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Les vaccins à ARN messager : un développement scientifique gouverné par la rentabilité financière

25 mai 2021 Article Sciences

Les vaccins à ARN messager sont aujourd’hui une avancée considérable pour la médecine, et leur utilisation pourrait dépasser largement le cadre du Covid-19 dans les années à venir. Le symbole d’une recherche performante dans les grandes firmes pharmaceutiques privées ? Pas exactement en fin de compte, si on regarde de plus près comment cette technologie est en passe de s’imposer.

Katalin Karikò : un parcours scientifique freiné par le manque de moyens

Le parcours de Katalin Karikò [1], la biochimiste qui est à l’origine de l’utilisation de l’ARN messager dans les vaccins contre la Covid-19, montre plutôt le contraire. D’origine hongroise, elle consacre sa thèse à l’ARN à la fin des années 1970. Mais elle perd son poste à l’université de Szeged en 1985, les autorités de ce pays alors du « bloc de l’Est » ayant manqué de clairvoyance. Elle part discrètement s’installer aux États-Unis, et trouve un poste à l’Université de Pennsylvanie (Upenn). Les difficultés ne disparaissent pas pour autant.

Faute de trouver un soutien financier privé pour ses recherches, elle n’obtient pas le titre de professeur titulaire en 1995, et c’est David Langer, un de ses anciens étudiants, qui parvient in extremis à lui conserver une place à l’université, dans un autre département. Elle déclarait encore récemment à propos de cette époque : « Je me souviens d’une présentation qu’on avait faite à des investisseurs new-yorkais pour leur montrer le haut potentiel de l’ARN, comment il pourrait changer le monde. C’était trop novateur, ou alors nous n’étions pas de bons vendeurs ! » [2]

Car il ne suffit pas d’être compétent, ni même brillant, pour faire des découvertes et surtout en faire prévaloir les résultats et applications. Il faut aussi faire du marketing… À cette époque, l’ARN messager apparaissait encore trop instable, et son injection entraînait des réactions inflammatoires qui ne permettaient pas d’espérer un usage thérapeutique à court terme.

En 2005, avec Drew Weissman, médecin immunologiste de l’Upenn, elle parvient à limiter la réaction du système immunitaire à l’ARN messager, en modifiant chimiquement sa structure, ouvrant la voie à une utilisation médicale. Un brevet est déposé et Katalin Karikò accède enfin à une certaine reconnaissance scientifique. Elle envisage alors de fonder sa propre entreprise pharmaceutique en 2010, mais réalise que le brevet lui échappe : il revient à l’université de Pennsylvanie. Un chercheur académique, étant employé d’une université ou d’un organisme de recherche, ne possède jamais les brevets sur ses découvertes, il les partage toujours en partie.

Démarchée par plusieurs entreprises, parmi lesquelles se trouvait déjà Moderna, Katalin Karikò décide finalement de rejoindre en 2013 la start-up spécialisée dans la technologie ARN BioNtech en tant que vice-présidente. Pour permettre le développement de sa découverte, il fallait donc passer par l’industrie pharmaceutique, ce à quoi volontiers elle se prête. En 2015, elle parvient à conditionner l’ARN messager dans une capsule de graisse, ce qui lui évite de se dégrader avant d’arriver dans les cellules de l’organisme. Et en 2018, Pfizer, un des géants mondiaux de la pharmacie, signe un accord avec BioNtech pour développer un vaccin contre la grippe. De la chercheuse hongroise laborieuse et anonyme, on en est arrivé à la Big Pharma qui empochera le pactole !

En 2020, tout est prêt pour transposer cette technologie dans un vaccin contre le Covid : à peine le séquençage génétique du virus est-il réalisé par des chercheurs chinois en janvier 2020, que des vaccins à ARN messager sont réalisés par BioNtech [3] et les premiers tests sont lancés. L’ARN messager est devenu bankable.

Les brevets : une bataille entre chercheurs, universités et entreprises ?

À propos des vaccins contre le Covid-19, Peter Maybarduk, membre de l’association américaine Public Citizen, en est persuadé : « C’est le vaccin du peuple. Les scientifiques fédéraux ont contribué à l’inventer et les contribuables financent son développement. Cela devrait appartenir à l’humanité. »

Cela n’a rien de choquant en soi, d’imaginer que le brevet d’un chercheur ne lui appartienne pas en propre : il suffit de songer à tout ce qui a pu être mis à sa disposition au cours de ses recherches, mais aussi aux efforts de tous ses collègues de travail. Ainsi, Katalin Karikò partage la découverte avec Drew Weissman pour le brevet de 2005. On pourrait aussi ajouter que la même année, un article est publié sur le même sujet dans la revue Immunology, signé par quatre auteurs, les noms de leurs collaborateurs Michael Buckstein et Houping Ni s’ajoutant à ceux de Karikò et de Weissman. La science moderne ne procède jamais de découvertes solitaires.

Pourtant, dans une société capitaliste comme la nôtre, ou comme celle des États-Unis, l’université n’est pas vraiment un garde-fou pour une science ouverte, contre les grands groupes pharmaceutiques : le brevet de Katalin Karikò avait été très vite revendu par l’Upenn pour 300 000 dollars – avec une exclusivité – à une entreprise privée, Cellscript… qui va prendre sa part des profits futurs des vaccins à ARN messager en vendant à Moderna comme à BioNtech des licences d’utilisation. Moderna et BioNtech elles-mêmes, devront partager avec les plus gros acteurs du secteur, en passant des accords avec les laboratoires comme Pfizer et leurs financiers qui peuvent mettre en route la production finale… Et quand la pandémie touche les plus grandes puissances, les États les plus riches mettent la main à la poche : BioNtech a reçu 445 millions du gouvernement allemand, auxquels s’ajoutent 30 millions par l’Union européenne. L’équation est souvent la même : investissements collectifs, profits privés.

À la fin, c’est une chaîne de brevets, et non pas une seule découverte, qui couvre sur 20 ans divers procédés de fabrication et assure une partie du partage des profits attendus. Une dizaine de brevets concernent ainsi les vaccins à ARN messager. À ce jeu, les universités se comportent bien souvent comme des entreprises comme les autres, finançant les projets les plus prometteurs sur le plan économique, revendant les brevets de leurs chercheurs ou faisant payer des licences d’utilisation. Les chercheurs eux-mêmes sont démarchés et payés par les entreprises privées : Excerpta Medica, une maison d’édition médicale privée, leur propose par exemple de rédiger des articles scientifiques sur commande de l’industrie pharmaceutique. Pour les grands laboratoires, c’est la promesse d’une caution « dans des revues médicales de premier plan, portant la signature d’universitaires reconnus » sur leurs dernières innovations.

Stéphane Bancel, le patron de Moderna, est devenu lui-même milliardaire en 2021 [4]. Pas mal pour une start-up créée en 2011. Et au final, ce sont les grands laboratoires qui récupèrent la plus grosse part du gâteau : Pfizer prévoit cinq milliards de bénéfices cette année, et leurs dirigeants sont parmi les mieux payés des groupes cotés en bourse [5]. Entre 1999 et 2017, onze firmes pharmaceutiques mondiales ont obtenu 1019 milliards d’euros de bénéfices, dont 925 milliards ont été redistribués aux actionnaires.

Le profit contre la recherche

À défaut d’égalité sociale, ce système des start-up financées par les capitalistes est-il au moins efficace ? On peut en douter. Pour une histoire qui finit bien, Katalin Karikò ayant pu mener à bien ses recherches et faire avancer l’utilisation de l’ARN messager, combien de projets stoppés faute de visibilité, d’intérêt économique pour les capitalistes et donc de crédits ? Nul ne peut le savoir ! Les acteurs publics dépendent des besoins des acteurs privés – et des États en de rares occasions – et épousent les mêmes logiques de recherche de profits à court terme. Les start-up sont fondées, et pour la plupart d’entre elles font faillite, avant d’avoir réalisé ce qu’elles escomptaient. Beaucoup d’appelés, peu d’élus.

Même lorsque la réussite est au rendez-vous, la grande masse des profits des médicaments est dépensée en dividendes, pas en nouveaux investissements. Au bout de la chaîne, ouvriers et techniciens du monde entier fabriqueront les médicaments sans voir la couleur de ces immenses profits.

Jonas Salk, inventeur du vaccin contre la poliomyélite en 1955, répondait à un journaliste qui lui demandait à qui appartenait le vaccin : « Eh bien, au peuple je dirais. Il n’y a pas de brevet. Pourrait-on breveter le soleil ? » Si Katalin Karikò mérite sans aucun doute la notoriété dont elle bénéficie enfin, et si une bonne part des scientifiques entrent dans l’incontournable système de production capitaliste avec les meilleures intentions, c’est la course aux profits qui domine. C’est l’humanité toute entière qui mérite une recherche médicale et pharmaceutique au service du plus grand nombre.

Pierre Hélelou


[1On peut le retrouver sur France Inter : https://www.franceinter.fr/vaccin-k...

[2Voir le reportage sur BFM-TV : « Katalin Kariko, la femme qui peut sauver le monde » (https://www.bfmtv.com/international...)

[3Néanmoins devancé par Moderna, qui travaillait de son côté sur le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), deux virus proches de celui de la Covid-19.

[4Ce qui est aussi le cas de Yves-Loïc Martin, administrateur à Eurofins Scientific, qui commercialise entre autres des tests PCR.

[5Plus de 20 millions annuels pour les PDG de Pfizer et Johnson & Johnson en 2017, plus de 10 millions pour les autres.

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