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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 73, janvier-février 2011 > Tunisie, Algérie

Tunisie, Algérie

Tunisie : « Ils ont volé nos richesses, ils ne voleront pas notre révolution »

Mis en ligne le 29 janvier 2011 Convergences Monde

« Ils ont volé nos richesses, ils ne voleront pas notre révolution », c’est l’un des slogans que les marcheurs, venus des villes de province sur Tunis, criaient le dimanche 23 janvier sous les fenêtres du gouvernement de Mohamed Ghanouchi.

Le peuple tunisien semble toujours bien décidé à ne pas se laisser usurper sa révolution. Ni les concessions tardives de Ben Ali le 13 janvier (promesses de 300 000 emplois et de ne pas faire un nouveau mandat), ni sa chute le 14, ni la formation d’un gouvernement « d’union nationale » le 17, incluant plusieurs ministres de l’opposition et de la centrale syndicale UGTT, n’ont réussi à calmer la rue. Elle a continué à manifester contre un gouvernement de mascarade, dirigé par l’ancien premier ministre de Ben Ali, et où son parti, le RCD, gardait tous les postes clés.

Le nouveau gouvernement provisoire… trop vu trop connu !

Le lundi 17 janvier, dès l’annonce de la composition du nouveau gouvernement, l’un des cortèges de manifestants auquel « ont pris part beaucoup de femmes et surtout des syndicalistes » (selon le reportage du journal algérien El Watan) s’est dirigé vers le siège de l’UGTT qui « se vide rapidement de ses cadres qui semblent fuir de peur d’affronter les militants de l’union ». Le seul membre du bureau exécutif qui se fait « coincer » s’empresse de s’excuser en affirmant que ce gouvernement « est chargé juste d’assurer la transition et préparer les élections ; par la suite ce sera à celui qui a le plus de popularité de l’emporter ».

Car si nombre de militants syndicaux et responsables locaux ont joué un rôle dans le développement du mouvement qui a renversé Ben Ali, la direction de l’UGTT a plutôt joué celui de frein. Certes le syndicat unique tunisien n’a pas été tout au long de son histoire inféodé au pouvoir politique, comme l’est l’UGTA en Algérie. Un de ses fondateurs, Habib Achour, avait même été condamné aux travaux forcés sous Bourguiba pour participation aux émeutes de 1978. Mais la direction d’aujourd’hui, qui avait appelé à voter Ben Ali à l’élection présidentielle de 2009, l’a quasiment soutenu jusqu’au bout. Le 12 janvier encore, en sortant d’une rencontre avec Ben Ali, le secrétaire général déclarait avoir « trouvé auprès du Président de la République une vision profonde des principaux problèmes et de leurs causes et une volonté de les résoudre ».

Quant à la grève générale ou plutôt aux journées de grèves générales dans certaines villes ou régions, comme à Sfax le 12 janvier où 40 000 personnes ont envahi les rues, qui ont contribué à la chute du régime, la centrale n’y a pas franchement appelé : elle s’est contentée de donner le feu vert aux initiatives des instances locales ou régionales. À Tunis même l’appel officiel à la « grève générale » n’était que de 2 heures le 14 janvier.

Mais le mardi 18, devant l’hostilité de la rue et de leurs propres militants, les trois représentants de la centrale syndicale qui avaient accepté des postes de ministres donnaient leur démission : « cette composition n’est pas en harmonie avec les aspirations et les attentes des travailleurs » découvrait le secrétaire général de la confédération. Il était temps, les prestations de serment des quatre ministres démissionnaires étaient déjà enregistrées, mais pas encore passées à la télé.

Démocrates de service

Dans la journée un autre ministre suivait leur exemple : le président du Forum démocratique pour le travail et la liberté qui avait accepté le ministère de la santé (le FDTL est membre consultatif de l’Internationale Socialiste, le RCD de Ben Ali en étant jusqu’au 18 janvier le membre titulaire [1]). Ce Mustafa Ben Jaafar avait joué la mauvaise carte : vu « l’ampleur du rejet […] il faut un gouvernement de rupture », se ravisa-t-il.

Le chef de file d’Ettajdid (ancien Parti communiste tunisien rebaptisé « Renouveau »), devenu ministre de l’enseignement supérieur, se contentait de menacer de partir si « le Premier ministre et le président par intérim ne se retirent pas du parti de Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique ». Qu’à cela ne tienne, le président et tous les ministres ont démissionné… du RCD.

Est resté sur son strapontin (de secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports) le petit roi du web, ce jeune codirigeant d’une petite société d’informatique qui aurait, dit-on, attisé de son compte Twitter la révolution du jasmin, cyber-révolution du XXI° siècle. Il en a tiré un poste et se sent bien au milieu des anciens ministres de Ben Ali : on a besoin d’eux, affirme-t-il, « si vous voulez des gens qui ont du métier… ».

Est resté aussi le fondateur du Parti démocratique progressiste (PDP). Présenté il y a peu comme le principal parti tunisien d’opposition, il déclare aujourd’hui que vouloir bannir le RCD n’a pas de sens : « La rue peut réclamer ce qu’elle veut mais il ne faut pas répondre à ses exigences si elle a tort. »

Il n’y avait plus qu’à tenter de bannir la rue. Jeudi 20, le premier acte du nouveau gouvernement a été de décréter trois jours de deuil national en l’honneur des victimes de la répression. Dans l’espoir de vider à cette occasion la rue des manifestations qui s’y poursuivaient toujours.

Se charger du nettoyage soi-même

Pendant que se tenait sa première réunion, les manifestants envahissaient le siège du RCD, ce parti qui réunissait jusque-là tous les dirigeants petits ou grands du pays, des maires de villages aux hommes d’affaires (ou mafieux) bien placés, et affichait officiellement plus de 2 millions de membres (sur 10 millions d’habitants). Les manifestants bazardaient du toit de l’immeuble l’emblème, que président et ministres avaient tout juste eu le temps eux-mêmes de laisser tomber.

Plus concrète fut la chasse faite non seulement aux membres notoires du clan Ben Ali mais aussi à nombre de notables du régime, dont la presse cite plusieurs exemples : des officiers de police pourchassés, un maire destitué par ses administrés, des PDG virés de leurs postes…

Le vendredi 21 janvier, drapeaux en bernes et versets du Coran à la radio, le deuil débutait. Sans paralyser tous ceux qui estimaient avoir mieux à faire. Des centaines de manifestants défilaient à nouveau sur la principale artère de Tunis en scandant leur refus de ce gouvernement. 400 autres se rassemblaient devant le siège de la Compagnie des transports tunisiens : elle « abrite des gens corrompus et il est temps de reprendre nos droits… On ne va pas se taire ».

Car on assiste aussi dans des entreprises à la chasse menée par des salariés contre des patrons ou directeurs compromis avec le pouvoir. Les assemblées générales se multiplient pour discuter et contrôler ce qui se passe. Et il y a de quoi faire, du PDG de la compagnie Tunisair, « dont le nom figure dans un livre à charge sur la famille Ben Ali » (selon le journal Le Monde) et que ses employés ont pris à partie, aux directeurs de la société de télécommunications Orange Tunisie, détenue à part égale par France Télécom et une société tunisienne appartenant à un gendre de Ben Ali.

On comprend que de peur de passer lui aussi à la casserole, le directeur de la branche tunisienne de la société de restauration Sodexo s’empresse de montrer qu’il ne mange désormais plus de ce pain-là. Président du Centre des jeunes dirigeants (CJD), il demande au nom de son organisation de jeunes patrons la démission du président de l’UTICA, le Medef tunisien, « afin de permettre à l’organisation patronale de jouer son rôle dans la crise actuelle ». Chose faite mercredi 19 janvier.

Il est plus difficile de savoir, au travers des seuls reportages de la presse, ce que représentent réellement les comités de vigilance ou comités d’auto-défense qui (selon Le Monde du 18 janvier) « ont poussé comme des champignons… dans les villes et villages ». Ils sont probablement de toutes sortes, allant de ceux qui se sont organisés spontanément pour protéger leurs quartiers des pillages ou des exactions de groupes armés fortement soupçonnés d’être liés à la police, à ceux qui ont décidé de ne faire confiance qu’à eux-mêmes, à leurs voisins ou camarades de travail pour faire la police et contrôler tout ce qui se passe, y compris aux postes de police ou dans les comptes de la mairie. En passant par ceux qui, comme cet étudiant cité par Le Monde du 18 janvier, pensent que « les soldats ne sont pas assez nombreux, il faut les aider ».

Mais c’est bien en s’organisant elle-même, en contrôlant elle-même voire en s’armant elle-même, que la population se donne les moyens de ne pas se laisser usurper sa première et spectaculaire victoire. Pas en s’en remettant à un gouvernement de rechange ou à des généraux.

Le mythe de l’armée populaire

Une armée tunisienne qui, à la différence d’une police incontrôlable et corrompue, serait du côté du peuple et l’aurait protégé, est un mythe. Son rôle ces dernières semaines a certes créé des illusions. Médias et monde politique, y compris d’opposition, les ont largement cultivées. Oubliant de rappeler que Ben Ali était général, avait été placé par Bourguiba à la tête de la sécurité nationale à la suite des sanglantes émeutes du pain de 1984, avant de devenir ministre de l’Intérieur, puis d’évincer trois ans plus tard le vieux président grâce à son poids dans l’armée.

Si l’armée tunisienne n’est pas intervenue dans la répression, c’est que l’État major a finalement fait le choix de lâcher Ben Ali. Les pressions des États-Unis (évidemment pas de Sarkozy ni d’Alliot-Marie) pour trouver une « solution pacifique » parce que « nous sommes inquiets quant aux troubles et à l’instabilité », selon les termes de la Secrétaire d’État Hillary Clinton, n’y sont pas pour rien. L’armée est donc restée en marge, son chef d’État-major, le général Rachid Ammar s’illustrant par son refus de faire tirer sur les manifestants.

Mais il ne faudrait pas s’y laisser prendre. Blanchie ainsi, l’armée est en meilleure position pour assurer la stabilité de l’État, des banques et des affaires. Tout simplement. Et en meilleure position aussi pour éventuellement trancher entre les concurrents au pouvoir, ou assurer le pouvoir elle-même, si les professionnels de la politique n’arrivaient pas à trouver entre eux une combinaison capable de gouverner. C’est le souci primordial d’assurer l’ordre contre les pauvres et la stabilité pour les affaires, qui amène les partis politiques à encenser l’armée. C’est vrai de tous les partis politiques, d’opposition ou pas, qui se sont mis sur le devant de la scène, qu’ils aient accepté ou refusé de tremper dans ce premier gouvernement de coalition. D’autant qu’en Tunisie l’autre pilier du pouvoir, la police, est pour l’instant déconsidérée. Même si elle tente ces derniers jours de se réhabiliter : responsables mis à l’arrière plan, confessions publiques et demande des policiers de base à l’UGTT de se syndiquer, et même manifestations de policiers en quelque sorte défroqués dans la rue. Mais il est certain que le principal rempart du pouvoir des classes riches et du monde des banques, tour-operators ou industriels implantés en Tunisie reste cette armée.

Les partis en lice ne rêvent que de ramener aux urnes

Certains des partis d’opposition, se voulant plus radicaux, mettent en avant l’idée d’une « constituante » qui romprait vraiment avec le régime Ben Ali. C’est y compris ce que défend le Parti communiste des ouvriers (PCOT, ex-maoïste) dont le dirigeant Hamma Hammami, jusque là contraint à la clandestinité, avait été arrêté au début des évènements et qui critique non seulement la participation de partis d’opposition à ce gouvernement mais aussi l’attitude générale des dirigeants de l’UGTT. Arguant que la constitution avait été « maintes fois amendée à son profit », il estime qu’« il nous faut donc un nouveau texte » et que « pour préparer l’assemblée constituante, nous avons besoin d’un gouvernement formé d’hommes et de femmes sans liens avec l’ancien régime » afin de « jeter les bases d’une démocratie en Tunisie, dans un délai de trois à six mois, si le climat politique le permet ». Tout comme, suivant le train de tous les autres partis, il se félicite du rôle joué par l’armée qui « s’est donné pour mission de protéger les populations civiles et les biens publics et privés. Son rôle a été positif ». Même s’il souligne qu’une prolongation de l’État d’urgence constituerait « également une menace pour le processus démocratique » et demande « que l’armée rentre dans les casernes le plus tôt possible, dès que l’ordre sera rétabli ».

L’ordre qui défendrait les intérêts de pauvres, c’est celui que peuvent imposer les travailleurs qui contrôlent les rues, les quartiers et les entreprises. Rien de ce qui a changé si rapidement en Tunisie n’est venu du gouvernement ou des institutions. Tout est venu de la mobilisation elle-même, parce qu’elle n’a pas faibli et au contraire s’est approfondie. Un des pièges bien connu des classes dominantes dans pareille révolution est de faire abandonner aux classes populaires leur propre intervention sur leur terrain de classe, pour les ramener sur le seul terrain des urnes.

Dans ce contexte, la revendication d’une assemblée constituante par certains partis d’opposition ressemble davantage à l’envie d’un rapide replâtrage, d’une tentative d’aiguillage du mouvement sur un terrain institutionnel (fût-il « constituant ») qui changerait peut-être les règles du jeu entre les partis candidats au pouvoir, mais pas le jeu de dupes pour les travailleurs et les couches pauvres qui s’y laisseraient prendre.

La force de la mobilisation populaire

Pour préserver la liberté qu’elle vient d’acquérir, pour faire avancer ses revendications économiques, un emploi, un meilleur salaire, une vie décente, pour se débarrasser non seulement du pillage exercé par la famille Ben Ali, mais de l’exploitation en général, celle des patrons tunisiens et des trusts mondiaux, et pour imposer le maximum de libertés démocratiques, la population ne peut compter que sur ses propres forces. On voit la mobilisation à l’œuvre au jour le jour, et son efficacité. La classe ouvrière tunisienne, dont sa jeunesse, y joue un rôle, elle qui a un riche passé de luttes. Et les évènements des semaines passées ont montré que pourrait venir à la rescousse la révolte des travailleurs et classes populaires d’Algérie, et d’ailleurs.

24 janvier 2011

Olivier BELIN


[1Ladite Internationale socialiste, certes ombre de son ombre, ayant exclu Ben Ali et son parti de ses rangs le 18 janvier 2011.

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