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Quand la crise sert au patronat à imposer flexibilité et temps de travail modulable

29 octobre 2020 Article Entreprises

Activité partielle de longue durée (APLD) pour réduire le temps de travail sans payer les salaires ; accords de performance collective (APC) pour l’augmenter… sans augmenter les salaires, voire en les réduisant : le patronat dispose de tous les outils pour moduler le temps de travail à sa guise et sans frais. C’est la possibilité d’exploiter sans limite. Du moins sans autre limite que celle qu’imposeront les travailleurs par leurs luttes.

À quoi bon revenir sur la loi des 35 heures pour faire « travailler davantage » comme l’avait promis Macron en juin ? Un APC peut prévoir une durée de travail maximale de 12 heures par jour, dans la limite de 46 heures par semaine en moyenne (et jusqu’à 60 heures dans certains secteurs grâce aux dispositions de l’état d’urgence sanitaire). Il peut également répartir le temps de travail sur six jours au lieu de cinq, décider de ne plus faire chômer les jours fériés (à l’exception du 1er mai), réorganiser les rythmes de travail sur plusieurs semaines et annualiser le temps de travail, comme cela était déjà permis par le code du travail [1].

Depuis 20 ans, les 35 heures, accusées de tous les maux, sont la bête noire du patronat et de tous les démagogues de droite comme de gauche. Lors du Ségur de la santé, elles étaient encore rendues responsables de la surcharge de travail et du sous-effectif dans les hôpitaux : comme si les suppressions d’emplois et les fermetures de lits n’avaient rien à voir là-dedans !

Les possibilités ne manquaient pas au patronat pour moduler le temps de travail. Comme à PSA, où les ouvriers doivent venir travailler des samedis, après que des centaines d’intérimaires ont été mis à la porte. Avec la combinaison APLD-APC, les patrons ont un nouveau boulevard pour contourner les 35 heures dans tous les sens. Au « cas par cas », mais qui vise à se généraliser.

Réduire les salaires et supprimer les emplois d’abord, augmenter le temps de travail ensuite

Pour le moment, les APC servent prioritairement à réduire les salaires. L’heure est encore à une « réduction du temps de travail » version patronale, avec les accords APLD : une réduction qui ne coûte pas un sou à l’entreprise, puisque payée par l’argent public et les travailleurs eux-mêmes, dont le salaire en prend un coup. Et bien sûr temporaire, en attendant la reprise. Safran, par exemple, a été l’un des premiers à ouvrir le bal, en juillet, avec un chômage partiel à 60 % durant six mois glissants, payé 90 %. La direction, qui va économiser en salaires l’équivalent de 6 000 équivalents temps pleins, clame que les emplois seront « sauvés » pendant 18 mois… mais elle compte tout de même pousser vers la sortie 3 000 salariés proches de la retraite et qui espéraient gagner quelques trimestres pour éviter les décotes.

Le patronat pense cependant à l’après et profite de la peur du chômage pour imposer la flexibilité de demain. Valeo a déjà signé, fin septembre, un APC avec la CGC et FO pour imposer un à deux ans de gel des salaires, la réduction de primes et… la suppression de jours de congé, avec la possibilité de changer selon son bon vouloir les horaires des équipes en production. Tout cela contre une vague promesse de ne pas licencier pendant 24 mois, qui n’exclut même pas un plan de « départs volontaires ».

Dans les aéroports, les salariés précaires (CDD, intérim) ont déjà été licenciés en masse : à Roissy, ce sont 10 000 emplois détruits sur les 90 000 que comptait l’aéroport, selon le secrétaire de l’union locale CGT [2]. Mais voilà qu’Aéroports de Paris (ADP) prépare à la fois 700 suppressions d’emplois via une rupture conventionnelle collective (RCC), un APLD pour réduire la voilure en attendant les départs et un APC pour rogner les salaires, mais aussi supprimer des jours RTT ! Les salariés ont maintenant jusqu’à novembre pour « donner leur réponse » sur l’acceptation des accords, comme si on leur laissait le choix ! Le seul choix c’est la lutte, dans la continuité de la manifestation réussie du 15 octobre à Roissy, qui a réuni plus de 1 000 salariés d’ADP, d’Air France et d’autres entreprises de l’aéroport. Une lutte qui pourrait s’étendre au-delà de l’aéroport, car bien des entreprises cumulent le tiercé RCC, APLD et APC, voire complètent avec un PSE (plan de « sauvegarde de l’emploi »). Il s’agit pour les patrons de faire du profit par tous les bouts, quitte à transformer une partie croissante des travailleurs en chômeurs, tandis que d’autres subissent une exploitation accrue.

La fonction publique aux avant-postes de l’augmentation du temps de travail

Les hospitaliers se voient refuser leurs congés et accumulent des milliers d’heures supplémentaires : rien que dans les hôpitaux de Paris (AP-HP), les heures supplémentaires effectuées en 2019 représentent l’équivalent de 1 539 emplois [3]. Une situation ancienne largement aggravée avec l’épidémie.

Les territoriaux sont eux aussi dans le viseur, avec la loi de « transformation de la fonction publique », passée au milieu de l’été 2019, qui veut imposer un réalignement sur la durée légale de 1 607 heures (l’équivalent annualisé des 35 heures) des quelques agents qui bénéficient de régimes plus favorables. Les velléités d’appliquer cette loi, qui s’apparente à un vol, a provoqué la colère des territoriaux de Saint-Denis, qui se sont mis en grève en octobre. Ils ont droit à 28 jours de congés annuels au lieu de 25 et 5 jours supplémentaires par an au bout de vingt ans d’ancienneté : pas le bout du monde ! À Cachan, c’est contre des journées de 12 heures payées 10, avec moitié moins de repos compensateurs que prévus par la loi, que le personnel d’un Ephad s’est mis en grève et occupe l’établissement du 19 au 24 octobre.

Avec le chômage qui se développe (715 000 emplois détruits au premier semestre 2020 selon l’Insee), l’urgence est au partage du travail entre tous, sans perte de salaire. En cela, les travailleurs qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas ont les mêmes intérêts. Les milliards d’euros distribués au grand patronat n’ont servi qu’à faire gonfler les cours de la bourse et la fortune de milliardaires. Il est temps de ponctionner le capital pour vivre mieux et tous !

Maurice Spirz

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