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Donbass et Les loups, deux romans hyperréalistes et instructifs sur l’Ukraine

5 avril 2022 Article Culture

L’auteur, Benoît Vitkine, est le correspondant du Monde à Moscou, ayant reçu le prix Albert Londres pour ses nombreux reportages sur l’Ukraine depuis 2014. Journaliste, mais également magnifique écrivain, ses deux premiers romans, très documentés, permettent de comprendre sur le vif la réalité ukrainienne.


Donbass, de Benoît Vitkine

Les Arènes, 2020, en poche, 7,70 €

Nous sommes en 2018, cela fait quatre ans que la guerre entre forces russes et ukrainiennes perdure dans cette région minière désindustrialisée. Une fresque bouleversante, au fil de l’enquête d’un rare flic honnête et égaré. En voici un florilège, quelques citations mises en forme pour cette note, cueillies au fil de la lecture.

« 2018, une explosion. La grand-mère : d’où vient ce bruit, Sacha ? Ce n’est rien, baboulia, c’est la guerre qui recommence. – Ah, très bien, fit-elle… je vais faire du thé.

Quatre ans auparavant, été 2014 : Au moins Avidiïvka, une bourgade parmi d’autres convoitée par les séparatistes, avait-elle été libérée… l’armée ukrainienne avait perdu des milliers d’hommes.

Quatre ans plus tard, le conflit se poursuivait de manière absurde. Certains s’étaient même jetés dans les bras des rebelles : par opportunisme, par choix, ou tout simplement parce que les oligarques locaux le leur ordonnaient.

Donetsk, 1994… Une autre guerre, souterraine celle-là, entre gangs se disputant le contrôle de la ville… Donetsk ressemblait alors à Chicago… Un chef de gang s’était attaché la neutralité des autorités puis avait fait main basse sur les vestiges du communisme industriel, puis était devenu l’un des roitelets du Donbass […] se piquant désormais de mécénat artistique…

2018, scène de crime : le poignard ? Lui, [l’inspecteur], 30 ans auparavant, en 1987, s’en était débarrassé dès son retour d’Afghanistan (le Vietnam soviétique), quand il croyait encore possible de tout oublier, de tout effacer.

2018 – il fallait éviter de redoutables nids-de-poule qui auraient déchenillé un char… C’est la guerre ? Non, mon pote, ça, c’est le Donbass !… Le Donbass, « pays minier » ? Ce fut la Ruhr de l’URSS, quand l’Union soviétique envoyait dans les steppes ukrainiennes des prolétaires de tout l’Empire. Mais le siècle nouveau renonçait à la houille. Tout s’était écroulé en quelques années. Les trois quarts des mines avaient fermé. Les oligarques achetaient et vendaient les usines comme des jetons de poker pour les revendre sur des marchés noirs de misère.

En 2014, le Maïdan avait été un cri de colère contre la corruption, l’injustice… Les habitants du Donbass partageaient ce cri, mais ils n’avaient que faire du discours nationaliste et chauvin qui l’accompagnait. Toi, le flic honnête ? Ton boulot, c’est de faire en sorte que l’ordre social ne vacille pas, guerre ou pas guerre.

Printemps 2018 – Les escarmouches et les bombardements se poursuivaient, irréguliers. »


Les Loups, de Benoît Vitkine

Les Arènes, 2022, 20 €

Le roman est paru en février 2022, peu avant l’invasion russe.

Cette fois, à l’inverse de Donbass, il s’agit d’un thriller politique ciblant les hautes sphères politiciennes, démêlant les intrications et rivalités sanglantes entre oligarques russes et ukrainiens (d’où le titre, Les Loups) au travers de la biographie mouvementée de la nouvelle élue à la présidence, Olena Hapko, et des trente jours qui séparent son élection en 2012 de son investiture.

Comme le précise l’auteur dans un « Avertissement » : « Comme d’autres personnages de ce roman, celui d’Olena Hapko est inspiré de personnalités réelles, parfois de croisements. » Certes, mais ce personnage d’ex-oligarque censée débarrasser l’Ukraine de la corruption, emprunte sans doute moins à Zelensky (élu en 2019), qu’à Ioulia Tymochenko, l’égérie de la révolution orange de 2004, ayant fait fortune dans l’industrie gazière (surnommée « la princesse du gaz », rappelle Wikipédia). Premier ministre en 2005, Tymochenko essuyait un échec aux élections présidentielles de 2010. Se retrouvant dans l’opposition, elle fut condamnée en 2011 à sept ans d’emprisonnement suite aux révélations sur des contrats gaziers signés avec la Russie en 2009. Elle fut libérée lors de la révolution Maïdan de 2014, se présenta à nouveau à l’élection présidentielle anticipée, cette fois face à Petro Porochenko (lui l’oligarque des chocolats Roshen), qui fut élu. Elle allait récidiver comme candidate aux présidentielles de 2019, remportées cette fois par Volodymyr Zelensky.

Le personnage du roman (un fort tempérament surnommée « la Chienne ») rappelle les discours populistes et nationalistes de Tymochenko, comme les avanies de celle-ci face à ses compères oligarques, du côté russe comme ukrainien.

Un thriller impitoyable faisant défiler sur une trentaine d’années toute la hiérarchie du gangstérisme oligarchique, des simples tueurs à gages devant « faire le ménage », aux donneurs d’ordre de l’élite politicienne. Sans oublier, comme dans le roman précédent, quelques magnifiques portraits de gens simples, grands-mères, retraités, institutrices… au fil d’allers-retours dans le temps lors de la jeunesse d’Olena dans les années 1970, en Crimée, à Odessa, du temps de l’URSS. Quant au dénouement, patience, il est plus qu’évocateur…

Huguette Chevireau

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