverains. Le tout est très bien illustré par des photos de presse et de particuliers.


[1Notamment la SNPA, Solvay, Progil et Ugine.

[2Aujourd’hui, groupe scolaire Georges Brassens.

[3Le propane étant plus lourd que l’air ambiant, il reste fixé au sol.

[4Acronyme de « Organisation des Secours ». Institué en 1952.

[5Berthet Léa, « Feyzin, 4 janvier 1966 : la première grande catastrophe industrielle moderne et ses implications politico-administratives », mémoire de 4e année de l’IEP de Lyon, 2008.

[6Boiling Liquid Expanding Vapor Explosion (Vaporisation violente à caractère explosif).

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Numéro 103, janvier-février 2016