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Archives > Convergences révolutionnaires > Numéro 131, juillet-août 2020

Aux racines du racisme

Mis en ligne le 22 juin 2020 Convergences Politique

Il n’est pas difficile de montrer que le racisme dans la police n’a rien d’accidentel, tant les réseaux sociaux ont permis de diffuser massivement des témoignages à ce sujet, comme récemment le propos d’un gendarme à l’un de ses collègues, au sujet d’un homme qui avait sauté dans la Seine pour échapper à une interpellation  : « Un bicot comme ça, ça ne nage pas. Ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied. » [1] Mais, face à tant d’évidence, on continue d’entendre un discours qui réduit le racisme à une sorte de perversion invraisemblable de notre beau système démocratique. Dans une pétition lancée par SOS Racisme, on peut lire que le racisme est une « réalité contraire à l’esprit de la République » [2]. Autant dire – ce serait plus juste – que le racisme est conforme à la réalité de la République. Car les forces de l’ordre sont bel et bien chargées de défendre un ordre social, avec toutes les inégalités qui le constituent.

Pourquoi donc le racisme est-il aussi solidement chevillé au corps de la société bourgeoise  ?

Il faut rappeler tout d’abord que le capitalisme en lui-même est indifférent à l’origine, à la couleur de peau, comme il l’est au genre ou à la religion. Tout individu constitue pour la bourgeoisie une force de travail disponible et par conséquent du capital. C’est le développement du capitalisme à l’échelle du globe qui unifie l’humanité sous le talon de fer de l’exploitation. Le capitalisme n’est donc pas en lui-même raciste… en théorie  ! Mais dans la réalité, c’est-à-dire dans l’histoire, le capitalisme a eu très tôt besoin du racisme, d’abord sous des formes légales, puis, comme aujourd’hui, sous des formes plus insidieuses mais pas moins concrètes.

Le racisme s’est développé en même temps que le marché mondial lorsque la bourgeoisie européenne, profitant de l’aubaine provoquée par les progrès de la navigation et la découverte des Amériques, a asservi les populations des terres conquises puis réduit en esclavage la main-d’œuvre raflée sur les côtes africaines. Dans ce processus d’« accumulation initiale » qui marque les débuts du capitalisme moderne, Marx soulignait l’importance de l’utilisation systématique du « pouvoir d’État, [de] la violence concentrée et organisée de la société, pour activer artificiellement le procès de transformation du mode de production féodal en mode de production capitaliste et pour en abréger les transitions ». [3] L’Ancien régime a ainsi vu naître les premières législations clairement racistes, comme en France le Code noir (1685), inspiré par le ministre Colbert (cité parmi les statues à déboulonner), qui réduisit les esclaves noirs au statut de biens « meubles ». Comme le résumait encore Marx  : « L’esclavage camouflé des ouvriers salariés en Europe avait besoin du piédestal de l’esclavage sans phrase dans le nouveau monde. » [4]

Lorsque la bourgeoisie parvint enfin au pouvoir politique, le racisme permit encore de justifier la colonisation. Alors que la Révolution française avait aboli l’esclavage en 1794 – notamment grâce au soulèvement des esclaves eux-mêmes –, Bonaparte s’empressa de le rétablir. En 1805, l’arrêté qui portait application du Code civil aux colonies expliquait cyniquement que «  de tout temps, on a connu dans les colonies la distinction des couleurs, qu’elle est indispensable dans les pays d’esclaves, et qu’il est nécessaire d’y maintenir la ligne de démarcation qui a toujours existé entre la classe blanche et celle de leurs affranchis ou de leurs descendants  ». Et, même après la seconde abolition de l’esclavage en 1848, la IIIe République inventa de nouvelles lois racistes en distinguant les «  citoyens français  » de métropole des «  sujets français  » de l’Empire colonial. Ce Code de l’indigénat fut aboli en 1946, mais le régime d’exception (pour les colonisés) qu’il instituait fut maintenu dans les faits jusqu’aux indépendances. On voit que, en matière de lois racistes, le régime de Vichy n’avait rien inventé.

Le racisme d’aujourd’hui s’inscrit dans cette longue histoire du capitalisme, né dans la violence indispensable pour transformer des millions d’hommes en esclaves ou en prolétaires. Il s’est perpétué, au cours des xixe et xxe siècles, par les politiques impérialistes des pays les plus développés, toujours justifiée par une quelconque supériorité, qu’elle soit raciale ou culturelle.

À l’immigration intérieure (Bretons déjà stigmatisés comme des «  ploucs  » au xixe siècle, Auvergnats…) a succédé une immigration européenne (Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais) puis une immigration issue des colonies, en particulier nord-africaine dans l’entre-deux-guerres et dans l’après-guerre. Sous-payée, n’accédant pas immédiatement à la nationalité et donc à la citoyenneté de plein droit, la classe ouvrière immigrée a constitué une formidable réserve de main-d’œuvre, régulièrement renvoyée au chômage et à la précarité, et désignée comme bouc émissaire. Les immigrés originaires d’Afrique subsaharienne, venus en France essentiellement après les indépendances des années 1950-1960, se retrouvent de fait spécialisés dans les métiers les plus pénibles, dans le bâtiment, l’intérim, la sécurité… Dans la logique migratoire propre au capitalisme, ce sont souvent les derniers venus qui sont les moins bien traités, à l’instar des Roms ou des Noirs aujourd’hui.

Mais cette logique du dernier arrivé ne fait que s’ajouter à la permanence des préjugés issus de l’époque coloniale, renforcée par la continuité de la politique impérialiste de la France, dont l’armée est toujours présente sur le continent africain et dont les multinationales continuent de piller les ressources des ex-colonies. Alors que les immigrés blancs pouvaient aisément, après un temps plus ou moins long, s’intégrer au reste de la population en faisant oublier leurs origines, les immigrés non européens ont continué à subir les stigmates associés, dans l’imaginaire raciste, à leur origine, à leur couleur de peau ou à leur religion. Le racisme a ainsi constitué un outil puissant pour maintenir une partie de la population dans les marges du prolétariat, pour les emplois les plus durs et les moins qualifiés.

Sur le plan idéologique, enfin, le racisme constitue une sorte de prolongement du mépris de classe, en permettant de justifier les inégalités au sein même de la classe ouvrière. Il est d’ailleurs frappant que les discriminations actuelles recoupent parfaitement la hiérarchie raciale instituée à l’époque coloniale, où les Noirs se trouvaient tout en bas de l’échelle, en-dessous des Asiatiques et des Arabes. Tout comme il est frappant que les préjugés actuels sur les Noirs et les Roms reposent sur ce même déni d’humanité qui a justifié leur mise en servitude pendant plusieurs siècles – car, on l’oublie trop souvent, l’esclavage des Roms de Roumanie n’a été aboli qu’en 1864, à la même époque que les Noirs américains (et les serfs de Russie). Les emplois subalternes, le chômage, la précarité que subissent davantage les populations d’origine immigrée, on ne peut les expliquer que par le racisme – à moins d’être soi-même… raciste, c’est-à-dire de considérer que ces populations sont responsables de leur sort, soit par leur culture, leur éducation, soit par leur nature  ! Après tout, Macron ne dit pas autre chose lorsqu’il exprime son mépris de «  ceux qui ne sont rien  ».

On le voit, si le racisme est « systémique », c’est parce que le capitalisme porte en lui le racisme « comme la nuée porte l’orage »

État bourgeois, par conséquent raciste

Aujourd’hui, la législation bourgeoise n’est plus explicitement raciste… pas plus qu’il n’y a de législation clairement sexiste  : l’évolution récente de la plupart des États impérialistes va dans le sens de l’égalité de droit. Rappelons que celle-ci est au fondement du droit bourgeois  : une égalité abstraite, qui permet de traiter tout le monde sur le même pied – c’est-à-dire celui de l’exploitation. C’est en partant de ce constat que l’un des premiers socialistes, Buonarotti, écrivait que « l’égalité ne fut autre chose qu’une belle et stérile fiction de la loi ». Il ajoutait  : « Aujourd’hui qu’elle est réclamée d’une voix plus forte, on nous répond  : Taisez-vous, misérables  ! l’égalité de fait n’est qu’une chimère  ; […] vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille, que te faut-il de plus  ? » [5]

Il a fallu bien du temps, et bien des luttes, pour que cette égalité de droit soit acquise dans le domaine racial. Et encore  ! Certes, il est loin – et c’est heureux – le temps de l’indigénat, encore plus loin celui de l’esclavage légal  ; mais l’État français (pour ne citer que lui) mène toujours, sur fond d’égalitarisme abstrait, des politiques racistes. Les politiques migratoires permettent de séparer une immigration «  choisie  », très majoritairement blanche, européenne ou nord-américaine, et une autre «  subie  », venant des pays sous domination impérialiste. Ces termes régulièrement employés dans le débat politique ne sont pas seulement racistes, ils sont trompeurs, puisque c’est un choix conscient de l’État que de faire le tri parmi les migrants et de marginaliser ceux des pays pauvres, sans pour autant leur interdire tout accès au territoire dans la mesure où ils restent nécessaires pour faire tourner une partie de l’économie. Plus pervers encore, au sein même de cette immigration, on distingue une immigration légale et une autre illégale  : la première, à qui l’accès à la nationalité française est de plus en plus difficile, la seconde contrainte de fuir les contrôles de police et de multiplier les démarches pour obtenir les papiers nécessaires à sa régularisation.

Il y a donc bien, aujourd’hui encore, des lois racistes en France. Les dispositions spéciales consacrées aux Roms d’immigration récente (souvent citoyens européens, mais cibles d’expulsions et de persécutions policières) sous les présidences de Sarkozy et Hollande constituent, dans ce domaine, un cas d’école [6]. Plus largement, les politiques migratoires de l’UE ont même favorisé le développement de l’esclavage et de la traite, en Europe et dans ses marges comme en Libye.

Ajoutons enfin que, au-delà de ce racisme caractéristique d’un État impérialiste comme la France, l’État bourgeois s’est toujours construit sur des bases nationales. Pour qu’un État bourgeois existe il lui faut, en effet, un territoire et une population constituée en «  peuple  », c’est-à-dire qui forme un tout malgré ses inégalités réelles. L’État se construit sur la négation de la lutte des classes, soit, disait Engels, comme «  un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper le conflit, le maintenir dans les limites de l’“ordre”.  » [7]

Aussi n’est-il pas étonnant qu’on rencontre, tout au long de l’histoire, la tendance de l’État bourgeois à utiliser le racisme pour raffermir sa base nationale. Et ce n’est pas Manuel Valls qui a inventé cette idée que « la lutte des classes disparaît au profit de la guerre entre races » [8]. L’antisémitisme a longtemps joué, et continue de jouer ce rôle [9]. En France, où l’État s’est constitué dans la violence de l’impérialisme, les gouvernements recourent régulièrement de façon tout à fait cynique à l’outil du racisme. Même à gauche, comme sous Hollande, qui a tiré de son chapeau (ou plutôt du chapeau de l’extrême droite) l’idée de la déchéance de nationalité après les attentats de novembre 2015. Quant à Macron, élu sur un programme libéral pro-européen et porte-voix d’une grande et d’une petite bourgeoisie urbaine, libérale et (en apparence) ouverte sur le monde, il n’a pas tardé à affirmer sa «  fermeté  » face aux migrants en poursuivant la politique de fermeture des frontières de ses prédécesseurs. Et, surtout, lorsque le mouvement des Gilets jaunes lui a causé de sérieuses difficultés, il s’est empressé de mettre l’identité nationale et l’immigration au cœur du «  Grand débat  », reprenant les thèmes favoris du Rassemblement national, alors même qu’il avait au préalable accusé les Gilets jaunes de jouer le jeu du RN et d’abriter en leur sein des antisémites.

Aujourd’hui, après avoir laissé Castaner concéder aux manifestants l’abandon de la clé d’étranglement, voilà qu’il ordonne la fin de la récréation. Et pendant que son ministre recule sous la pression de ses propres troupes, Macron se fait le champion de l’unité nationale, accusant les organisateurs des manifestations de « séparatisme », alors même que ces manifs rassemblent une population extrêmement mixte  ! Notons au passage que le président a été jusqu’à s’aventurer dans la théorie, en s’en prenant aux universitaires, coupables selon lui d’avoir analysé le racisme de la société française et en les accusant de «  casser la république en deux  » [10]. Autrement dit, reconnaître la réalité du racisme et sa profondeur, ce serait remettre en cause la République, une et indivisible comme chacun sait.

Il s’agit aussi bien d’une forme de politique raciste, une façon de favoriser ceux qui, parmi les militants antiracistes, défendent la même chose que l’extrême droite, à savoir la séparation des blancs d’un côté, des Noirs et des Arabes ou musulmans de l’autre. Les perspectives racialistes de ces militants de la galaxie «  décoloniale  », du Parti des indigènes de la République ou d’autres officines du même tonneau, n’ont pourtant pas émergé pendant les manifestations de ces dernières semaines qui mettaient au premier plan l’exigence d’une lutte d’ensemble et non la lutte « autonome » de chaque groupe « racisé », pour reprendre la terminologie de ces militants. Car seule une lutte d’ensemble peut balayer les oppressions subies par les classes populaires, sans nier les différences produites par ces oppressions, et au fond de la façon la mieux « intersectionnelle » qui soit.

Comment en finir avec le racisme  ?

On a vu que le racisme n’était pas un accident, une aberration dans la société capitaliste qu’il suffirait de corriger (par des lois adaptées, la répression des propos et des actes racistes, etc.). D’ailleurs, ce n’est pas avec des lois qu’on empêchera les racistes de l’être – dans la police ou en dehors. Tout au plus peut-on, grâce au rapport de force créé par la mobilisation, contraindre la police à se montrer moins agressive, bref la calmer. Mais ce n’est là qu’une solution superficielle, qui corrige les comportements sans corriger les idées. Et, surtout, ces solutions se heurtent à une contradiction impossible à résoudre : même dans le meilleur des cas, l’État ne pourrait s’en prendre longtemps à sa propre police, qui est tout de même là, en dernière instance, pour le protéger, lui et l’ordre social qu’il maintient – comme en témoigne la répression accrue des manifestations depuis quelques années – et pas pour protéger la population, comme le prétend SOS-Racisme en demandant ingénument que les policiers « se comportent en toutes circonstances en conformité avec la loi et leur code de déontologie ».

Il faut combattre le racisme, mais pas au nom d’une prétendue «  unité du peuple  » comme le fait Mélenchon  : « C’est l’unité de notre peuple qui est mise en cause par les contrôles au faciès, les propos ou comportements racistes et le déni de justice des violences policières impunies. » [11] Il faut aussi combattre les illusions créées par de tels propos qui, non seulement prônent une unité qui occulte la coupure irréconciliable entre oppresseurs et opprimés, mais font de la police la garante de cette pseudo-unité, alors que, tout au contraire, elle est là pour maintenir les opprimés dans la sujétion. Entre les propos d’un Macron et ceux de Mélenchon, il y a un point commun  : la volonté de sauver la peau de la police, pilier de la république bourgeoise, et de rétablir «  l’unité  » de celle-ci. Sommé par un flic, lors d’une interview sur France inter [12], de se justifier d’avoir dénoncé le racisme de la police, Ruffin s’est montré on ne peut plus rassurant… pour la police  : «  Sachez que mon objectif est d’éviter une guerre, des batailles rangées entre la police et la population […] Il faut que les bonnes volontés, du côté de la police et de la population, se bagarrent pour rétablir cette confiance qui est aujourd’hui mise à mal.  »

Nous nous opposons évidemment à de telles considérations  : l’unité nationale, très peu pour nous. C’est une autre unité que nous voulons  : la classe ouvrière se doit d’unir tous ceux et celles qui veulent en finir avec le capitalisme et tout son cortège d’oppressions. Le fait que les manifestations récentes aient réuni une population extrêmement hétéroclite, jeune, de toutes origines et de tout genre, prolétaire ou petite-bourgeoise, est en soi très prometteur. Et il nous rappelle au passage que la prise de conscience politique ne peut pas se réduire à la prise de conscience de sa propre oppression. Que des Blancs se révoltent contre les discriminations que subit une partie de la population, en raison de sa couleur ou de son origine, c’est la moindre des choses.

Si racisme et capitalisme sont deux choses distinctes, elles sont intimement liées. Le racisme est constitutif du capitalisme français – ou belge, hollandais, britannique… ou américain  ; cela en raison du chemin emprunté par la mise en place de la domination de la bourgeoisie sur la société. Le racisme plonge ses racines aussi profondément dans l’histoire que le capitalisme, et l’on ne peut l’extirper sans déraciner en même temps l’arbre capitaliste autour duquel il s’est fixé.

La classe ouvrière doit prendre en charge la lutte contre le racisme si elle veut combattre sérieusement ses exploiteurs. Pas seulement parce que ceux-ci entretiennent consciemment ou inconsciemment le racisme, mais aussi parce que, si la classe ouvrière restait en dehors de cette lutte, elle en laisserait la direction à des leaders petits-bourgeois, intellectuels ou figures locales de quartiers populaires désireux de se faire une place au soleil de la République. C’est ce qui s’est déjà passé aux États-Unis, où les «  leaders noirs  » sont le plus souvent liés à une bourgeoisie et à une petite notabilité communautaires. Celles-ci peuvent jouir de privilèges – non seulement économiques, mais aussi liés au fait de vivre un peu plus à l’abri de la violence raciste que le reste de la population noire [13]. En témoigne la croissance d’une bourgeoisie noire dans les anciens États ségrégationnistes, en Afrique du Sud et aux États-Unis. Les espoirs soulevés par Obama, premier président noir (lequel, d’ailleurs, n’est pas descendant d’esclaves), n’ont heureusement pas empêché les Afro-Américains de lancer le mouvement Black Lives Matter en 2013 – ni de se révolter contre les violences policières comme à Baltimore en 2015.

De fait, si les mouvements antiracistes peuvent bien obtenir de nombreux progrès dans le domaine de l’égalité de droit (comme l’a fait aux États-Unis le mouvement des droits civiques), seule la remise en cause du capitalisme peut permettre d’avancer vers l’égalité réelle et, à terme, de l’arracher.

Alors, la classe ouvrière devra, dans le combat antiraciste comme dans chacun de ses combats, affirmer son indépendance vis-à-vis des perspectives étroitement bourgeoises défendues par tous les réformistes, qu’ils se trouvent au PS, à la FI ou ailleurs, dans les mouvements antiracistes ou au sein des quartiers populaires. De ce point de vue, la prise de conscience grandissante du problème raciste et la mise en accusation d’un «  racisme d’État  » ou «  systémique  », qui vise le pouvoir politique plutôt que les individus qui sont à son service, constituent un progrès politique indéniable – même si l’expression racisme d’État semble sous-entendre que l’État pourrait ne pas être raciste. Dénoncer le racisme de l’État, il faut le faire, mais sans semer l’illusion qu’on pourrait le débarrasser du racisme qu’il a, chevillé au corps, et à condition de comprendre et d’expliquer que l’État est raciste parce qu’il est bourgeois, et que pour se débarrasser du racisme il faudra le renverser.

Car, pour le prolétariat, soulever le problème du racisme, c’est déjà soulever de nombreux autres problèmes  : celui de la violence de la police en général (bien visible pendant la révolte des Gilets jaunes), celui des inégalités économiques et de toutes les discriminations, celui de la justice de classe, le rôle joué par les forces de l’ordre dans son maintien et dans la répression des classes populaires en général. Toutes choses qui poussent à remettre en question l’ordre social lui-même, la société capitaliste et l’État qui la gère. Sachant que, si nous voulons renverser le capitalisme et son État, nous trouverons inévitablement sur notre chemin… sa police – et son armée.

21 juin 2020, Aldo Battaglia


[3Le Capital, livre I, chap. XXIV.

[4 Même chapitre.

[5Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf, 1828.

[6Les Roms de nationalité française mais qui ne sont pas sédentarisés, victimes depuis longtemps de discriminations, persécutés par Vichy et déportés par les nazis, étaient assimilés, depuis 1969, aux gens du voyage et comme tels soumis à une législation spécifique. La loi de 1969, abrogée seulement entre 2012 et 2017, leur imposait un carnet de circulation, véritable passeport intérieur, qui devait être régulièrement présenté et visé par la gendarmerie ou la police. Ils étaient soumis au «  quota  » de 3 % de le population de l’endroit où ils élisaient domicile.

[7L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, chap. VII.

[8Interview donnée par Manuel Valls au magazine d’extrême droite Valeurs actuelles, parue le 18 juin 2020  : « La lutte des classes disparaît au profit de la guerre entre races. »

[9Souvent de façon indirecte, l’accusation d’antisémitisme étant régulièrement brandie pour stigmatiser les classes populaires (Gilets jaunes, musulmans, habitants des quartiers populaires), ce qui a pour conséquence de renforcer le complotisme et l’antisémitisme en leur sein en donnant l’impression que l’État a quelque chose à cacher.

[11Sur le blog de Mélenchon, «  La vie n’est pas une partie de Scrabble – Réponses à Libération  », 11 juin 2020.

[13Rappelons au passage que confier la gestion des ghettos à leurs élites est un classique des politiques racistes et ségrégationnistes, depuis le ghetto de Venise, institué au xvie siècle, jusqu’aux ghettos juifs imposés par les nazis.

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