Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 142, décembre 2021

Éditorial

Guadeloupe-Martinique : si violence il y a, c’est bien celle de l’État colonial français

5 décembre 2021 Convergences Monde

(Dessin de Mody paru dans Convergences révolutionnaires no 62, 2009)

Le vent de révolte qui souffle depuis deux semaines sur la Guadeloupe, suivie de la Martinique, ne s’apaise pas. Manifestations, barrages de route dont certains sont défaits par la police de nuit pour être reconstruits le lendemain, c’est la colère sociale des plus pauvres, salariés et chômeurs des villes et des campagnes, qui explose dans la mobilisation actuelle.

Ils ne voudraient pas du vaccin ? Mais 90 % des soignants de Guadeloupe ont eu au moins une première dose. Ils rejetteraient le passe sanitaire de Macron ? Mais les révoltés des Antilles rejettent surtout les sommations d’un gouvernement français qui a brutalement suspendu de leur boulot, sans solde, des centaines de soignants, pompiers et autres, et ose leur donner des leçons d’hygiène sanitaire… lui qui depuis des années, bien avant que n’éclate le Covid, leur impose des conditions de vie et de santé déplorables. D’où des maladies endémiques comme l’obésité ou le diabète pour ne citer que celles-là. D’où une dernière vague de Covid transformée en vraie catastrophe du fait du délabrement des structures de santé (sauf pour les riches). Et ceux-là même qui sont responsables de la situation, les Macron et Castex, et leurs amis patrons, osent parler de « non-respect des règles sanitaires » ? On croit rêver.

Le cauchemar en tout cas est pour eux, aujourd’hui, face à une mobilisation qui ne faiblit pas. Et il est peu probable que les mesures méprisables et dérisoires que le gouvernement vient de sortir de son chapeau fassent retomber la colère. Le report de l’obligation vaccinale au 31 décembre pour tous les personnels concernés ? Mais c’est la levée de toute obligation et toute répression qui est demandée. La promesse d’un millier d’emplois « aidés » pour les jeunes ? Mais ce sont des faits palpables, un travail et salaire décent pour toutes et tous, et pas des promesses, qui sont demandés (beaucoup se rappellent les promesses non tenues du passé).

Enfin le gouvernement Macron, par la voix de son ministre des Outre-mer, lance une vague formule d’ « autonomie », d’évolution statutaire possible de la Guadeloupe, dans l’espoir qu’elle allèche quelques élus et notables locaux. Comme Macron, pour tenter d’en finir avec les Gilets jaunes en France en 2019 s’était adressé… aux maires. Il n’en reste pas moins que Macron et ses ministres ont changé de ton par rapport aux premières déclarations martiales, à l’envoi de contingents du Raid et du GIGN. Des couvre-feux sont néanmoins maintenus sur les deux îles. À voir leur efficacité ! Même des médias enclins à relayer la parole officielle et qui focalisent sur « des nuits de violence », soulignent qu’il s’agit bien d’une explosion de colère sociale, contre les inégalités et la pauvreté.

Une crise sanitaire permanente…

La mobilisation lancée par un collectif d’organisations syndicales, politiques et associatives, dépasse largement une simple opposition à l’obligation vaccinale et au passe sanitaire. Elle se dresse contre un État français et ses antennes locales qui méprisent la santé publique, accumulent les scandales sanitaires sur les îles depuis des années. Ainsi, en Guadeloupe, le réseau d’eau se dégrade faute d’entretien, privant de nombreuses familles d’eau potable… mais pas de factures d’eau. Les coupures sont incessantes. Certains jours, les écoles sont fermées parce qu’il n’y a pas d’eau ! Les coupures sont parfois planifiées et annoncées par voix de presse, pour 24 ou 48 heures, mais parfois pas, prenant la population au dépourvu. La corvée d’eau fait partie du quotidien des familles. Une situation qui ferait scandale dans l’Hexagone et qui dure depuis vingt ans, ne cessant de s’aggraver. Les compagnies ont empoché le fric et les factures, tout en laissant le réseau se dégrader, sous l’œil complice des politiciens locaux.

Autre scandale : celui du chlordécone, ce pesticide ultra-toxique utilisé dans les bananeraies jusqu’en 1993, sur dérogation ministérielle pour les Antilles alors qu’il était interdit en France, et qui empoisonne aujourd’hui le sang de plus de 90 % des Antillais, tout comme les terres et les légumes. Après quinze ans d’instruction judiciaire et de manœuvres dilatoires, les juges parisiens en charge de l’affaire s’apprêteraient à prononcer un non-lieu ! Voilà qui cadre bien avec les déclarations de Macron lors d’un débat avec des élus d’Outre-mer en février 2019 : « Il est établi que ce produit n’est pas bon mais il ne faut pas aller jusqu’à dire que c’est cancérigène, parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qui alimente des peurs. » Affirmation mensongère, immédiatement contredite par le monde scientifique.

Une crise sociale permanente aussi

À cela s’ajoutent un chômage de masse, touchant particulièrement les jeunes (40 % pour les moins de 30 ans), une vie dans des quartiers populaires délabrés et une jeunesse souvent contrainte à émigrer. Les prix des produits de consommation courante et de l’essence ont connu une hausse vertigineuse. C’était déjà la vie chère qui avait mis le feu aux poudres en 2009 et déclenché une grève générale de 44 jours, menée par le LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon ou Alliance contre l’exploitation). Un mouvement qui dénonçait aussi la mainmise des békés (les descendants des propriétaires d’esclaves) sur l’économie locale. Ce front d’organisations associatives, politiques et syndicales, dont des indépendantistes, a organisé le samedi 27 novembre deux manifestations de plusieurs milliers de personnes chacune, dans les deux principales villes de Guadeloupe. Un succès à l’échelle de l’île qui montre l’ampleur de la mobilisation même si les nombreuses grèves ne sont pas encore « marchantes », c’est-à-dire en voie de généralisation.

Colère des travailleurs et des jeunes

De nombreuses catégories de salariés sont en effet mobilisées : les soignants et les pompiers, mais aussi les enseignants, les pompistes, les territoriaux et les travailleurs de l’hôtellerie-restauration. Sur leurs piquets de grève et barrages installés à de nombreux endroits, ils ont dû faire face à la répression des forces de l’ordre. Le gouvernement français voudrait les faire passer pour des antivax irresponsables, bloquant la circulation et même l’accès aux soins. Comme partout, bien sûr, les théories complotistes et autres fake news circulent dans la population. Mais les grévistes et les jeunes dénoncent d’abord et avant tout le chômage et les bas salaires, la déliquescence de l’hôpital public et le manque généralisé de moyens, cause du désastre sanitaire dont la population des Antilles n’est pas responsable mais victime.

Tout comme elle est victime de la répression brutale que mène le gouvernement parallèlement à ses discours voulant apparaître comme d’apaisement. Plus d’une centaine de personnes ont déjà été arrêtées et condamnées en Guadeloupe, plusieurs dizaines en Martinique, avec parfois des peines de prison ferme en comparution immédiate.

Antilles, Guyane, Kanaky… et nous aussi

Même colère dans d’autres territoires d’Outre-mer. En Kanaky (Nouvelle-Calédonie), contre l’État français qui maintient pour le 12 décembre le troisième et dernier référendum sur l’autodétermination en pleine pandémie de Covid, s’opposant à la demande de report faite par des organisations kanaks. De quoi s’assurer un vote conforme à ses intérêts. En Guyane, contre la condamnation en appel de quatre militants syndicaux à 18 mois de prison ferme, l’interdiction de manifestation et d’exercer une profession au sein de la fonction publique, pour un feu de palette allumé lors d’une grève générale en juillet 2020 (qui avait abouti à l’obtention d’un Centre hospitalier universitaire en Guyane pour 2025).

Ces régions du monde sont des « territoires français », nous dit-on. Ils sont effectivement exploités pour les intérêts économiques et stratégiques de l’impérialisme français, et la vie quotidienne y est encore plus dure qu’ici. Par leur mobilisation et leurs revendications, contre la dégradation sociale imposée par des moyens redoublés de violence d’État, les travailleurs des Antilles, de Guyane ou de Kanaky nous sont proches. Le succès de leur lutte est capital. Là-bas comme ici, l’alliance contre l’exploitation est à l’ordre du jour.

29 novembre 2021

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article