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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 27, mai-juin 2003

Algérie : le pétrole, enjeu des luttes de clans… et de classes 

Mis en ligne le 17 mai 2003 Convergences Monde

Après la grève générale des 25 et 26 février derniers, le gouvernement a annoncé le gel momentané de son projet de privatisation des hydrocarbures. Et l’UGTA, sachant pourtant qu’il ne s’agissait là que d’une retraite tactique, n’a pas donné de suite au mouvement.

Le sous-sol algérien attise les convoitises

La visite en mars dernier de Chirac, auréolé de son prestige « d’opposant  » à la guerre en Irak, tombait à pic pour Bouteflika et ses parrains confrontés au mécontentement généralisé de la population, exprimé par les événements de Kabylie en 2001 et encore aggravé par les projets de privatisation du pétrole et du gaz. Chirac n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler son soutien à la politique de réforme du président algérien.

Les revenus algériens proviennent pour 96% de l’exportation des hydrocarbures (22 milliards de dollars en 2002). Cette manne attise les convoitises de la bourgeoisie algérienne comme des trusts impérialistes, y compris américains, qui voudraient bien en devenir les propriétaires officiels. Pendant toute la période de l’Algérie « socialiste » le régime n’a juré que par cette pseudo propriété collective du « peuple algérien » sur les richesses du sous-sol, inscrite dans le texte de la Constitution ! Il y a donc quelques obstacles à les privatiser comme voudrait le faire le régime soumis lui-même aux pressions des pays impérialistes évidemment les Etats-Unis eux-mêmes.

Le Sahara n’a certes jamais été fermé aux intérêts des trusts impérialistes. Et ces derniers ont renforcé leur présence à partir de 1995. Plusieurs contrats ont été raflés par les trusts comme BP ou Anadarco. Mais il reste un pas de plus à franchir : vendre non le pétrole mais les gisements afin d’officialiser le partage de cette richesse entre les bourgeois algériens et les trusts impérialistes. Jusqu’à présent aucun bourgeois privé ne peut oser dire : je détiens tant de part de la richesse pétrolière et c’est un handicap majeur pour le développement d’une grande bourgeoisie algérienne.

Le pouvoir et la classe dirigeante s’engagent dans cette voie avec une prudence dictée par le spectre d’une explosion sociale. Ils se souviennent d’octobre 88, aboutissement de la politique d’ouverture économique du président d’alors, Chadli. Face à la grève générale larvée qui a accompagné la révolte de la jeunesse, le pouvoir a dû reculer, Chadli l’a finalement payé de son poste en 1992 et sa politique d’ouverture n’a finalement qu’entrouvert la porte…aux islamistes.

Les voleurs veulent se légaliser

Cette bourgeoisie qui a grandi à l’ombre de l’Etat pendant la période dite du « socialisme algérien » voulait faire sauter le verrou que constituait pour son développement la propriété étatique d’une grande partie de l’économie algérienne. Dans un pays où il était coutume de poser la question « d’où est-ce que tu as ça ? » (une façon de dire : comment as-tu pu t’enrichir ainsi alors que l’Algérie est soi-disant socialiste ? ), elle cherchait une officialisation de sa propriété. Pour ce faire, il lui fallait non seulement mettre la main sur les entreprises publiques les plus rentables et restreindre la consommation des couches populaires, mais mettre au pas la classe ouvrière et museler toute contestation populaire.

Ce que la guerre civile lui a en partie donné l’occasion de faire. La terreur exercée par les deux bandes armées (terroristes islamistes et pouvoir militaire) en lutte entre elles mais aussi contre les masses pauvres des villes et des campagnes, a permis des centaines de milliers de licenciements. Elle a permis aussi un nouvel enrichissement de milliardaires qui ont mis la main sur les entreprises privatisées et ouvert des sociétés d’import-export (en Algérie, on parle de « mafia des conteneurs ») : Djilali Mehri (pesant plusieurs milliards de francs et propriétaire de galeries d’art à Paris), Mustapha Aït Adjedjou (fortune estimée à 30 milliards de FF), Brahim Hadjas (entre 5 et 10 milliards de FF)1. Tous salivent aujourd’hui devant les privatisations à l’ordre du jour, celles des hydrocarbures mais aussi de centaines d’entreprises comme les cimenteries de Meftah, Giplait ou le complexe de moteurs et véhicules industriels, SNVI, de Rouiba.

Bien sûr une partie de la bourgeoisie algérienne a aussi quelques craintes. Après tout jusque là l’argent du pétrole étatisé a servi à la subventionner, privatisé il pourrait aller dans d’autres poches. Des hauts responsables de l’économie et de l’appareil d’Etat qui vivent en parasitant le secteur public pourraient y perdre des positions. Une opposition s’est déjà manifestée lors de la signature des accords avec l’Union européenne, dénonçant la baisse des tarifs douaniers qui vont faire couler la « production nationale » et allant jusqu’à appeler au boycott des produits étrangers ! Cette partie de la bourgeoisie, déchirée d’ailleurs entre des envies contradictoires, n’a pourtant aucune perspective à offrir. Elle n’en a même pas la force, ne souhaitant surtout pas mobiliser les couches populaires par crainte que cela ne se retourne contre elle.

L’UGTA : rempart contre le mécontentement populaire

La seule force qui pourra donner un coup d’arrêt à cette régression sociale programmée est la classe ouvrière. Sans elle aucune richesse ne peut sortir d’Algérie. Et elle vient de le démontrer pendant les deux jours de grève générale organisée le 25 et le 26 février. Mais il y a un obstacle à sa mobilisation : le contrôle que l’UGTA (ce syndicat dont les sommets sont intimement liés à l’appareil d’Etat et qui est fort aussi d’une grande expérience de détournement de la colère ouvrière) garde sur elle.

Bien sûr, l’UGTA a appelé à une grève générale de deux jours. Mais il ne s’agissait ni d’un début d’une véritable opposition à la politique gouvernementale ni même seulement d’une opération en faveur d’un clan du pouvoir pour faire tomber Bouteflika.

Cette grève était un moyen de garder la haute main sur le mécontentement ouvrier. En plusieurs occasions, l’UGTA a failli être débordée par les travailleurs. C’est la grève de Rouiba qui a initié les événements de 1988, dont la centrale syndicale ne voulait certainement pas. Encore récemment la forte mobilisation de mars 2001 des sidérurgistes (Alfasid), durement réprimée, a donné quelques frissons aux dirigeants syndicaux comme politiques. Mesurant le mécontentement ouvrier, l’UGTA a estimé devoir prendre une initiative.

La grève générale de février a été massivement suivie. La plupart des secteurs de l’économie ont été paralysés. Profitant de l’occasion les travailleurs ont exprimé ouvertement leur mécontentement là où des assemblées générales ont été organisées ou encore en tentant de bloquer les routes, comme à Rouiba.

Mais l’UGTA s’est voulue responsable vis à vis du pouvoir et des « partenaires » étrangers de l’Algérie, comme l’a déclaré son dirigeant au journal Le Monde. D’abord elle ne se dit opposée qu’aux privatisations « sauvages  », ce qui en revient à accepter les autres, le gros d’entre elles. Elle a commencé par émietter le mouvement en appelant séparément à la grève les dockers et les douaniers, une semaine avant les autres. Elle a appelé les travailleurs à assurer le service minimum, et demandé aux travailleurs pétroliers et aux para-pétroliers d’assurer la production et le transport des hydrocarbures (premiers concernés pourtant par les privatisations) ! Et elle s’est bien gardée d’organiser des manifestations qui auraient permis aux travailleurs de se compter et de s’adresser au reste de la population. Et elle n’a plus rien proposé, alors que les menaces subsistent toujours.

Depuis 12 ans la classe ouvrière subit une offensive qui s’est soldée par plus de 600 000 licenciements. Les salaires ont diminué de moitié en dix ans alors que les prix sont montés en flèche au point que les enfants des familles ouvrières sont obligés de fouiller dans les ordures ou les décharges publiques pour trouver de quoi manger ou se vêtir ! Le chômage touche plus de 30% de la population. Plus de 12 millions d’Algériens sur les 30 millions d’habitants vivent au dessous du seuil de la pauvreté, avec un euro par jour. Un petit deux pièces est occupé en moyenne par 8 personnes, et rien que dans l’Algérois il y a au moins 200 000 personnes qui vivent dans les bidonvilles. Et dans les campagnes comme dans les villes c’est l’aggravation de la misère.

L’UGTA s’est bien gardée d’unifier tous ces mécontentements et de lier la révolte des jeunes à celle des paysans et des travailleurs. Pour cela il faut une organisation représentant les travailleurs, indépendante du pouvoir comme de toutes les fractions de la classe dirigeante algérienne. Elle reste à construire.

Abdel RAMIREZ

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