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« On veut vivre de notre travail », entretien avec un travailleur d’Amazon à Brétigny-sur-Orge (91)

14 avril 2022 Article Entreprises

Amazon a engrangé 33 milliards de dollars de bénéfice net pour la seule année 2021. Et partout en France, les salariés se battent pour obtenir leur dû. Dimanche, nous avons rencontré Oumar, militant CGT chez Amazon à Brétigny-sur-Orge.

  • Tu es délégué syndical CGT à Amazon Brétigny, est-ce que tu peux revenir un peu sur les conditions de travail à Amazon ?

Alors à Amazon, il y a plusieurs postes : des préparateurs de commande, des personnes qui déchargent les camions et des « leads ». Les « leads », ce sont des contremaîtres qui exercent une surveillance de taille sur les travailleurs, ils donnent des conseils, qui sont des ordres plus que des conseils, pour gagner des fractions de seconde à chaque opération ! Moi je suis agent d’exploitation, mais j’ai pour habitude de dire que je suis « agent exploité ». La production tourne jour et nuit, la semaine et le weekend, avec quatre équipes assignées à une plage horaire – chez nous on dit un « shift ».

De nombreux travailleurs souffrent de mal de dos ou d’épaules. L’infirmerie existe mais c’est comme un commissariat, les salariés blessés y sont interrogés devant les managers, et la plupart du temps la conclusion c’est que ce sont les employés qui n’ont pas respecté les règles de travail… une bonne manière de camoufler les accidents du travail, qu’Amazon déteste. La priorité, c’est la production, et avec elle le profit. Par exemple, le quota de colis à réaliser, il peut monter facile jusqu’à 250 colis par heure ! Pour tenir le rythme, il faut se retenir d’aller aux toilettes, ne rien faire tomber et rester concentré sur sa tâche. On est soumis à un ingénieux système de « bipage », enfin de flicage !, grâce auquel la direction peut connaître très précisément nos statistiques. Ils nous fliquent aussi ailleurs, on ne doit plus venir avec nos manteaux dans l’entrepôt parce qu’ils ont peur qu’on vole des colis, ils fouillent nos téléphones pour vérifier que se sont bien les nôtres et pas des téléphones qu’on aurait volés. On n’est vraiment pas respecté !

  • C’est sans doute pire pour les intérimaires…

En effet, c’est souvent entre un tiers et une moitié d’intérimaires qui travaillent sur le site. On a même directement les boîtes d’intérim présentes sur place. Une partie des intérimaires espère une embauche à terme, mais l’intérim permet surtout à la direction de s’accorder une période d’essai à rallonge, et d’augmenter la pression sur l’ensemble des travailleurs de la boite. En plus, ça commence à se savoir que les conditions sont dures, donc le recours aux intérimaires, il pallie aussi les difficultés d’embauche à long terme et la faiblesse des salaires.

  • Justement, c’est le moment des NAO, et il y a eu plusieurs journées de grève

On demande 5 % d’augmentation des salaires, vu les profits de la boîte ça nous paraît bien normal. La direction est OK pour 2 %, soit 26 euros en plus par mois, c’est-à-dire, rien du tout ! Une autre revendication qu’on avait, c’était qu’Amazon arrête de nous donner des actions, en CDI on a 3 000 euros d’actions, pour les reporter sur nos salaires, parce que les actions, non seulement elles fluctuent mais en plus on ne peut pas les toucher avant un certain nombre d’année ! C’est pas ça qui va nous aider à la fin du mois et tout le monde n’en bénéficie pas ! Les actions, on les laisse à Jeff, nous on veut vivre de notre travail. Évidemment, ils refusent systématiquement.

Lundi, les autres organisations syndicales européennes viennent à Chalon-sur-Saône pour discuter de ça avec nous, on a besoin de tous pour gagner la victoire. Notre but c’est que les travailleurs de tous les sites puissent bosser ensemble pour faire gagner nos revendications. De toutes façons, si on n’est pas synchro sur nos actions, ils font passer les commandes par d’autres sites, en France mais parfois en Europe !

La grève de la semaine dernière [lundi 4 avril ndlr] a été un succès avec une centaine de grévistes sur le shift de nuit de Brétigny, et un bon millier en tout en France. Ça nous a demandé pas mal de boulot de l’organiser, on a un groupe avec tous les syndiqués par lequel on se coordonne, on se mobilise et on discute, mais notre but, c’est de s’adresser aux autres salariés. Par exemple on fait des tracts qu’on diffuse dans la boîte, on passe discuter avec eux pour préparer les journées d’action. Suite à ça, la direction nous a dit qu’ils voulaient bien monter jusqu’à 3 %, mais nous, c’est 5 et on ne lâchera pas. Même après les NAO d’ailleurs ! Chez Leroy Merlin ou Décathlon, ils se sont battus et ils ont obtenu leur revendication, ça montre que c’est possible ! C’est pas fini d’ailleurs, on a prévu d’autres journées prochainement.

  • Un mot pour conclure ?

J’ai envie de dire que c’est grâce à nous que Jeff Bezos, il fait des milliards et qu’il peut partir dans l’espace ! Pour Black Friday, c’est nous qui préparons les commandes, à Noël pareil. Donc nous, on ne lâchera rien jusqu’à obtenir ce qu’on veut et on sait qu’il n’y a que la lutte qui paie et que quand les travailleurs relèvent la tête tout devient possible.

Propos recueillis par Emma Martin

(Article paru dans l’Anticapitaliste no 611)

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