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DOSSIER : Douce pour les profits, salée pour la population : le scandale de l’eau

Le fabuleux destin des « Trois Sœurs »

Mis en ligne le 10 novembre 2005 Convergences Société

Au XIXe siècle en France, l’État joua un rôle décisif dans les grands travaux hydrauliques qui permirent la modernisation de l’irrigation agricole, ainsi que le captage et l’adduction d’eau vers les centres urbains en plein essor. Les épidémies comme celle du choléra en 1823 avaient frappé aussi bien les riches que les pauvres à Londres ou Paris. En France, la loi de 1828 rendait les communes urbaines responsables de l’approvisionnement de leur population en eau. Les travaux hydrauliques décisifs furent réalisés avec l’intervention centrale de l’État, sous Napoléon III.

L’aînée

C’est dans ce contexte qu’un décret impérial créa la Compagnie Générale des Eaux (CGE) en 1853. Parmi les actionnaires, aux côtés de banquiers parisiens, genevois et anglais, des ministres et des membres de la famille de Napoléon III. Le PDG de la nouvelle société, le comte Henri Siméon, était lui-même à la fois grand propriétaire terrien, ancien préfet, député et sénateur.

Outre l’irrigation des campagnes, la CGE commença par installer des canalisations en ville, d’abord à Lyon, puis Nantes, ainsi que dans des communes aisées de la banlieue parisienne comme Auteuil et Passy. À Lyon, la commune lui offrit un contrat en or, d’une durée de 99 ans : en échange de la gestion de la distribution de l’eau et de l’installation des conduites, elle lui garantit pendant 4 ans un bénéfice de 300 000 francs par an, soit 5 % du capital engagé.

Une étape décisive du développement de la CGE fut son extension à la capitale en 1860, réalisée sous la houlette du préfet Haussmann qui venait d’étendre Paris jusqu’au cercle de ses fortifications. Le contrat y était encore plus favorable qu’à Lyon. L’exploitation technique restait à la charge de la commune ; la distribution était confiée à la CGE, comprenant les branchements aux façades, la gestion des compteurs et des abonnés. Sans l’ombre d’un investissement, la CGE encaissait donc la prime de gestion payée par la Ville, calculée en pourcentage du chiffre d’affaires. Le système de « régie intéressée » était mis en place, qui allait faire recette...

Un héritage partagé

Jusque dans les années 1940, les compagnies privées de l’eau continuèrent à être considérées comme des valeurs refuges par les rentiers. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, elles échappèrent aux mesures de nationalisation de l’énergie comme le gaz et l’électricité. Dans les années 1950, la « Société lyonnaise des eaux et d’éclairage », créée en 1880 par le Crédit lyonnais, allait ainsi devenir la principale concurrente de la CGE en France, dans un contexte où le marché était en pleine expansion du fait de l’urbanisation massive.

Concurrentes, les deux majors ont fondé à l’occasion des sociétés communes pour se partager les contrats, comme à Lille, Grenoble, ou Paris (la rive droite revenant à la CGE et la rive gauche à la Lyonnaise). Seul un troisième concurrent, la Saur (Société d’aménagement urbain et rural), créée en 1933, fut en mesure de leur disputer les contrats municipaux dans le secteur des petites communes rurales, surtout quand Bouygues devint actionnaire majoritaire de cette société en 1984. Les trois se partagent aujourd’hui l’essentiel des délégations de distribution de l’eau en France : Vivendi (héritière de la CGE) desservant 26 millions d’usagers, la Lyonnaise 14 et la Saur 6.

Mais la concurrence s’est déplacée à la conquête du marché international, celui de l’eau... ou d’autres. Les compagnies privées de l’eau française sont devenues de véritables trusts mondiaux, aux activités diversifiées. Ainsi, la Lyonnaise (aujourd’hui Suez) est devenue un géant de l’énergie et a filialisé, sous le nom d’Ondéo, ses activités eau. Quant à la CGE, elle a laissé place à Vivendi-Universal qui, à la fin des années 1990, sous la houlette de Jean-Marie Messier, investit frénétiquement dans les médias et les télécommunications (Canal+, Havas, rachats de Pathé, Seagram, USA Networks, etc.), le tout financé grâce au détournement d’une partie des provisions de ses filiales eau et chauffage, normalement destinées à l’entretien et au renouvellement des installations : une manne de 35 milliards de francs ! Et cela sous le regard bienveillant de l’État qui ira jusqu’à faire cadeau à Vivendi de 16 milliards d’euros de ristournes fiscales entre 1999 et 2001.

En 2002 l’édifice s’est écroulé. Alors premier employeur privé français, Vivendi s’est séparé de ses branches « historiques », tel le pôle eau (rebaptisé Veolia), qui, lourdement endetté par le « hold-up » de Messier, a vu pourtant son activité multipliée par 8 de 1990 à 2000. Bref, à l’ombre de l’État, les affaires continuent.

Agathe MALET


Le monde boit tricolore !

Les « Trois Sœurs » constituent trois des quatre leaders mondiaux de traitement et de distribution de l’eau, contrôlant 40 % du marché mondial de l’eau confié au privé dans plus de 100 pays.

En termes de populations desservies, Ondéo est le n°1 mondial avec 125 millions d’habitants, suivi de Veolia avec 110 millions d’habitants, et la Saur avec 29 millions. Chacun d’entre eux a donc 4 fois plus de clients à l’étranger qu’en France. Veolia a le plus gros chiffre d’affaires - 13 milliards d’euros - dont 35 % réalisés aux USA et 61% en Europe. Ondéo est présent en Chine, Malaisie, Italie, Thaïlande, Tchéquie, Slovaquie, Australie, USA... La Saur est implantée essentiellement en Afrique qu’elle a investie dès les indépendances (notamment en Côte d’Ivoire) mais qu’elle partage avec Vivendi (Gabon, Tchad, Niger, Kenya, etc.). Bien que concurrents, Vivendi et la Lyonnaise forment à l’occasion un consortium pour gérer en commun l’eau des municipalités, Mexico, Buenos Aires, Karachi. À Caracas, les deux sont associés avec la Saur.


Nageurs en eau trouble

Dans les années 1980-90, de nombreux scandales politico-financiers mirent en lumière les méthodes pratiquées par les compagnies de l’eau pour obtenir les marché municipaux. Le plus médiatique mit en cause le maire de Grenoble, Alain Carignon, qui reçut en 1989 un pot-de-vin de 21 millions de francs de la Lyonnaise des eaux en échange de la concession de la ville.

La dérive n’était en fait qu’un mode de fonctionnement. Jusqu’en 1995, les entreprises payaient un « droit d’entrée » aux municipalités en échange de la concession. Ces sommes, souvent des centaines de millions de francs, alimentaient le plus légalement du monde le budget général de la commune, servant par exemple à construire des stades... ou des piscines. Un « cadeau » payé au final par les consommateurs par des hausses du prix de l’eau ! Devenus illégaux, ces « droits d’entrée » se perpétuent aujourd’hui sous forme d’une « indemnité d’occupation des installations municipales en sous-sol ».

Autre échange de services entre les compagnies et le monde politique : les premières prennent soin de recruter d’anciens (ou futurs) élus. Anne Hidalgo actuelle première adjointe au maire de Paris, fut numéro 2 de la DRH de la CGE de 1995 à 1997 ; ex-responsable du PS de la région de Lille, membre du cabinet de Martine Aubry, François Colin fut responsable des affaires sociales de Vivendi de 1998 à 2003 ; Alain Marsaud, député UMP de la Haute-Vienne, devint à partir de 1997 responsable de la prospective de Vivendi ; le directeur-général de Suez est un ancien commissaire européen, etc.

A.M.

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