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À propos du « plan de sortie de crise » des syndicats et associations

30 mai 2020 Article Politique

« Il est nécessaire de dépasser l’effet de sidération paralysant » de la crise sanitaire. « Il s’agit d’amener la population à se saisir de ce moment pour exiger que les enseignements en soient tirés. » Merci pour l’injonction, mais la « population » n’a pas attendu la publication, le 26 mai, d’un « plan de sortie de crise » par une coalition de syndicats et d’associations, dont la CGT, Solidaires, la FSU, Attac ou Greenpeace, pour « se saisir du moment ». Et n’a cédé ni à la sidération ni à la paralysie pour réagir par des droits de retrait ou de multiples autres manières face au silence assourdissant des directions syndicales.

Un « plan » cache-misère pour dissimuler la débâcle

Du côté patronal non plus, « l’effet de sidération paralysant » n’a pas duré bien longtemps. La crise sanitaire, qui a pourtant mis à nu le caractère criminel de sa domination, a été pour le Medef l’occasion et le prétexte du lancement d’une nouvelle étape de son offensive. Signalons que la grande bourgeoisie est une partie, certes infime mais qui pèse, de cette « population » plus que jamais divisée en classes aux intérêts antagonistes – un détail que le « plan » élude soigneusement.

En mars, il n’a pas fallu attendre une semaine de confinement pour que pleuvent les annonces gouvernementales d’une politique alignée sur les intérêts du patronat et de la finance : d’un côté les aides massives aux entreprises, de l’autre les rabots sur le droit du travail avec l’adoption dans l’état d’urgence sanitaire, encore en vigueur, de la semaine de 60 heures et du vol de congés et RTT, entre autres.

Que faisaient alors les directions syndicales signataires du « plan » ? Mettaient-elles la force, au moins médiatique, de leurs appareils au service des luttes engagées par les postiers, les cheminots ou les ouvriers de l’aéronautique qui défendaient leur peau en exerçant leur droit de retrait ? Non, elles signaient [1], le 19 mars, un « relevé de conclusion » en commun avec le Medef, qui affirmait le « rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective » !

La même semaine, les parlementaires de gauche, PS, PCF, Verts et FI votaient le plan d’aide de 350 milliards d’euros au patronat. C’est toujours aux moments les plus aigus de la crise que les appareils, qu’on peine à qualifier de « réformistes » ou de parties prenantes du « mouvement ouvrier », font les plus grandes démonstrations de servilité à l’égard du pouvoir et des banques. On se rappelle qu’il y a à peine un an et demi, en décembre 2018, au plus fort de la lutte des Gilets jaunes et de son exemple contagieux, les mêmes organisations condamnaient la violence de ceux qui avaient osé défier Macron sur les Champs-Élysées.

Ce genre de bons et loyaux services préventifs sont rendus dans l’espoir d’on ne sait trop quelle contrepartie remise à plus tard, mais qui n’arrive jamais, car le patronat, lui, met à profit le temps qui lui est offert pour se ressaisir et avancer ses pions. Ce qui n’empêche pas les auteurs du « plan », après deux mois d’attaques contre le monde du travail (deux mois pendant lesquels les « premiers de corvée » ont pourtant déployé toute leur énergie pour limiter la casse humaine et sociale de l’épidémie), de lancer des suppliques à ce gouvernement de combat, prié de « changer de logiciel » d’ici « la nouvelle loi de finance rectificative » présentée au mois de juin.

Des revendications limitées

Parmi les 34 mesures du « plan », seules quelques-unes prennent la forme de revendications du monde du travail, comme une augmentation uniforme des salaires. Incontournable, mais le « plan » avance seulement 200 euros par mois, à l’heure où les hospitaliers en lutte discutent d’amender leur revendication de 300 euros pour la porter à 500.

Interdiction des licenciements ? Plus que nécessaire et urgent dans la période qui s’annonce. Précision du « plan » : « dans les entreprises qui font du profit » à l’aide d’un « droit de veto des CSE sur les licenciements qui ne sont pas justifiés par des difficultés économiques graves et immédiates. » Quel conseil d’administration n’est pas capable de prétendre que telle ou telle usine, telle ou telle filiale, fait face à des « difficultés économiques » ? Les patrons sont passés maîtres dans l’art de présenter aux délégués syndicaux des bilans catastrophiques et savamment truqués pour appuyer n’importe quel chantage. Quels moyens réels auraient les CSE d’appliquer un « veto », alors que leur rôle est aujourd’hui exclusivement consultatif et qu’ils se basent le plus souvent sur la documentation fournie par la direction ? Sans compter le nombre de licenciements qui se passent du moindre « plan social » : CDD, intérimaires, prestataires, non-remplacement des départs… sans oublier les prétendus « départs volontaires » !

Coïncidence des calendriers, le lendemain de la publication du « plan », la justice donnait raison aux Goodyear, en condamnant la multinationale pour « licenciement sans motif économique valide ». Six ans, rien que ça, après avoir condamné 1 143 ouvriers au chômage, la direction devra peut-être un jour, après l’épuisement des recours et appels (qui peuvent encore prendre quelques années), verser une somme aux survivants… Cantonner la revendication d’interdiction des licenciements à une forme institutionnelle, c’est se condamner à ce qu’elle soit contournée et qu’elle se transforme en vœu pieux du type du « droit au travail », inscrit dans la constitution. Non, l’interdiction des licenciements est un objectif de lutte, à obtenir et à défendre par un rapport de force de terrain !

Même écueil pour les mesures en faveur des droits des femmes, centrées sur le terrain institutionnel et qui « culminent » avec l’exigence de parité dans les conseils d’administration. On attend avec impatience de voir comment messieurs Jadot, Bayou, Faure, Mélenchon et Roussel vont la reprendre à leur compte !

Personne n’attendait des organisations signataires un manifeste pour la révolution sociale. Celles-ci limitent très strictement leur but à « la démonstration qu’il y a des alternatives au capitalisme néolibéral, productiviste et autoritaire et que ces alternatives sont crédibles ». Pour notre part, nous sommes persuadés que le capitalisme lui-même est par nature « productiviste et autoritaire », raison pour laquelle nous cherchons à le renverser, et pas seulement à amender sa forme « néolibérale ». Mais nous sommes plus que disposés à encourager toute tentative de desserrer l’étau patronal et d’obtenir quelques avancées, même sur un terrain revendicatif limité.

Un programme pour qui ?

Le « plan » réclame la diminution du temps de travail sans perte de salaire. Un mot d’ordre indiscutable, même si l’objectif avancé de passer de 35 à 32 heures est là aussi trop limité pour en finir avec le chômage de masse (5 millions à Pôle emploi, 840 000 de plus rien qu’au mois d’avril) en partageant le travail. Les appels et autres pétitions pourraient bien se multiplier pour « rendre crédible » ce genre « d’alternative », cela ne convaincra pas la classe dirigeante et son État qui font exactement l’inverse : semaine de 60 heures pour les uns et chômage pour les autres ! Aucune trace dans les vingt-quatre pages du « plan » des moyens à mettre en œuvre pour faire aboutir une telle revendication.

Le « plan » promet seulement un « financement » responsable de ces mesures, occasion de « réduire le pouvoir de la finance ». Au programme : un « pôle public bancaire » dont on doit comprendre qu’il coexistera avec les banques et institutions financières privées laissées libres de disposer de leur magot garanti par les plans de sauvetage de la BCE. Et le plan avance seulement la « revendication » de pouvoir faire marcher la planche à billets, c’est-à-dire d’approfondir la politique inflationniste engagée par les pays de l’Union européenne, sans même une mise en garde sur l’effet désastreux sur le montant des salaires réels, sans même avancer la revendication indispensable d’indexation des salaires sur les prix.

Les milliardaires dont la fortune s’est accrue durant la crise sanitaire ne sont même pas cités, le « plan » leur réserve tout au plus le devoir de payer leurs impôts. La fraude fiscale y est dénoncée à juste titre, mais comment y remédier sans exiger l’abolition du secret commercial et l’ouverture des comptes des entreprises et des ultra-riches ? Et pourquoi se limiter à la fraude fiscale, qui n’en est jamais une car métamorphosée en « optimisation fiscale », sur bons conseils de cabinets spécialisés ? Alors que toute l’économie capitaliste est basée non seulement sur l’exploitation légale mais aussi la fraude générale ? Faut-il rappeler aux auteurs du « plan », qui mettent en avant des préoccupations écologistes, le scandale du dieselgate ?

Loin d’être l’ébauche, même timide et imparfaite, d’un programme de lutte qui aurait la moindre chance de donner un peu de confiance au monde du travail pour engager la riposte, le « plan » s’adresse aux possédants pour les attendrir avec un programme de gouvernement – de n’importe quel gouvernement puisque même le gouvernement actuel y est largement épargné. Le chapitre le plus significatif de cette volonté d’apparaître responsable devant la bourgeoisie est celui de la politique étrangère, intitulé « pour une réelle solidarité internationale », qui présente l’État français comme un bienfaiteur de l’humanité appelé à muscler un peu son aide publique au développement. Rien sur le pillage impérialiste des richesses de l’Afrique, rien sur les expéditions militaires en cours au Mali et en Centrafrique…

Pour un programme d’action

Si ce « plan » ne tombe pas immédiatement dans l’oubli, sa seule fonction sera de servir de brouillon de « programme commun » pour une éventuelle union de la gauche en 2022. Même si tous s’en défendent, c’est pour engager ces grandes manœuvres que les syndicats et associations signataires ont convoqué les partis politiques à une réunion le mercredi 20 mai. PS, Verts, PCF, Génération.s, Place publique, Ensemble et d’autres ont signé un communiqué commun se félicitant de cette rencontre et de son orientation et appelant à lui donner une suite. Une union en gestation, au futur incertain, mais une union de la gauche bourgeoise, dont beaucoup d’anciens ministres de Hollande.

Le NPA est allé à cette première réunion vérifier d’où venaient et où conduisaient les vents, et a défendu ce qui pouvait l’être dans une telle arène. Mais maintenant que l’orientation de ce regroupement est publiquement affirmée, il est clair que l’extrême gauche n’a rien à faire dans cette galère. À l’inverse elle pourrait incarner un pôle, autour de LO et du NPA, qui mettrait en avant un programme de lutte largement partagé, seul moyen que les travailleurs ne payent pas la crise. Interdiction des licenciements, embauches de tous les précaires qui le souhaitent, embauches massives dans la santé, l’éducation, la culture, augmentation et échelle mobile des salaires, partage du travail entre tous, ouverture des livres de compte et abolition du secret commercial, socialisation des banques et confiscation des richesses des milliardaires…

Un tel pôle d’extrême gauche pourrait dépasser le poids relativement faible des organisations actuelles s’il se donnait pour tâche de porter ce programme d’urgence dans les luttes qui commencent, en en faisant un levier de l’organisation démocratique à la base des travailleurs. C’est bien ce qui est à l’ordre du jour dans deux secteurs qui commencent à bouger et qui pourraient en entraîner d’autres : les hôpitaux où la coordination manque cruellement et où les directions syndicales et corporatives risquent de s’embourber dans les négociations sans fin du « Ségur », et dans l’automobile où la colère a déjà éclaté face aux suppressions de postes annoncées chez Renault, bien au-delà des sages paroles des dirigeants de la CGT Métaux, qui proposent une bonne politique industrielle au patronat du secteur et à l’État.

C’est sur ce terrain qu’il s’agirait de construire « l’unité », l’unité des travailleurs en lutte qui rallieraient toutes les organisations qui voudraient bien les soutenir. Mais à condition de commencer par rompre avec les tentatives d’union de la gauche dont l’objectif est justement d’occulter toute perspective de mobilisation sur un terrain de classe ou d’envoyer ces luttes dans des impasses. En particulier de les dévoyer vers un simple soutien à des politiciens qui nous rejoueraient (en mineur car ils sont bien décatis !) le grand air de la trahison. Seule une démocratie politique ouvrière, venue d’en bas et des luttes auxquelles il faut se préparer, pourra renverser les murs de l’argent et les contreforts étatiques qui les soutiennent.

Raphaël Preston


[1À l’exception de Solidaires et de la FSU qui n’étaient pas conviées à cette réunion, car elles ne sont prétendument pas représentatives – selon les canons de la législation bourgeoise.

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