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Queen and Slim : Quand Hollywood préfère les martyrs aux combattants !

15 avril 2020 Article Culture

Depuis 2015, les émeutes de Ferguson et le mouvement Black Lives Matter, Hollywood s’est emparé du sujet des meurtres de Noirs américains par des policiers blancs avec notamment l’excellent Get out de Jordan Peel (2017) et plus récemment The Hate You Give/THUG de George Tillman Jr [1] (2018). Melina Matsoukas, récompensée pour ses clips musicaux de Rihanna et de Beyoncé, s’est à son tour tournée vers la réalisation pour livrer Queen and Slim, sorti en salle en France en février dernier (où le confinement, évidemment, empêche de se rendre !).

Le film commence sur la présentation des héros : deux jeunes Noirs en rencard Tinder [2] discutent dans un restaurant, de choses et d’autres. La vie quotidienne, normale, sans relief. Slim (Daniel Kaluuya) propose de raccompagner Queen (Jodie Turner-Smith) en voiture. Sur la route déserte, Slim fait une très légère embardée. Trop tard.

Une voiture de police lui intime l’ordre de se ranger. L’officier est blanc et cherche tous les moyens possibles pour arrêter Slim, jeune noir qui doit bien avoir quelque chose à se reprocher. Sauf que Slim casse tous les clichés racistes répandus par le cinéma et la société en général : il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, n’a rien à cacher, respecte la loi et la police et observe une déférence (humiliante !) devant le policier. Celui-ci, furieux, braque son arme malgré tout. Queen, avocate, s’interpose, mais rien à faire, elle se prend une balle. Slim saute sur le policier, lui arrache son revolver, un geste brusque et le policier tombe mortellement touché…

Devenus un symbole du racisme à travers tout le pays, nos deux victimes, traquées, partent dans une fuite désespérée sur les routes américaines, destination… Cuba ! La « dictature communiste » semble plus vivable (pour les Noirs) que la « démocratie américaine ». Embarqués dans un Road Movie, véritable Odyssée contemporaine, Queen et Slim rencontrent sur leur chemin des représentants de la communauté noire qui expriment des opinions différentes sur la situation : le père de famille qui hait les flics et les Blancs, le petit patron conciliateur, le proxénète insouciant, le policier compréhensif… et le Blanc, ex-militaire, qui les aide ! (Seul instant où la frontière de couleur s’efface…)

Avec son ouverture brillante et angoissante, le film se veut politique. Il met en scène efficacement la situation révoltante des Noirs aux États-Unis, qui continuent à subir le racisme dans toutes ses dimensions. La réalisatrice transforme la fuite forcée des deux amants en un nouvel espace de liberté. Enfin ils peuvent faire ce qui est réservé à l’écran aux seuls Blancs : un Road Movie, une transgression légitimée des normes, l’idéalisation des hors-la-loi, les montées à cheval, la conduite cheveux au vent… La réalisatrice offre ainsi aux héros la possibilité de vivre, l’espace d’un instant, la vie fantasmée des Blancs. Comme Thelma et Louise [3] ou Butch Cassidy et le Kid [4], Queen et Slim sont eux aussi des héros qui défient l’ordre établi et la police à son service.

Mais si les Noirs peuvent imiter les Blancs, Melina Matsoukas leur interdit néanmoins de mourir comme eux, en combattant… Parvenus sur le tarmac de l’aéroport, Queen et Slim, désarmés, sont encerclés par les policiers à la gâchette facile. Queen est abattue sans sommation laissant Slim avancer vers les canons chargés, le corps inerte de Queen dans ses bras. Sur cette image christique, Slim s’effondre criblé de balles…

Queen et Slim n’ont le droit qu’à une mort de martyrs, résignés devant l’oppression, à un abandon de l’enfer terrestre pour la satisfaction illusoire d’être des icônes dans l’au-delà. Le film aurait pu s’arrêter là. Mais non. Ce meurtre arbitraire entraîne-t-il des manifestations, des émeutes, des scènes de révolte ? Non. Juste un enterrement, des foules de Noirs, le poing levé, endeuillées, attristées, résignées. Le film se termine sur une peinture murale des deux héros sacrifiés : ils sont canonisés tels les martyrs chrétiens devenus icônes… Les Blancs ont le droit de vivre et de mourir libres, pas les Noirs…

Melina Matsoukas promettait une dénonciation en règle du racisme et de la police, mais laisse sur sa faim. Jusqu’à la fin, les héros restent passifs, opprimés, subissant la situation sans jamais la comprendre ni la maîtriser. Le film de Melina Matsoukas reflète la vision de la bourgeoisie noire « obamaniste » qui comprend le racisme, le subit, mais est incapable de le combattre jusqu’au bout. Elle comprend la souffrance, mais ne prêche au final que la consolation. Elle comprend l’injustice, la colère, la rage, le désir d’un ailleurs et d’une autre vie, mais elle ne peut tolérer la révolte, la lutte pour l’égalité véritable, l’égalité réelle entre Blancs et Noirs. Elle préfère les martyrs inoffensifs aux révoltés exemplaires.

On est très loin par exemple du Panthers de Mario Van Peebles (1995) où les Noirs (figure collective) désespérés et résignés deviennent, au cours de la lutte, des militants du Black Panthers Party et des combattants prêts à mourir les armes à la main, fidèles à leurs convictions et à l’espoir d’un monde meilleur où la liberté sera la règle et non plus l’exception !

Aaron Bauman


[1Voir la critique du film sur : https://npa2009.org/idees/culture/h...

[2Tinder est une application numérique de rencontre.

[3Thelma et Louise, film de 1991 réalisé par Ridley Scott, avec Susan Sarandon et Geena Davis, présente deux femmes victimes de viol qui cherchent à fuir au Mexique, traquées par la police… et le patriarcat !

[4Butch Cassidy and The Sundance Kid, film de 1969 réalisé par George Roy Hill, avec Paul Newman et Robert Redford, relate l’histoire (très romancée) des deux célèbres hors-la-loi dans un film d’inspiration libertaire, reflétant les sentiments des années 1968.

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