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DOSSIER : Douce pour les profits, salée pour la population : le scandale de l’eau

Une arme de guerre

Mis en ligne le 10 novembre 2005 Convergences Monde

Les progrès technologiques de la maîtrise de l’eau ont été spectaculaires. 50 000 barrages de plus de 15 mètres de hauteur permettent de réguler les fleuves au long de l’année, d’en maîtriser le cours, de prévenir les inondations. Les dérivations permettent d’amener de l’eau à des centaines de kilomètres pour alimenter une ville ou irriguer des champs. Mais contrôler l’eau n’est pas seulement contrôler une ressource naturelle essentielle, c’est un levier de pouvoir, qui permet aussi bien de rendre la vie plus simple à la population... que de la priver de l’indispensable et de la plonger dans la misère.

Le mépris des puissants

Les États les plus puissants n’hésitent pas à se servir de l’eau contre les peuples. En 1991, lors de la première guerre du Golfe, les Alliés ont demandé à la Turquie de couper l’eau à l’Irak en fermant ses barrages. La Turquie a certes refusé, mais la coalition impérialiste n’a pas oublié d’inclure des usines de traitement de l’eau parmi les cibles des bombardements pour priver la population d’eau potable.

Pendant la première Intifada, Israël avait coupé en représailles l’accès à l’eau potable des villages palestiniens dont les enfants jetaient les pierres. Dans la deuxième Intifada, depuis 2001, l’armée israélienne a repris la destruction des puits artésiens, des conduites et réservoirs d’eau potable. Mais il n’y a pas qu’en temps de guerre que le contrôle des approvisionnement en eau peut être une arme d’un pays contre un autre. Il en est ainsi des États-Unis vis-à-vis du Mexique. Depuis le début du XXe siècle, l’État américain a aménagé le fleuve Colorado avec la construction de gigantesques barrages, ayant en particulier pour but d’alimenter la Californie. Ces rétentions et prélèvements en quantité ont réduit le Colorado à son entrée au Mexique (où il se jette dans la mer) à la portion congrue. Les plaintes de l’État mexicain face à l’assèchement du fleuve furent rejetées pendant longtemps, jusqu’à ce que soit conclu un accord en 1944 où les États-Unis s’engageaient à respecter un certain débit du Colorado à son entrée au Mexique (1,83 milliards de mètres cubes sur un débit global de 17 milliards). Pas gratuitement, bien sûr. Le Mexique devait livrer de l’eau du Rio Grande aux États-Unis en échange. Une clause que Clinton n’omettait pas de rappeler en 2000 alors même que le Mexique subissait une sécheresse de plusieurs années : il exigeait que la quantité soit respectée, indépendamment de la pénurie d’eau.

De plus les eaux du Colorado sont devenues dans la deuxième moitié du XXe siècle, extrêmement polluées, atteignant des taux de salinité record à leur traversée de la frontière. Les USA respectaient le débit, mais l’eau n’était pas utilisable. Il fallut encore des années de protestations mexicaines pour que les USA acceptent en 1974 de s’engager à faire un effort de traitement des eaux, aux conséquences bien limitées.

La rapacité des petits

Des tensions autour du partage de l’eau d’un fleuve ne sont pas rares. Le Danube a été objet de conflit entre Hongrie et Slovaquie, conflit demeuré « diplomatique ». Les projets de la Namibie de détourner une partie des eaux de l’Okavango pour alimenter sa capitale ont provoqué la colère du Botswana.

Le Tigre et l’Euphrate sont partagés entre la Turquie, la Syrie et l’Irak ; les tensions se sont accrues avec la mise en place par la Turquie de gigantesques barrages dans le sud-est de l’Anatolie. Ce projet, entamé dans les années 1980 et pas encore achevé, prive de 30 % d’eau les pays en aval. Ainsi, lors de la mise en fonctionnement du barrage Atatürk en 1990, l’Euphrate est resté à sec pendant un mois en Irak !

Qui dit Nil pense Égypte. Le haut barrage d’Assouan, dont les travaux ont été réalisés par Nasser avec l’aide soviétique de 1960 à 1975, est de dimensions colossales. Mais ce que l’Égypte a fait, elle le refuse à ses voisins : un aménagement en amont du Nil, au Soudan, en Éthiopie, pourrait réduire le débit du fleuve. Or 97 % des eaux de l’Égypte proviennent de ses voisins. Les dignitaires égyptiens ont à de multiples reprises menacé ces États quand ils évoquaient ou entamaient des projets. « Le seul facteur qui pourrait conduire à nouveau l’Égypte à entrer en guerre est l’eau », affirmait Sadate en 1979. Ainsi, il y a eu des incidents à la frontière avec le Soudan en 1998. Et, si la tension est un peu retombée avec un projet d’aménagement du Nil englobant les États de la région sous l’égide de la Banque mondiale, on n’est pas à l’abri de nouvelles crises.

Demain, des guerres de l’eau ?

Ces rivalités autour de l’eau peuvent-elles déboucher sur de véritables guerres ? Cela a déjà été le cas quand Israël a contré les projets d’aménagement de ses voisins arabes dans les années 1960 : en 1965 les chars israéliens entraient en Syrie pour détruire un barrage, en avril 1967 des Mirages israéliens bombardaient un barrage jordanien sur le Yarmouk. La guerre des six jours en juin 1967 n’avait pas pour seul facteur le contrôle de l’eau, mais c’était l’un des aspects de la rivalité entre Israël et ses voisins.

Ce n’est pourtant pas une pénurie d’eau absolue à venir qui ferait que les hommes auraient à se battre pour y avoir accès. Car la question de l’eau n’a rien d’une question « naturelle ». C’est une question de choix économiques et politiques : mettre des moyens dans tel ou tel système de maîtrise de l’eau, utiliser l’eau de telle ou telle manière, développer tel ou tel type d’agriculture.

Or ces choix sont aux mains d’États rivaux, dont les frontières ne sont pas à l’échelle où pourrait se concevoir un véritable aménagement rationnel des ressources. Des États aux mains de classes dirigeantes qui se contentent d’une vision à court terme, et méprisent les populations pauvres. Des États qui sont sous influence des trusts qui veulent emporter des marchés juteux, indépendamment de l’utilité réelle ou non de leurs aménagements.

Israël maîtrise très bien les techniques de l’eau : irrigation, canalisation, recyclage des eaux usées, dessalement de l’eau de mer, etc. Ces techniques, appliquées dans toute la région, en partageant les ressources existantes, permettraient-elles aux peuples du Proche-Orient de vivre avec assez d’eau ? Probablement. Mais ce n’est pas le souci des dirigeants israéliens : leur priorité est de maintenir leur mainmise sur les sources d’eau, le Jourdain ou la nappe aquifère de Cisjordanie, pour pouvoir mieux dominer la région, et peu importe - si ce n’est tant mieux du point de vue de l’État hébreu - si cela prive d’eau les Palestiniens ou les Jordaniens.

Pas plus que le pétrole aujourd’hui, ce n’est pas l’eau qui peut provoquer les guerres modernes, mais la rapacité et l’égoïsme des bourgeoisies. La guerre pour l’eau, elle aussi, sera d’abord une guerre contre les pauvres.

Michel CHARVET

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