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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 131, juillet-août 2020

Ça grenouille dans le marigot de la « gauche »…

Mis en ligne le 22 juin 2020 Convergences Politique

Le Covid-19 n’est pas encore totalement éradiquée que déjà le monde politicien s’enfièvre du Covid-22, cette épidémie électorale qui atteindra son pic avec la présidentielle de 2022. Le second tour des municipales du 28 juin n’en sera qu’un premier test, un peu dérisoire ; les élections régionales de 2021 en seront le second test, et coup d’essai pour ajuster les futures alliances ou concurrences… si ces régionales ne sont pas reportées à l’après présidentielle tant Macron craint le verdict des urnes.

C’est dire à quel point l’éclosion actuelle, du côté de la gauche française, de multiples « collectifs », « alliances », « appels unitaires » à géométrie variable et en partie concurrents, a toutes les chances de n’être qu’éphémère. Mais il faut bien que ces gens-là, écartés du pouvoir, reprennent langue entre eux, au nom d’une nouvelle union de la gauche, pour tenter leur chance (singulière et éventuellement plurielle) ; il leur faut surtout se blanchir de leur passé, tenter de recréer l’illusion qu’ils seraient porteurs d’un avenir meilleur pour les classes populaires, en misant davantage sur la détestation de Macron que sur leurs propres attraits. La gauche – PS, PCF et toutes leurs dissidences et appendices – a trop longtemps déçu par une politique au service des possédants pour réémerger si facilement de ses cendres électorales. Les nouveaux jokers, peut-être, sont les équipes de EELV (Europe Écologie Les Verts) : du fait de gains électoraux aux européennes de 2019 et au premier tour des municipales de cette année, elles se trouvent en tête de listes « de gauche » pour le second tour de ces municipales, le 28 juin, dans quelques grandes villes (que la FI, ou le PCF, ou le PS ont ralliées selon diverses configurations). Mais qui des Verts ou du PS serait en tête pour une présidentielle… une rude concurrence s’engage ! Et rappelons que les Verts ont eux aussi collectionné les ministres cautionnant les désastres écologiques, depuis plus de trente ans.

Poussée de fièvre unitaire

Pourtant, si les équipes et partis de gauche multiplient les rencontres, faisant fi de tout geste barrière, ce serait pour votre bien. Tous le jurent : « 2022 n’est pas la question. » Car le dosage est subtil : il faut se mettre en avant sans paraître trop ambitieux ; il faut invoquer le bien du pays… sans oublier le sien propre. Yannick Jadot, chantre de l’écologie de marché, prône ainsi une « candidature écologique » (la sienne en pôle position, donc). François Ruffin, à la FI, déclare ne pas « fermer la porte » à une candidature, par sens du devoir évidemment : « Si jamais c’est moi qui dois ramasser le drapeau, j’irai ramasser le drapeau. » [1] Jean-Luc Mélenchon lui répond du tac au tac : « Pour l’instant, le drapeau est fermement tenu. » [2] La suite au prochain numéro ! Du côté du Parti socialiste, la marque « PS » étant usagée, Olivier Faure s’essaie à parler d’« un bloc social et environnemental »… sans empêcher d’« anciens » trop connus de sortir du bois : Arnaud Montebourg, Christiane Taubira, Ségolène Royal…

Dans un entretien donné au quotidien italien Corriere della Sera, François Hollande n’exclut pas sa candidature, en « militant de la démocratie » : les opposants à la loi Travail – passée à grands coups de 49-3 et de matraques policières – apprécieront tout particulièrement.

Union nationale ou péché originel

À la mi-mars, dès « la guerre » au virus annoncée par Macron, la gauche s’est donc mise en ordre de marche. Pas pour soutenir les travailleurs qui se débattaient pour leur santé à coups de droits de retrait dans les transports, à La Poste ou chez Amazon. Tout au contraire, pour répondre à l’appel présidentiel à l’« union nationale ». Pour Fabien Roussel, secrétaire national du PCF : « On n’est pas à l’heure de l’opposition, on est à l’heure de trouver des solutions. Après, le temps viendra de demander des comptes. » [3] Pour Olivier Faure, premier secrétaire du PS : « Ne pas affaiblir le gouvernement. » [4]

Cette union nationale contre le virus s’est faite derrière le soutien au patronat : les groupes parlementaires de gauche – PS, PCF, EELV, LFI – ont voté le 21 mars comme un seul homme à l’Assemblée nationale le plan d’aide de 350 milliards d’euros au patronat proposé par le gouvernement. Jusqu’à 500 milliards même, de l’aveu de Macron lors de sa dernière allocution, sans que l’on sache si les 15 milliards pour l’industrie aéronautique, les 8 milliards pour l’industrie automobile, etc., entrent dans le total.

Quelques jours plus tard, a suivi la « loi d’urgence sanitaire » (santé des profits s’entend) et les ordonnances qui, ensemble, ouvrent au patronat la possibilité de s’affranchir de quelques bornes à l’exploitation fixées par le code du travail : vol de congés et de RTT aux salariés, augmentation du temps de travail jusqu’à 60 heures par semaine, 12 heures par jour, etc. Une fois encore, des parlementaires de gauche ne s’y sont opposés qu’à la marge, pour signaler que leurs amis à la tête des syndicats devaient conserver leur mot à dire. Dans ce moment de « crise », le front uni entre différents partis de la bourgeoisie, de gauche comme de droite, s’est réalisé sans discutailleries. De leur côté, les directions syndicales – dont les leaders appartiennent à cette gauche – ont apporté leur caution. Dès le 19 mars, elles signaient un « relevé de conclusion » en commun avec le Medef, affirmant le « rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective ». [5] Et on constate qu’avant, pendant, comme après le confinement, les directions syndicales répondent à toutes les sollicitations de dialogue social… dans les hôpitaux comme chez Renault, partout où le choix que patronat et État offrent aux travailleurs est de perdre du salaire ou de perdre leur emploi… si ce n’est les deux à terme !

Leur « monde d’après » a grise mine

Mais nous voilà revenus à la normale, à leur train-train. La gauche tente de reprendre une posture d’« opposition ». Et ont fleuri les discours et les promesses sur un « monde d’après » … par ces représentants du « monde d’avant » ! À les lire ou les entendre, haro sur la mondialisation néolibérale représentée par Macron. Construisons tous ensemble une nouvelle société plus juste, plus équitable, plus humaine, plus écologique…

À les entendre, on pourrait croire que le monde d’aujourd’hui, celui de la course au profit, des restructurations, des licenciements, des coupes budgétaires dans les services publics, a commencé avec Macron ; que n’ont pas eu lieu les deux septennats de Mitterrand, élu en 1981 sur la base d’un accord et d’un programme électoral entre le PS et le PCF et ses gouvernements auxquels le PCF a participé jusqu’en 1984 ; que n’ont pas eu lieu les années Jospin à Matignon ; que n’a pas eu lieu le quinquennat de François Hollande. Pour ne prendre pour exemple que l’hôpital public, sa dégradation continue est le fruit de dizaines d’années de politique de casse, sous des gouvernements de gauche comme de droite : baisse du nombre de lits, précarisation du personnel soignant, suppressions de postes… La dernière grande « réforme » de l’AP-HP (pour ne pas remonter à l’introduction en 1983 du forfait hospitalier sous Jack Ralite, ministre communiste du gouvernement Mauroy), c’est le « plan Hirsch » (en 2015, sous Hollande) qui a supprimé aux soignants des jours de RTT et des congés.

Au temps béni de la reconstruction nationale

En termes de modèle de société, une référence truffe nombre de discours sur le « monde d’après », celle qui renvoie aux prétendus « jours heureux » de la « reconstruction nationale », à ce programme du Conseil national de la résistance (CNR) qui a inspiré la politique menée au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Est ainsi véhiculé le mensonge d’une société unie pour la reconstruction du pays et derrière un gouvernement d’union nationale mené par De Gaulle. L’Humanité, Politis et Mediapart ont à ce titre publié le 13 mai dernier un appel lancé par différentes personnalités classées « à gauche » – à l’instar du réalisateur et écrivain Gérard Mordillat – pour un Conseil national de la nouvelle résistance (CNNR), un gouvernement d’union nationale pour une société post-Covid débarrassée du libéralisme. Rappelons que cette union nationale d’après guerre a eu pour politique d’accroitre l’exploitation de tous les travailleurs sous prétexte de « reconstruction » de l’économie. Le PCF, présent au gouvernement jusqu’en 1947, martelait qu’il s’agissait de « produire d’abord, revendiquer ensuite », que la grève était devenue « l’arme des trusts ». Cette « union nationale » au pouvoir a durement réprimé les manifestants des vagues de grève des années 1946 et 1947, comme elle a sauvagement massacré les peuples qui se battaient pour se libérer du joug colonial, en Algérie, au Cameroun, à Madagascar… Mais foin des colonies défendues par la gauche au pouvoir aux temps du Front populaire comme de la Libération, on oublie !

Les économistes dits « de gauche » vantent donc les mérites de cette période où la bourgeoisie française avait, plus que jamais, besoin de la béquille étatique, du financement par l’État des infrastructures (« nationalisées » dans ce but) de l’électricité, des chemins de fer, des mines (il fallait « produire du charbon » clamait Thorez), etc.

Plus gaulliste encore que les gaullistes de gauche, Macron lui-même et les Républicains pourraient bien renationaliser demain Air France et d’autres secteurs pour en éponger les déficits avec l’argent des impôts, avant d’en re-privatiser plus tard à nouveau les profits (comme Mitterrand a nationalisé dans les années 1980 pour que Jospin re-privatise dans les années 1990).

Petit catalogue des« unions de la gauche » en herbe

Les appels et tribunes se succèdent donc, pour en appeler à s’unir, dont les deux principales variantes pour l’instant sont « l’appel des 150 personnalités de la gauche » [6] et « Plus jamais ça ! ».

Ces deux appels se distinguent par la liste de leurs signataires. « L’appel des 150 » compte parmi ceux-ci plusieurs membres du PS dont l’ancienne ministre de Hollande, Najat Vallaud-Belkacem. « Plus jamais ça ! » avec son « plan de sortie de crise des syndicats et associations » [7], a réussi à associer à son opération quelques signatures syndicales.

Mais ils présentent des points communs. La société y est prise comme un tout, la « population » prise comme un bloc homogène. Disparus les intérêts et conflits de classe entre le monde du travail et celui de la grande bourgeoisie. On trouve quelques revendications sociales, fort limitées du côté de « Plus jamais ça ! » ; on ne trouve aucun chiffre sur l’augmentation des salaires du côté de « L’appel des 150 ». Surtout des phrases creuses sur la justice sociale. Et pour cause : l’objectif des signataires n’est pas de proposer un programme pour les luttes, juste d’esquisser de futurs programmes électoraux, cousus de promesses de ministres qu’on ne tient jamais. Depuis un certain Léon Blum des années 1930, la gauche au pouvoir n’a jamais voulu ébrécher le « mur de l’argent ».

L’intérêt national : dénominateur commun du monde politique

Face à un patronat bien décidé à faire payer la crise aux travailleurs pour renforcer sa position concurrentielle dans l’économie mondiale, les porte-paroles de la gauche lui font écho, en évoquant la « souveraineté industrielle » et des « relocalisations » d’usines au nom de la défense de l’emploi. Toujours la même rengaine du « il faut sauver l’industrie française », qui précisément ne dit pas qui, des travailleurs ou des actionnaires, devraient être sauvés ! Fabien Roussel du PCF défend « un véritable plan d’investissement, au service d’une stratégie de reconquête industrielle dans des secteurs déterminants pour l’indépendance du pays », affirmant que pour lui, bien sûr, cette reconquête « doit d’abord s’appuyer sur le monde du travail et se construire avec lui, avec les industriels comme avec les syndicats » [8].

La main dans la main va-t-on en revenir à « la grève, arme des trusts »… des trusts étrangers bien sûr ?

19 juin 2020, Boris Leto


[1Interview sur BFMTV, le mardi 26 mai.

[2Interview sur France 2, le mercredi 27 mai.

[3Déclaration à l’AFP du 29 mars 2020, citée dans cet article : https://www.challenges.fr/politique....

[4Déclaration à France Inter le 29 mars 2020 lors de l’émission « Questions Politiques : https://www.franceinter.fr/emission....

[5Pour une critique plus détaillée du « plan de sortie de crise », voir notre article : À propos du « plan de sortie de crise » des syndicats et associations

[6Tribune à consulter ici : https://www.nouvelobs.com/politique....

[7« Plan de sortie de crise » téléchargeable ici : https://france.attac.org/nos-public....

[8Interview à l’Humanité datée du 28 mai : https://www.humanite.fr/fabien-rous....

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