Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 99, mai-juin 2015

« Tout peut changer »... mais pas sans révolution ! (À propos du dernier ouvrage de Naomi Klein)


Tout peut changer, capitalisme et changement climatique

Naomi Klein

Actes Sud, mars 2015, 623 pages, 24,80 €.


L’urgence face au changement climatique n’est plus à démontrer tant elle fait l’unanimité dans la communauté scientifique. Naomi Klein ne multiplie pas les données sur le sujet. Elle se base sur l’objectif minimal communément admis et reconnu par les institutions politiques : limiter le réchauffement à deux degrés. Cela implique une réduction des émissions de gaz à effet de serre, dès aujourd’hui, alors qu’elles ne cessent d’augmenter de plus en plus vite.

Le problème n’est pas technique mais politique

La transition énergétique nécessaire pour diminuer les émissions ne se heurte pas à des impossibilités techniques. Les énergies renouvelables (solaire, éolienne, etc.) voient leurs rendements augmenter et leurs coûts de production diminuer chaque année, une évolution qui rend aujourd’hui crédible le remplacement rapide des combustibles fossiles. Et Naomi Klein insiste sur les possibilités de rationaliser l’urbanisme, en privilégiant l’habitat collectif auto-suffisant en énergie et en développant les transports en commun gratuits, ainsi que l’agriculture, premier secteur émetteur de gaz à effet de serre.

Si rien n’est fait aujourd’hui malgré les preuves scientifiques du réchauffement et les technologies déjà disponibles pour l’enrayer, c’est parce que « le système économique et la planète sont en guerre l’un contre l’autre. » Une fois ce constat posé franchement, Naomi Klein ajoute : « Pendant vingt-cinq ans, nous avons opté pour la politique des petits pas, pour la modération, en tentant d’adapter les besoins physiques de la planète au besoin de croissance infinie d’un système économique regorgeant de nouvelles occasions de faire du profit. Les résultats se sont révélés catastrophiques et ont placé l’humanité dans une situation plus périlleuse que jamais. » Et de conclure « la question est de savoir si le pouvoir peut changer de mains ».

Un programme alléchant, qui change des leçons de morale des partis écologistes européens comme les Verts, qui tiennent davantage à leurs places de députés et de ministres qu’à dénoncer les effets désastreux du système capitaliste sur la planète.

Le capitalisme contre la nature

Loin de s’en tenir à une dénonciation abstraite, l’ouvrage fourmille d’exemples concrets. Le fonctionnement de l’industrie pétrolière est passé au crible : on apprend que les compagnies doivent en permanence indiquer des « ratios de remplacement », c’est-à-dire posséder dans leurs actifs des champs de pétrole exploitables en quantité au moins égale à ceux qui sont déjà en service sous peine de voir leurs actions en bourse chuter. Ainsi s’entretient une course folle à l’exploitation exponentielle des combustibles fossiles : si ces seules réserves recensées étaient utilisées, la quantité de CO2 relâchée dans l’atmosphère serait cinq fois plus importante que la quantité critique qui entraînerait le réchauffement de deux degrés. Le choix est clair entre les profits des rois du pétrole et le climat.

Les organisations écologistes nord-américaines (Naomi Klein est canadienne) qui prônent le « capitalisme vert » en prennent pour leur grade, comme l’ONG « The nature conservancy [1] » qui s’enrichit grâce à des puits de pétrole installés sur un parc naturel qu’elle est censée protéger ! Sont épinglées aussi diverses « solutions inspirées du marché » comme les bourses de quotas d’émissions de CO2, qui n’ont eu comme seul résultat que d’enrichir un peu plus pollueurs et spéculateurs.

Dans un chapitre très ironique, l’auteure ridiculise les milliardaires philanthropes comme Richard Branson (Virgin), Bill Gates (fondateur et ex-PDG de Microsoft) ou Warren Buffet (Finance) qui prétendent financer la lutte contre le changement climatique... Alors qu’ils comptent parmi les principaux responsables des émissions ! Cerise sur le gâteau, leurs « fondations » écologistes servent avant tout leurs profits, pas verts pour un sou.

Mais la critique s’en tient sagement à dénoncer le « capitalisme déréglementé », dont la mise en place serait ponctuée par les signatures des traités commerciaux comme l’ALENA en 1994 ou le TAFTA qui est actuellement en cours de négociation. Il serait là, le secret de la destruction accélérée de la planète, dans la signature de bouts de papier qui ne font pourtant que sanctionner un rapport de forces existant. En contrepoint de la dénonciation du « libéralisme », Naomi Klein encense les trente glorieuses à la manière de notre prétendue gauche de la gauche nationale.

Et lorsqu’elle tente de prendre un peu de hauteur pour expliquer la course folle de la société à extraire et gaspiller les ressources naturelles, elle invoque « l’extractivisme », un état d’esprit qui consisterait à considérer la nature comme un grand réservoir à disposition des hommes. Bien loin de démontrer l’impossibilité d’une régulation du capitalisme, système par essence anarchique et basé sur l’exploitation de l’homme et de la nature, elle rend responsable de tous les maux un nébuleux « rapport de l’homme à la nature ». Alors que la critique marxiste du capitalisme dévoile son caractère de rapport social de domination et d’exploitation, et donne des armes dans la lutte des classes, « l’extractivisme » ne peut qu’être une dénonciation morale, hors de l’histoire, impuissante.

Réformisme vert

Ce refus de voir que c’est le capitalisme, et pas seulement sa phase dite « libérale » des quarante dernières années, qui est à l’origine des maux de la planète conduit naturellement l’auteure vers les perspectives les plus réformistes, ce qu’elle revendique ouvertement : « Les véritables solutions à la crise du climat constituent le meilleur espoir de bâtir un système économique plus stable et plus juste qui renforcerait et transformerait la sphère publique, créerait des emplois à profusion et endiguerait la cupidité des milieux d’affaires. »

Les références historiques qu’elle choisit pour illustrer son propos sont à l’avenant : il faudrait s’inspirer du « New Deal de Roosevelt » pour déclencher un « plan Marshall pour le climat ».

Il suffirait par exemple de 100 milliards de dollars par an pendant dix ans pour apporter électricité et eau courante à 1,5 milliard de personnes qui en sont privées, le tout en énergies renouvelables. Ce qui représente à peine plus de 0,1 % de la production annuelle mondiale pour une tâche si importante. Le chiffre est frappant et en dit long sur les priorités des dirigeants de l’économie. Mais cet investissement non rentable au niveau international, qui l’administre ? Comment forcer les États et la bourgeoisie à s’engager dans ce type de programme si l’on s’en tient aux objectifs de l’auteure qui restent dans ces étroites limites ?

Les réponses de Naomi Klein sont diverses, très diverses. Il faudrait un « mouvement citoyen » dont l’avant-garde est la « blocadie » – le nom que Naomi Klein donne aux mouvements de blocage de projets industriels en zone rurale et que nous connaissons mieux en France sous l’acronyme ZAD. La force de ces mouvements résiderait dans le « rapport au territoire » qu’entretiennent les populations rurales et qui serait « l’essence même du mouvement anti-extractiviste ». Sur ce terrain glissant du terroir, Naomi Klein dérive jusqu’à la démagogie mystique des « droits de la Terre-mère » (Pachamama) du président bolivien Evo Morales. Et conclut que cette blocadie doit s’appuyer sur tous les nationalismes ou micro-nationalismes, au nom de la défense des « droits des autochtones » et de la nécessité d’une « production locale avec des emplois locaux ».

Alors que nous vivons la décennie charnière où le taux d’urbanisation du monde dépasse les 50 %, alors que le capitalisme continue de dissoudre l’économie agricole villageoise et jette sur les routes des migrations de futurs prolétaires par millions, alors que deux siècles de capitalisme et de lutte des classes ont démontré que les changements politiques fondamentaux à l’avantage des exploités sont tous venus des villes... Naomi Klein voudrait nous ramener dans les campagnes !

Bien obligée, elle formule tout de même quelques perspectives pour les « citoyens » des villes. Manifester contre les traités de « libre-échange ». Faire pression sur les universités (un certain atavisme social...) et les conseils municipaux pour qu’ils « désinvestissent » des secteurs les plus polluants. Mais aussi leur demander de « réinvestir ces sommes dans des entreprises dotées d’une vision claire du processus de guérison à mettre en œuvre ». Voilà revenu le « capitalisme vert » auquel l’auteure nous avait promis de faire un sort !

Tout cela se réduit, in fine, à organiser des groupes de pression sur les politiques. Car « la seule chose que les politiciens craignent plus que de perdre leurs contributions, c’est de perdre les élections ». Face au capitalisme monopoliste, Naomi Klein oppose la démocratie petite-bourgeoise, à la ville comme à la campagne.

L’urgence révolutionnaire face à l’urgence climatique

Parmi les nombreux mouvements sociaux cités en exemple par Naomi Klein, la classe ouvrière brille par son absence. Paradoxal d’exclure les salariés d’une étude qui se donne pour but de proposer une révolution des moyens de production ! Mais cohérent avec la perspective réformiste qui ne s’intéresse qu’aux moyens de « brider » le capitalisme dans le but de le rendre plus compatible avec la préservation de la nature.

Au XXIe siècle plus que jamais, la classe ouvrière (au sens large, sa fraction condamnée au chômage ou « armée industrielle de réserve » incluse) est la classe productrice de richesses par excellence, et ce dans tous les secteurs de l’économie. S’il s’agit, comme l’indique l’un des chapitres du livre de « planifier et d’interdire », alors rien ne pourra être entrepris en considérant les travailleurs uniquement comme des victimes, ou au mieux comme une masse de manœuvre pour des « mouvements citoyens ».

Répondre à l’urgence climatique, phénomène international par excellence, est totalement incompatible avec la recherche du profit à courte vue qui caractérise l’économie capitaliste. Rien que le contrôle des émissions de gaz à effet de serre nécessiterait une planification de l’économie au niveau mondial. Seule une société où la production est dirigée démocratiquement par les producteurs eux-mêmes permettrait d’assurer une vie digne à tous tout en préservant la planète. Cela nécessite une révolution ouvrière qui arracherait la propriété des moyens de production des mains de la bourgeoisie.

Une perspective que Naomi Klein balaie d’un revers de main : « Il va de soi que la mutation devra s’accomplir de façon démocratique et sans effusion de sang, les révolutions violentes menées par une avant-garde n’étant guère constructives. » On dirait les prêches des bourgeois nous disant que ça nous passera avec l’âge ! Comment prendre en compte les impératifs écologiques dans notre perspective communiste et dans les mouvements de la classe ouvrière ? Après la lecture de ce livre, ces questions restent entières.

Raphaël PRESTON


[1« La conservation de la nature »

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article