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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 131, juillet-août 2020

Automobile

À la valse des licenciements, Renault ouvre le bal

Mis en ligne le 22 juin 2020 Convergences Entreprises

Pour le «  monde d’après Covid  » à la sauce patronale, c’est le secteur automobile qui a ouvert le bal, plus précisément le groupe Renault, avec l’annonce d’un plan de restructuration massif  : 15 000 suppressions d’emplois dans le monde, dont au moins 4 600 en France, ainsi que la fermeture de plusieurs usines et la menace à peine voilée de fermeture à terme de l’usine de Flins  : l’ancien fleuron du groupe compte 4 000 ouvriers (contre plus de 20 000 salariés dans les années 1970, et encore plus de 10 000 en 1990).

Ce n’est qu’un début. D’autres annonces ont commencé à pleuvoir, chez les sous-traitants de l’automobile ou à Renault Trucks (anciennement Renault, racheté par le suédois Volvo en 2001), mais aussi dans bien d’autres secteurs, dont le plus marquant est Air France qui vient d’annoncer 8 000 suppressions d’emplois.

La crise sanitaire, un accélérateur de restructurations déjà programmées

Renault tente plus ou moins de justifier cette saignée des effectifs en mettant en avant la nécessité de réajuster son appareil productif dans le nouveau contexte de crise sanitaire. En réalité, cette dernière a surtout servi d’accélérateur – et de camouflage ! – à un projet prévu de longue date. Dès le début de l’année 2020, avant le début de la crise sanitaire en Europe, Renault avait déclaré vouloir réaliser un plan d’économies de près de deux milliards d’euros et laissait entendre qu’il s’apprêtait à tailler dans les effectifs. Renault n’aurait «  aucun tabou  » quant aux fermetures de sites, déclarait ainsi dès février dernier Clotilde Delbos, la DG du groupe.

Bien sûr, un peu plus de deux mois d’arrêt de production, de fermeture des agences et d’arrêt des ventes ont eu des effets dans le secteur industriel. Le manque à gagner pour les sous-traitants a bel et bien provoqué de nombreuses défections, mises en faillites et reprises, dont les salariés ont été les premières victimes, comme le montre le cas de Hutchinson (1 000 suppressions d’emplois) ou de Peugeot Japy, placés l’un comme l’autre en redressement judiciaire. Mais ni Renault ni PSA, pour parler des deux groupes français, n’ont eu de véritables problèmes de trésorerie. Et pour cause  ! Ces dix dernières années, Renault a accumulé pas moins de vingt-cinq milliards d’euros de profits. La perte annoncée de 145 millions d’euros pour 2019 ne représente au final pas grand-chose pour le groupe.

Ce qui explique donc l’offensive généralisée de Renault contre ses salariés et, derrière, de l’ensemble du patronat contre le monde du travail, ce n’est donc pas un accident de parcours du cycle économique, mais bien plutôt le redémarrage de la course au profit, qui se déroule sous la forme d’un monopoly mondial entre grands groupes à grands coups de rachats, alliances de constructeurs, fusions, etc. C’est la guerre à qui se positionnera le mieux sur le nouveau secteur de la voiture électrique ou hybride pour le marché de demain. L’enjeu est de taille pour les constructeurs automobiles qui escomptent grandement profiter d’une reprise de la croissance grâce à de nouveaux produits comme ces nouveaux véhicules et les futurs véhicules autonomes. Mais de telles opérations, qui nécessitent la mobilisation d’énormes investissements, supposent pour eux d’en faire payer une partie du coût aux salariés de leur secteur, qui subissent de plein de fouet la réorganisation de l’appareil productif, une autre partie, sonnante et trébuchante, provenant par ailleurs de subventions publiques massives, que les travailleurs paieront aussi par le truchement de l’argent des impôts.

Le plan Renault

Le plan de restructuration de Renault – organisé en parallèle avec celui de Nissan – vise notamment à liquider plusieurs sites jugés trop enclavés, ou périphériques à l’activité  : en premier lieu les Fonderies de Bretagne près de Lorient (qui avaient déjà été cédées à un repreneur, avant d’être reprises par Renault à l’issue d’une longue lutte des salariés de l’usine), l’usine de Dieppe (spécialisée dans la gamme sportive et qui ne produit actuellement que l’Alpine) et celle de Choisy-le-Roi, en région parisienne, spécialisée dans la revalorisation de moteurs et boîte de vitesses destinés aux «  échanges standard  ». Mais il vise aussi plusieurs usines plus importantes  : celle de Maubeuge (MCA, 2 100 salariés), pourtant décrite quelques mois auparavant par le PDG de Renault, Jean-Dominique Senard, comme la fierté du groupe et dont l’activité serait transférée à sa voisine de Douai  ; pour celle de Flins, Renault envisagerait de la transformer en «  pôle d’excellence  » pour le recyclage des véhicules. «  Excellence  », le terme est pompeux, et si c’est juste pour y transférer l’activité de Choisy (un peu moins de 300 salariés) à la place de la production de véhicules, autant dire que la plupart des emplois y disparaitraient.

Dans le même ordre d’idée, les centres techniques de Renault, qui subissent déjà depuis des mois une saignée silencieuse par le renvoi de milliers de prestataires, sont aussi menacés. Ainsi, le Technocentre de Guyancourt, la «  tour de contrôle du groupe  » selon le mot de Senard, est en passe de perdre en plus 1 500 salariés Renault. Celui de Lardy, où plusieurs rassemblements ont eu lieu, bien qu’une grande partie des salariés aient encore été en confinement et télétravail, est voué quant à lui à voir une large partie de son activité transférée à Flins, compromettant sérieusement son avenir.

Enfin, les annonces de Renault ne prennent pas en compte les dizaines de milliers de travailleurs des entreprises sous-traitantes, prestataires ou intérimaires, ni ceux des équipementiers, qui forment en temps normal la «  variable d’ajustement  » des grands groupes et qui risquent de perdre leur emploi du jour au lendemain.

Les premières réactions des salariés

Après la révélation par le Canard enchainé du plan Renault, quelques jours même avant son annonce officielle par le constructeur, lundi 25 mai, les ouvriers de la Fonderie de Bretagne se sont mis en grève. En fin de semaine, le vendredi, sortant de la sous-préfecture de Lorient où se tenait un CSE extraordinaire, le secrétaire de la CGT annonçait un recul de la direction  : promesse que l’usine ne fermerait pas. Et le travail allait reprendre le mardi suivant, 2 juin. Mais, dès le week-end, Senard déclarait son intention de revendre l’entreprise. À un sous-traitant qui serait chargé de la tuer à petit feu  ? Parole de patron, parole de cochon. La lutte ne fait que commencer.

À Maubeuge, le samedi 30 mai, près de 8 000 personnes, ouvriers de l’usine et habitants de la ville, ont défilé dans les rues, où l’usine MCA représente le principal employeur. Chez les manifestants, en plus du dégoût et du sentiment de trahison, on sent surtout la colère et l’envie de ne pas lâcher. Le mot d’ordre du maintien de l’usine fait l’unanimité. Au passage devant l’hôpital de Maubeuge, où une vingtaine d’infirmières étaient sorties saluer les manifestants, les applaudissements mutuels accompagnaient des «  tous ensemble, tous ensemble  ».

Dans la petite usine de Choisy-le-Roi, les travailleurs ont fait grève plusieurs jours et ont manifesté le samedi 6 juin dans la ville en rassemblant derrière eux un cortège d’un millier de personnes environ.

Enfin, à l’usine de Flins, où aucune annonce précise n’est encore faite, les salariés, qui avaient d’abord gardé une attitude relativement attentiste, ont a leur tour débrayé à plusieurs reprises, rassemblant à chaque fois plusieurs centaines de travailleurs, dont un débrayage quasi spontanée le 11-12 juin dans l’équipe de nuit. À la porte de l’usine, si les rassemblements appelés par la CGT ne sont pas toujours très nombreux, les discussions vont bon train.

Hypocrisie gouvernementale

Alors, face à une annonce un peu trop tonitruante de la direction de Renault et à la réaction des travailleurs, du côté des politiciens, y compris des ministères, on s’efforce de faire le dos rond en distillant des propos lénifiants dont la teneur générale est  : ce n’est pas grave, ne vous mettez pas en colère, «  on  » s’occupe de vous.

Dès la première grève, aux Fonderies de Bretagne, le gouvernement et une nuée d’élus locaux (du Parti communiste, de la France insoumise, du Parti socialiste et même des Républicains et de LREM  !) se sont empressés de proposer leurs services pour défendre les emplois locaux ou le «  patrimoine  » industriel régional. À la manifestation de Maubeuge, on a pu voir, parmi les manifestants, Xavier Bertrand (président Républicain de la région), le maire UDI de Maubeuge et un grand nombre de «  petits élus  » arborant leurs écharpes tricolores pour défendre la Kangoo à Maubeuge, cette voiture dont Renault prévoit de transférer la production à Douai. Un scénario qui s’est répété partout avec, à chaque fois, les mêmes arguments sur l’excellence de l’équipement, du savoir-faire, de la productivité, etc. Et l’assurance de subventions publiques afin que le groupe puisse être sûr de ne pas trouver ailleurs un meilleur choix pour exploiter ses salariés à bon compte  ! Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, vient ainsi d’offrir à Renault un cadeau de près de cinq milliards d’euros de prêts garantis par l’État au nom du «  patriotisme économique  » et de la défense d’un «  fleuron national  ».

Ces aides aux patrons se doublent, sous prétexte d’efforts mutuels pour sauver l’emploi, d’injonctions aux salariés d’accepter toutes les concessions et tous les sacrifices. Sans aucune garantie à long terme, évidement. Mais, boîte après boîte, il s’agit surtout d’éteindre l’incendie avec de prétendues solutions locales, dans sa ville ou sa région. Les élus sont faits pour ça. Quid des ouvriers des boites sous-traitantes, plus petites entreprises qui ne font pas la Une de l’actualité  ? Quid des intérimaires  ? Ils sont inexistants pour ceux qui défendent les «  sites  » bien plus que leurs salariés.

Les syndicats dans le rôle de pompiers

Du côté des directions syndicales, les stratégies du dialogue social et du localisme contribuent largement à enfermer les équipes militantes qui seraient décidées à se battre dans d’interminables marathons de tables rondes, réunions, concertations, expertises, etc., qui peuvent s’étaler sur des mois, émoussant la combativité, faisant miroiter les solutions du chacun pour soi  : ici, il faut sauver l’emploi en Bretagne, là, il faut la Kangoo à Maubeuge, ailleurs, on met en avant la valeur écologique du recyclage de moteurs à Choisy, puisque le vert est à la mode.

À ce jeu des tables rondes, c’est Renault qui dispose d’une armée d’avocats, juristes, experts et conseillers, qui reste maître des négociations et saura miser sur les promesses à court terme et sur la démoralisation provoquée par l’isolement pour tenter d’étouffer les foyers de lutte. Le patronat dispose d’une solide expérience en la matière, comme le rappellent les exemples récents de Ford Blanquefort ou de GM&S, fermés l’un comme l’autre en dépit de longues luttes des salariés.

C’est pourtant cette politique de marchandage dans les couloirs, derrière le dos des salariés que pratiquent les centrales syndicales, ravies de pouvoir remplir leur rôle d’interlocuteurs responsables du «  dialogue social  ». C’est bien entendu le cas de la CFDT, dont certains responsables, reprenant mot pour mot le langage des patrons, estiment qu’ils doivent aider Renault à effectuer «  la décroissance des effectifs de manière intelligente  ». Mais c’est aussi celui de la direction de la CGT qui, malgré son image de radicalité, ne cherche pas à coordonner les travailleurs en lutte les uns avec les autres et ne prône que, boîte par boîte, la sauvegarde des emplois, se félicitant d’une victoire à la moindre concession ici ou là qui fournirait aux «  victorieux  » d’un site de des raisons de se retirer de la lutte.

Mais il est vrai que plus politique, fanatique d’un futur gouvernement de gauche qui sauverait la France du marasme économique, la CGT a aussi une politique nationale pour l’automobile, ou au moins pour Renault  : le mythe d’un «  vrai projet industriel  ». Une vieille lune dont l’origine remonte au début des années 1980 – et même bien avant dans d’autres secteurs –, à savoir conseiller aux patrons de Renault la production d’un véhicule bon marché destiné à un public populaire, produit exclusivement en France et qui, théoriquement, devrait assurer une marge de profit de 4 %. Elle devait s’appeler la «  neutral  ». Celle d’aujourd’hui, conçue par des ingénieurs CGT, répond au prénom de «  Elyo  » (une voiture soleil) et serait bien entendu électrique, écologie exige. Mais une électrique à la portée de toutes les bourses qui assurerait la relance et la fortune de son producteur. Que Jean-Dominique Senard n’y a-t-il pensé avant  ?

Tous ensemble, tous ensemble, ouais  !

Les menaces de licenciements et fermetures d’usines chez Renault ne demandent pas seulement une riposte commune aux travailleurs de tous les sites, ceux directement concernés, mais aussi ceux à qui l’on promet l’arrivée d’une partie du travail supprimé ailleurs. À la politique globale du patronat, il faudrait une réponse globale des travailleurs. Il est nécessaire que la colère des ouvriers de Renault fasse tache d’huile, rejoigne celle de l’hôpital public, des salariés d’Air-France et de l’industrie aéronautique. Il serait nécessaire que les travailleurs en lutte de grandes entreprises comme Renault, PSA, Airbus soient un pôle de ralliement pour les milliers d’intérimaires ou CDD que Renault, PSA et bien d’autres jettent sur le carreau, pour les prestataires de services, qui sont aujourd’hui leurs collègues de travail et que, dans l’ingénierie, les groupes automobiles renvoient à leur patrons loueurs de main d’œuvre, qui n’auront plus demain qu’à licencier à leur tour.

Cette riposte d’ensemble, il ne faut pas l’attendre des directions syndicales dont tout montre qu’elles lui tournent le dos. Elle ne pourra venir que des travailleurs en lutte eux-mêmes qui auront à cœur de s’organiser de se coordonner d’un secteur à l’autre. Le climat social d’aujourd’hui, la simultanéité des attaques du patronat dans tous les secteurs en donne la possibilité.

18 juin 2020, Herman Kruze

Photos : https://www.flickr.com/photos/arleq...

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