Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences révolutionnaires > Numéro 131, juillet-août 2020

Emmanuel Macron fait un rêve, du haut de son piédestal : « La République ne déboulonnera pas de statue »

Mis en ligne le 22 juin 2020 Convergences Politique

Emmanuel Macron n’a pas trouvé ça drôle qu’un peu partout dans le monde, les mobilisations Black Lives Matter en réaction au meurtre de George Floyd, emportent dans leur souffle des têtes de généraux, d’industriels et financiers, d’hommes politiques. Décapités symboliquement s’entend, car ces héros de l’histoire bourgeoise sont morts depuis longtemps, bardés de décorations, et n’ont laissé que des noms de rues ou des statues – des monstres de pierre ou de bronze de plusieurs tonnes et plusieurs mètres de haut (piédestaux inclus). « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. La République ne déboulonnera pas de statue », a donc clamé un Macron nostalgique, dimanche 14 juin au soir à la télé.

Pourtant, même aux USA de Donald Trump, même dans les monarchies poussives d’Europe, cela se fait. De Boston ou Richmond à Oxford et Bristol, en passant par Anvers, des manifestants ont dévissé, encordé, basculé, treuillé, incendié voire noyé ces statues… Ras-le-bol de continuer à se voir nargués par des massacreurs de peuples, Blancs il faut le dire.

Ainsi en Angleterre, la statue de l’esclavagiste Edward Colston a-t-elle plongé dans le port de Bristol, repêchée le 11 juin pour être placée par la mairie en lieu sûr ! Au fronton de la célèbre université d’Oxford, l’effigie de Cecil Rhodes (qui a fait fortune avec sa compagnie de diamants africains et a donné son nom à la Rhodésie), a suscité parmi les étudiants son comité de déboulonnage.

En Belgique, sont en ligne de mire les monuments à la gloire du roi Léopold II, tyran mégalo et génocidaire qui, durant son règne, de 1865 à 1909, s’est personnellement approprié un pan entier de l’Afrique centrale devenu ensuite Congo belge.

Aux États-Unis, avec son passé d’esclavage et sa guerre de sécession à l’intérieur du pays, de nombreux monuments en hommage à des figures de la traite négrière ou à des généraux sudistes (Robert Lee, Braxton Bragg), sont la cible d’associations et militants antiracistes dont la colère s’organise depuis quelques années : il en resterait plus de 700 à déboulonner, essentiellement dans les anciens États « confédérés » du Sud américain où elles demeurent des points de ralliement de suprématistes blancs.

La liste s’allonge dans le monde, des déjà morts pourtant à abattre ! Même Winston Churchill, qui l’a bien mérité, est tagué « raciste », au point que les autorités ont protégé son bronze face à Westminster d’un grand sarcophage en métal ! Même Christophe Colomb… sans lequel on ne saurait pas que l’Amérique existe ! Où allons-nous ?

Le massacre des peuples, la traite des Noirs, le travail forcé n’auraient-ils pas contribué aux « démocraties » les plus florissantes ? Les puissants d’aujourd’hui, pour qui « l’histoire est l’histoire », sont bien les héritiers de ce patrimoine sanglant. Eux aussi guerroient dans le monde entier, secrètent leurs racismes d’État, noient les peuples dans des océans de misère… et fabriquent des rebelles.

Une exception française ?

Les statues à déboulonner y parsèment l’espace public, on ne manque de rien : commerçants, financiers de l’époque de la traite des esclaves dès le xviie siècle avant de connaître son apogée au xviiie, généraux sortis de Saint-Cyr pour piller et massacrer l’Afrique, administrateurs coloniaux, ministres (de droite ou de gauche peu importe) qui, pour leurs hauts faits d’armes dans les colonies de l’empire français des premières décennies du xixe siècle et de la deuxième moitié du xxe, quand les peuples se sont soulevés, ont laissé leurs noms à des rues, des places, des lycées…

Citons un Charles Leclerc (1772-1802), qui conserve sa statue à Pontoise, pour avoir mobilisé une armée de 35 000 hommes contre le leader noir révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture, et avoir écrit le 7 octobre 1802 dans une lettre à Bonaparte  : « Voici mon opinion sur ce pays. Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille. »

Citons un Louis Faidherbe (1818-1889), général en Algérie et au Sénégal, qui s’est acquis la réputation d’efficace pacificateur et « brûleur de villages nègres ». [1] On était en 1978 quand l’écrivain et cinéaste sénégalais Sembene Ousmane a écrit au président du Sénégal enfin indépendant, L. S. Senghor : « N’est-ce pas une provocation, un délit, une atteinte à la dignité morale de notre histoire nationale que de chanter l’hymne de Lat Joor [une des figures de la résistance à la colonisation française, mort en 1886 au combat] sous le socle de la statue de Faidherbe ? Pourquoi, depuis des années que nous sommes indépendants, à Saint-Louis, Kaolack, Thiès, Ziguinchor, Rufisque, Dakar, etc., nos rues, nos artères, nos boulevards, nos avenues, nos places portent-ils encore des noms de colonialistes anciens et nouveaux ? Notre pays n’a-t-il pas donné des femmes et des hommes qui méritent l’honneur d’occuper les frontons de nos lycées, collèges, théâtres, universités, rues et avenues, etc. ? »

Plus récemment, en 2018, à l’occasion de cet anniversaire de la naissance de Faidherbe, qui a partout ses monuments, ses rues, ses stations de métro, la polémique a saisi Lille [2], où des associations ont demandé que soit enlevée la statue équestre de la place Riché. La socialiste Martine Aubry – dont les services municipaux venaient de la restaurer – est restée à cheval sur ses principes, comme le général sur sa bête de bronze : Faidherbe n’avait-il pas été, bien avant Aubry, député puis sénateur de la République ? Un collègue, en quelque sorte. Citons-en tellement d’autres…

Et n’oublions pas Jules Ferry (1832-1893), l’intellectuel ou théoricien de l’impérialisme, le père de l’école publique et laïque bourgeoise, dont le discours du 28 juillet 1885 a marqué l’histoire : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures […] ». Que d’hommes de gauche ou de syndicalistes enseignants n’en disent pourtant rien à la jeunesse ! Qui l’a appris ou l’apprendra plus vite par ses mobilisations, dont les toutes dernières qui s’organisent en écho à celles d’outre-Atlantique.

Après tout, la guerre de classe se mène aussi à coups de déboulonnages : pour preuve la colonne Vendôme à Paris, érigée en 1810 en l’honneur des ambitions impériales napoléoniennes à Austerlitz, dont les communards ont décrété la destruction en avril 1871, qu’ils ont sciée, treuillée, arrachée de son socle et fait s’écraser dans un nuage de poussière en mai… avant que le maréchal Mac-Mahon, qui avait commencé sa carrière militaire pendant la conquête de l’Algérie sous les ordres du maréchal Bugeaud, ne fasse reconstruire le chef-d’œuvre !

20 juin 2020, Michelle Verdier


[1Le Quotidien du 28 juillet 2018, pour la célébration des deux cents ans de naissance de Faidherbe, écrit : « Le Pr Iba Der Thiam […] de révéler dans une émission radiophonique que Faidherbe a tué vingt-mille hommes en huit mois ». Faidherbe lui-même d’écrire, confirmant son penchant pour la terreur : « En dix jours, nous avions brûlé plusieurs villages riverains de la Taouey, pris 2 000 bœufs, 30 chevaux, 50 ânes et un important nombre de moutons, fait 150 prisonniers, tué 100 hommes, brûlé 25 villages et inspiré une salutaire terreur à ces populations. » Mais déjà, en 1851, en Algérie […] il s’enorgueillissait : « J’ai détruit de fond en comble un charmant village de 200 maisons et tous les jardins. Cela a terrifié la tribu qui est venue se rendre aujourd’hui. » https://www.lequotidien.sn/faidherb...

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article