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Accueil > Les articles du site > USA : droit des femmes… 50 ans en arrière !

La révocation de l’arrêt Roe v. Wade aux États-Unis : une étape historique de l’offensive réactionnaire contre les femmes et tous les opprimés

Mis en ligne le 28 juin 2022 Article Monde

(Photo : New York, manifestation en mai 2022. Legoktm, wikimedia)

Le 24 juin, la Cour suprême des États-Unis a voté l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade, déclarant ainsi l’avortement en dehors des droits constitutionnels. La Cour suprême revient ainsi sur cinquante ans de légalisation de l’interruption volontaire de grossesse au niveau fédéral. Cette décision permettra de rendre l’avortement illégal dans presque la moitié des États du pays, ce qu’ont fait le Missouri, le Dakota du Sud et l’Indiana le jour même de l’abrogation de l’arrêt. Le conservateur Samuel Alito avait rédigé en février le projet d’avis de révocation, soutenu en cela par quatre autres juges. Majoritaires, ils avaient en face d’eux trois juges nommés par des présidents démocrates, et le président de la Cour, John Roberts, républicain. C’est au bas mot la moitié des États du pays qui risquent dès aujourd’hui de priver des millions de femmes du droit d’avorter.

L’avortement aux États-Unis : un droit qui demeurait bien fragile

Depuis 1973 et l’arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême, la justice américaine fédérale protégeait le droit à l’avortement. Cette jurisprudence était le résultat d’une lutte de Norma McCorvey, sous le pseudonyme de Jane Roe, qui avait contesté la loi du Texas interdisant la pratique de l’avortement. Elle avait été soutenue par des mobilisations massives sur l’ensemble du pays et des conventions regroupant des dizaines de milliers de militantes. Mais ce droit ne tenait qu’à une interprétation du quatorzième amendement de la Constitution, lequel est censé protéger la vie privée des personnes. Cela veut dire que l’avortement n’a été légalisé qu’indirectement, sur la base d’une jurisprudence sur laquelle sont brusquement revenus les membres actuels de la Cour suprême le 24 juin. En effet, Samuel Alito et ses soutiens se servent d’une interprétation littérale de la Constitution du pays et invoquent le droit constitutionnel à la vie. Pour eux, la protection de la vie privée n’inclut pas l’interruption volontaire de grossesse, argument qui leur a permis de justifier l’abrogation de Roe v. Wade. Cette annulation de l’arrêt donne ainsi la prérogative aux États de légaliser ou non l’avortement.

Ce droit était contesté depuis longtemps sur le plan juridique. En 1992, une autre limite du droit d’avorter pour les femmes des États-Unis fut l’arrêt Planned Parenthood v. Casey, qui donnait davantage de possibilités au niveau des États de restreindre ce droit. Ce sont surtout les États conservateurs, dirigés par les Républicains, qui en faisaient usage, en limitant les interruptions volontaires de grossesse aux 24, ou aux 20 premières semaines. Mais dernièrement, des États ont encore davantage restreint le droit à l’avortement… et comptent maintenant l’interdire totalement, ayant l’aval de la Cour suprême ! C’est le cas du Texas, véritable laboratoire des menaces contre le droit à l’IVG, qui interdit depuis 2021 d’avorter, même en cas de viol ou d’inceste, à plus de six semaines de grossesse, c’est-à-dire lorsque la grande majorité des femmes ignorent encore être enceintes. C’est aussi le cas de l’Oklahoma qui, en s’inspirant de la loi mise en place au Texas et que la Cour suprême avait refusé de bloquer, interdit depuis le mois dernier l’avortement, sauf s’il s’agit d’une urgence médicale pour sauver la vie de la mère, punissant les médecins réfractaires de dix ans de prison et 100 000 dollars d’amende. Ces dernières années, les cadres juridiques limitaient donc de plus en plus l’accès à l’avortement, alors que Roe v. Wade était toujours en vigueur.

En réalité, si les politiques anti-avortement se multipliaient ces dernières années, c’était pour donner l’opportunité à une Cour suprême à composante majoritairement réactionnaire et sélectionnée politiquement [1] de supprimer la légalisation de l’avortement au niveau fédéral. Et le débat, au sein de cette dernière, sur le fait de remettre en question l’arrêt Roe v. Wade, alimentait en retour cette offensive conservatrice. Ce sont vingt-quatre États [2] qui pourraient interdire totalement l’avortement maintenant que la Cour suprême a supprimé, avec une facilité déconcertante, toute protection du droit à l’IVG, accentuant dans des proportions dramatiques le contrôle du corps des femmes par les autorités gouvernementales.

Les conséquences sanitaires et sociales de l’interdiction de l’avortement aux États-Unis

Cette régression légale n’empêchera pas les avortements, mais elle mettra un terme aux avortements assistés médicalement. Avec l’annulation de l’arrêt de 1973, ce sont des millions de femmes qui seront obligées de voyager dans un autre État pour recevoir des soins d’avortement dans un cadre légal, ce qui rendra l’avortement définitivement inaccessible pour de nombreuses femmes pauvres qui ne pourront se déplacer pour des raisons financières et logistiques. Cela aura à coup sûr d’importantes répercussions négatives sur la santé, dans la mesure où de plus en plus de femmes recourront à des soins à risques, les « back-alley abortions », risquant ainsi leur vie et leur santé. Par ailleurs, selon une étude de 2021 [3], l’interdiction de l’avortement aux États-Unis conduirait à une augmentation estimée à 21 % du nombre de décès liés à une grossesse, augmentation qui monte à 33 % chez les femmes noires. Comme à chaque recul social aux États-Unis, les effets d’une potentielle abrogation de Roe v. Wade seraient aggravées par les différences raciales : les Afro-Américaines et les « Brown » (latinos, asiatiques), qui constituent la plus grande partie des femmes pauvres des États-Unis, seraient les premières touchées par l’offensive réactionnaire dont la Cour suprême se fait la porte-parole et l’exécutante.

À la limite juridique s’ajoutait bien sûr l’exercice de ce droit. En effet la pénurie d’infrastructures sanitaires touche durement de nombreuses femmes. Elles sont confrontées à des difficultés d’accès à l’avortement, même dans les États dits « progressistes », à l’heure où les centres d’IVG se font de plus en plus rares.

Une offensive qui intervient dans un contexte de polarisation sociale et politique et de croissance de l’extrême droite

Ces attaques contre les droits des femmes ont un fond religieux et réactionnaire, marqué par un patriarcat chrétien avec son modèle de la famille, qui proclame un « droit de naître » qui serait sacré, tout en méprisant la vie des femmes mises en danger physiquement ou socialement par une grossesse non désirée. Cela contribue à cantonner la femme à un rôle social de mère, rôle érigé comme un devoir, un horizon idéalisé.

Toutes ces idées s’inscrivent dans une réaction à une contestation de plus en plus massive des inégalités sociales et raciales, qui a connu un sursaut avec l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2016. Cette élection avait été le déclencheur de la politisation à gauche de nombreux jeunes [4] hostiles aux ravages du capitalisme. Le mandat de Trump, marqué par la résurgence du mouvement « Black Lives Matter » après l’assassinat de George Floyd par la police en 2020, s’est ainsi terminé par la prise d’assaut du Capitole en janvier 2021 par des manifestants dont beaucoup appartenaient aux diverses mouvances de l’extrême droite. Cette démonstration de force témoigne de la montée en puissance des idées réactionnaires, dopées par quatre années de Trump à la Maison-Blanche, en réponse aux contestations des contradictions de plus en plus insupportables du capitalisme. Trump, en 2020 et comme par défi et par réaction aux mouvements contestataires, avait nommé à la Cour suprême la juge Amy Coney Barrett, fortement appréciée des cercles religieux et conservateurs. Sous son mandat, Trump a nommé au total trois juges assesseurs à la Cour, tous ayant des positions de ce type, facilitant ainsi la destruction du peu de droits dont bénéficient les opprimés.

Aux États-Unis, la classe dirigeante encourage donc la promotion des idées réactionnaires pour armer et structurer des milieux réactionnaires en vue d’affrontements. Certaines mouvances du mouvement pro-vie des États-Unis n’hésitent d’ailleurs pas à faire usage de la violence, comme lors de l’assassinat du médecin George Tiller le 31 mai 2009. Et peut-être que les groupes d’extrême droite qui se sentaient récemment pousser des ailes auront plus tard la capacité d’étouffer les luttes contre la brutalité de ce système. Cela contribue en tout cas à expliquer pourquoi certains gouverneurs sont capables d’attaquer toujours plus durement les droits des femmes, invoquant pour cela des raisons religieuses et morales : le maintien des idées réactionnaires dans le paysage politique américain, comme partout ailleurs dans le monde, permet de diviser la population dont une partie conteste de plus en plus l’ordre social.

Les sources réactionnaires

L’annulation récente de l’arrêt de 1973, en s’attaquant de front et de manière extrêmement brutale à un droit fondamental de la moitié de la population du pays, montre de manière concrète le résultat de la poussée des idées réactionnaires et de l’influence de ceux qui les diffusent : les évangéliques (socle de l’électorat de Trump) et les politiciens conservateurs. Cet évènement a une portée internationale dans la mesure où ces idées progressent partout, de l’Amérique du Sud (le Brésil de Bolsonaro) à la Pologne (où l’avortement est désormais illégal) en passant par l’Inde de Modi [5]… La liste est longue ! Rendre l’IVG illégale après cinquante ans de légalisation dans un pays de la taille des États-Unis, cela aura un impact négatif, en l’absence d’une contestation des pouvoirs en place, sur la situation sociale des femmes du monde entier.

C’est donc dans ce contexte de polarisation politique et sociale croissante aux États-Unis, dans lequel la bourgeoisie utilise tous les leviers pour maintenir l’ensemble de la population sous son contrôle (y compris le levier institutionnel qui consiste à nommer des juges ultra-réactionnaires à la Cour suprême), qu’on assiste désormais à l’aboutissement d’une démarche très ancienne du mouvement pro-life pour défaire l’arrêt de 1973. Car tout au long des années 1970, les groupes catholiques américains, sous la pression du Vatican, hostiles à la contraception et à l’avortement, minoritaires, n’ont jamais baissé la garde. Ils s’étaient rapproché des Églises évangélistes conservatrices, ce qui donna naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui la « Droite chrétienne », un lobby anti-avortement qui a exercé une grande influence sur le Parti républicain dès les années 1980 avec la candidature de Ronald Reagan [6]. Celui-ci avait promis en 1980 à ce bloc électoral considérable qu’il nommerait à la Cour suprême des juges anti-avortement, ce qu’il fit une fois élu, et après lui tous ses successeurs républicains à la Maison-Blanche. Les juges de la Cour étant politiquement alignés sur les positions du parti qui les a nommés à vie, il est possible de déterminer ce qu’ils vont décider dans la plupart des cas, y compris pour ce qui concerne les droits des femmes. Or, l’interprétation « originaliste » (à la lettre) de la Constitution de la part de la majorité des juges fédéraux actuels laisse craindre qu’ils s’attaquent non seulement aux femmes, mais aussi à l’ensemble des opprimés, comme les Noirs, les homosexuels, les trans…

Face aux menaces contre l’IVG, la nécessité d’une riposte d’ampleur, à rebours des illusions électoralistes véhiculées par les Démocrates et leur gauche

Mais cette dynamique politique de remise en cause des droits des femmes va à l’encontre de l’avis de la majorité de la population, pro-choice. Comme l’écrivaient début mai nos camarades américains de Speak Out Now dans un article que nous avons traduit sur nos pages [7], « Nous ne pouvons et ne devons pas laisser neuf juges et une poignée de politiciens de droite déterminer notre avenir. » C’est d’ailleurs en ce sens que des milliers de personnes ont défilé le 14 mai dans 400 villes des États-Unis pour défendre le droit à l’avortement. Déjà, vendredi 24 juin, des milliers de femmes se sont rassemblées spontanément dans le pays et notamment à Washington. Ces rassemblements se sont poursuivis le lendemain dans plusieurs États américains, aux cris de « Mon corps, mon choix » et demandant notamment la séparation de l’Église et de l’État. Cette mobilisation devra s’amplifier et se généraliser pour mettre en place un rapport de force avec la bourgeoisie, ses institutions fédérales et celles des États, qui ne sont vraiment puissantes que lorsqu’elles ne font pas face à une résistance massive venue de la rue. La brutale annulation du droit d’avorter est une nouvelle preuve que nos droits ne sont jamais acquis, qu’on ne les gagne et les garde que par nos luttes.

Car ce que montre ce combat, c’est que les femmes américaines ne peuvent aucunement faire confiance à ceux qui se proclament leurs défenseurs, comme le président Joe Biden et le Parti démocrate. L’actuel locataire de la Maison-Blanche se contente d’appeler aux élections de mi-novembre, et compte se servir du soutien de nombreux sénateurs républicains à Alito et ses petits camarades anti-IVG pour présenter son parti comme un recours. Aucun appel à se mobiliser massivement contre cette terrible décision de la Cour suprême, malgré les manifestations de mai ! Celles et ceux qui ont à combattre l’offensive réactionnaire n’ont rien à attendre des Démocrates qui avaient déjà étouffé les manifestations antiracistes de 2020 pour mieux appeler à élire Biden… dont l’élection n’a rien changé à la situation sociale dans le pays. À ce titre, le bilan des deux mandats d’Obama en matière de protection du droit des femmes à disposer de leur corps est inexistant. Les Démocrates, que ce soit au niveau national, à celui des juridictions fédérales ou des États, n’ont réglé nulle part le problème de la réalité de l’accès à l’avortement dans un pays qui ne compte que très peu de centres d’IVG.

Quant à la gauche du Parti démocrate, essentiellement représentée par DSA (Democratic Socialist of America), qui a attiré à elle plusieurs dizaines de milliers de militants, soutiens de Bernie Sanders pour la plupart, depuis l’élection de Trump en 2016, sa réaction est plus offensive mais s’inscrit globalement dans l’agenda politique des Démocrates. Au lendemain des révélations de Politico qui faisait fuiter le projet d’avis de révocation, cette organisation écrivait : « Nous demandons au Congrès d’adopter une législation fédérale pour protéger l’avortement en tant que droit humain et abroger l’obstruction systématique si nécessaire. » Tout en dénonçant les attaques contre l’avortement comme une « guerre de classes » – ce qui est bien le cas – ces militants appelaient à faire des dons pour les fonds d’avortements. DSA en appelle donc aux institutions bourgeoises en interpellant le Congrès et est ainsi bien loin de l’appel à une mobilisation d’ampleur, la seule arme dont disposent les femmes américaines et leurs soutiens pour faire plier une classe dirigeante dont les institutions sont de plus en plus menaçantes pour leurs droits. Face à la droite conservatrice et plus largement à la bourgeoisie américaine qui ne peut leur être d’aucune aide pour lutter pour la sauvegarde de leurs droits ni en acquérir d’autres, les femmes des États-Unis ne peuvent compter que sur leurs luttes. Celles-ci sont cruciales pour l’avenir, car l’offensive réactionnaire contre l’avortement en prépare d’autres. Et elles ont des chances de victoire, comme a pu récemment le montrer la « vague verte » en Amérique du Sud, où les mouvements pro-choix ont permis d’obtenir une décriminalisation de l’avortement dans des pays traditionnellement conservateurs. Aux États-Unis, comme partout dans le monde, en Pologne, au Chili et en Argentine, la lutte des femmes montre la voie !

Martin Eraud


[1Aux États-Unis, un juge fédéral est nommé à vie par le président et confirmé par le Sénat, sans avoir à rendre compte de ses décisions.

[2À ce sujet, lire l’interview d’Ana Langer publiée le 13 décembre 2021 sur le site de la Harvard T.H. Chan School of Public Health : https://www.hsph.harvard.edu/news/f...

[3« The Pregnancy-Related Mortality Impact of a Total Abortion Ban in the United States : A Research Note on Increased Deaths Due to Remaining Pregnant », Demography (2021) 58 (6) : 2019-2028 (https://read.dukeupress.edu/demogra...)

[4Lire en ligne notre article de 2017 sur la progression des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) : La progression des Socialistes démocrates d’Amérique

[5Lire en ligne notre récent article la politique du BJP en Inde : Inde : les pogromistes au pouvoir.

[6À ce sujet, lire Reagan de Françoise Coste (2015), une biographie de Ronald Reagan, ancien président des États-Unis, un livre qui revient notamment sur ses liens avec le mouvement pro-life.

[7Lire l’article en ligne : États-Unis : nos corps, nos vies, notre choix

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